Troisième partie
Milton aveugle. - ses dépêches
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Hume a, je crois, remarqué le premier la phrase de Whitelocke, relative à Milton dans son emploi de secrétaire du conseil d'État. Un certain Milton, aveugle, occupé à traduire en latin un traité entre la Suède et l'Angleterre. » L'historien ajoute : Thèse forms of expression, are amusing to posterity, who consider how obscure Whitelocke himself though lord keeper and ambassador, and indeed a man of great abilities and merit, has become in comparison of Milton. «Ces formules d'expression sont amusantes pour la postérité qui remarque combien Whitelocke, quoique garde des sceaux et ambassadeur, d'ailleurs homme d'une grande habileté et d'un grand mérite, est devenu obscur en comparaison de Milton. »
Un ambassadeur se plaignait à Cromwell du retard d'une réponse diplomatique ; le Protecteur lui répondit : « Le secrétaire ne l'a point encore expédiée, parce qu'étant aveugle il va lentement. » L'ambassadeur répliqua : «Pour écrire convenablement en latin, n'a-t-on pu, dans toute l'Angleterre, trouver qu'un aveugle? » Cromwell, par instinct de gloire, découvrit la gloire cachée de Milton, et enchaîna la renommée du héros à celle du poëte : c'est quelque chose dans l'histoire du monde que Cromwell ayant pour secrétaire Milton.
On attribue à Milton les huit vers si connus que Cromwell envoya avec son portrait à Christine de Suède, et qui se terminent par ce trait :
Nec sunt hi vultus regibus usque truces.
Mon front n'est pas toujours l'épouvante des Rois.
1 Opinion, Chambre des Pairs, 13 mars 1826, et réponse au Garde des sceaux.
Les notes du cabinet de Saint-James avaient été jusqu'alors écrites en français; Milton les rédigea en latin, et voulut faire du latin la langue diplomatique universelle : il n'y réussit pas. Le français a généralement repris le dessus, à cause de sa clarté; mais l'orgueil national du cabinet de Londres, suit aujourd'hui en anglais la correspondance officielle, ce qui la rend perplexe, comme je le sais par expérience.
Cromwell mourut; la mort aime la gloire : les entraves que le Protecteur avait mises à l'opinion furent brisées. Si l'on peut tuer pendant quelques jours la liberté, elle ressuscite : le Christ rompit les chaînes de la mort, en dépit de la garde romaine qui veillait à son sépulcre. On fit part aux souverains de l'avénement nominal de Richard à la puissance de son père : dans le recueil des lettres de Milton, se trouvent celles qu'il adressa à la cour de France. De telles dépêches sont un monument par la nature des faits et par la nature des hommes. L'auteur du Paradis perdu, au nom du fils de Cromwell, écrit ainsi à Louis XIV et au cardinal Mazarin :
Richard, Protecteur de la république d'Angleterre, etc., au sérénis-
sime et puissant prince Louis, roi de France.
« Sérénissime et puissant roi, notre ami et confédéré, Aussitôt que notre sérénissime père Olivier, Protecteur de la république d'Angleterre, par la volonté de Dieu l'ordonnant ainsi, quitta cette vie, le troisième jour de septembre; nous, déclaré légalement son successeur dans la suprême magistrature (quoique dans les larmes et l'extrême tristesse), nous n'avons pu faire moins à la première occasion, que de faire connaître par nos lettres cette matière à Votre Majesté. Comme vous avez été un très-cordial ami de notre père et de cette république, nous avons la confiance que cette nouvelle douloureuse et inattendue sera reçue par vous avec autant de chagrin qu'elle nous en a causé. Notre affaire à présent est de requérir Votre Majesté d'avoir une telle opinion de nous, comme d'une personne déterminée religieusement et constamment à garder l'amitié et l'alliance contractées entre vous et notre père renommé, et, avec le même zèle et la même bonne volonté, à maintenir les traités par lui conclus, et entretenir les mêmes rapports et intérêts avec Votre Majesté. A cette intention, c'est notre plaisir que notre ambassadeur, résidant à votre cour, y reste accrédité par les pouvoirs qu'il avait autrefois. Vous lui accorderez le même crédit pour agir en notre nom, comme si tout était fait par nous-même. En même temps nous souhaitons à Votre Majesté toutes sortes de prospérités.
« De notre cour, à Whitehall, 5 septembre 1658. »
A l'Éminentissime seigneur cardinal Mazarin.
« Quoique rien ne puisse nous arriver de plus amer et de plus douloureux que d'écrire les tristes nouvelles de la mort de notre sérénissime et très-renommé père, cependant nous ne pouvons ignorer la haute estime qu'il avait pour Votre Éminence et le grand cas que vous faisiez de lui.
« Nous n'avons aucune raison de douter que Votre Éminence, de l'administration de laquelle dépend la prospérité de la France, ne gémisse comme nous sur la perte de votre constant ami et très-dévoué allié. Nous pensons qu'il est important par nos lettres, de vous faire connaître un accident qui doit être aussi profondément déploré de Votre Éminence que du roi. Nous assurons Votre Eminence que nous observerons très-religieusement toutes les choses que notre père, de sérénissime mémoire, s'était engagé par les traités à confirmer et à ratifier. Nous ferons en sorte, au milieu de votre deuil pour un ami si fidèle, si florissant et applaudi de toutes les vertus, que rien ne manque à la foi de notre alliance; pour la conservation de laquelle et pour le bien des deux nations, puisse le Seigneur Dieu tout-puissant conserver Votre Éminence !
* Westminster, septembre 1653 . » Milton est ici un grand historien de l'histoire de France et d'Angleterre! Il est curieux de voir Richard faire, comme un vieil héritier des trois couronnes, ses préparatifs pour régner. Milton écrivait au nom d'un homme investi d'un pouvoir de quelques heures, à un jeune souverain qui devait conduire son arrière-petit-fils, par la monarchie non contrôlée, à l'échafaud du premier Stuart. Cet échafaud de Whitehall se changea en trône, lorsqu'un sang royal l'eut couvert de sa pourpre, et le Protecteur s'y assit. La France, sous le petit-fils d'Henri IV, allait monter de tout ce que l'Angleterre devait descendre sous Charles Il et son frère. Il faut toujours que la gloire soit quelque part : en s'envolant de la tête de Cromwell, elle se posa sur celle de Louis XIV.
Louis XIV porta le deuil d'un Régicide, et ce fut le chantre de Satan, le Républicain apologiste de la mort de Charles Ier, l'ennemi des rois et des catholiques, qui fit part au monarque absolu, auteur de la révocation de l'édit de Nantes, de la mort d'Olivier, le Protecteur.
Ce qui paraît contraste ici, est harmonie : les hautes renommées se mêlent, comme enfants d'une même famille. Tout ce qui a de la grandeur se touche : deux hommes de sentiments semblables, mais d'esprits inégaux, sont plus antipathiques l'un à l'autre, que ne le sont deux hommes d'esprit supérieur, quoique opposés d'opinions et de conduite..