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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Les démons et les personnages allégoriques

Troisième partie

Les démons et les personnages allégoriques

Essai sur la littérature anglaise · 3 min de lecture · p. 221–222 · chapitre 78 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il est inutile de rappeler ce que chacun sait des Esprits de ténèbres tels que Milton les a produits : il est reconnu que Satan est une incomparable création.

Louis Racine fait cette remarque, en parlant des quatre monologues de Satan : « A quelle occasion l'esprit de fureur, le roi du mal, fait-il quelques réflexions qu'on peut appeler sages? 1° en contemplant la beauté du soleil; 2° en contemplant la beauté de lat erre ; 3° en contemplant la beauté de deux créatures, qui, dans une conversation tranquille, s'assurent mutuellement de leuramour; 4º en contemplant une de ces créatures, qui, seule dans un bosquet, cultivant des fleurs, est l'image de l'innocence et de la tranquillité. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon excite d'abord son admiration ; cette admiration produit des remords, par le souvenir de ce qu'il a perdu, et le fruit de ces remords est de s'endurcir toujours. Le roi du MAL devient par degrés digne roi de son nouvel empire. Ève cueillant des fleurs lui paraît heureuse. Sa tranquillité est le plaisir de l'innocence; il va détruire ce qu'il admire, parce qu'il est le destructeur de tout plaisir. Dans ces quatre monologues, le poëte conserve à Satan le même caractère et ne se copie point. Satan n'est pas le héros de son poëme, mais le chef-d'œuvre de sa poésie.»

Milton a presque donné un mouvement d'amour à Satan pour Eve ; l'Archange est jaloux à la vue des caresses que se prodiguent les deux époux. Ève séduisant un moment le rival de Dieu, le chef de l'Enfer, le roi de la haine, laisse dans l'imagination une idée incompréhensible de la beauté de la première femme.

Les personnages allégoriques du Paradis perdu sont le Chaos, la Mort et le Péché. Tel est le feu du poëte, que de la Mort et du Péché il a fait deux êtres réels et formidables. Rien n'est plus étonnant que l'instinct du Péché, lorsque du seuil de l'Enfer, entre les flammes du Tartare et l'océan du Chaos, ce fantôme devine que son père et son amant ont fait la conquête d'un monde. La Mort elle-même avertie, dit au Péché, sa mère : « Quelle odeur e sens de carnage, proie innombrable! je goûte la saveur de la mort, de toutes les choses qui vivent... La forme pâle renversant en haut ses larges narines dans l'air empesté, huma sa curée i lointaine. »

Le Péché (j'en ai fait l'observation dans le Génie du christianisme) est du genre féminin en anglais, et la Mort du genre masculin. Racine a voulu sauver en français cette difficulté des genres, en donnant à la Mort et au Péché des noms grecs; il appelle le Péché Ate, et la Mort Ades : je n'ai pas cru devoir me soumettre à ce scrupule ; contre Louis Racine, j'ai l'autorité de Jean Racine :

La Mort est le seul dieu que j'osais implorer.

Il m'a semblé que les lecteurs accoutumés d'avance à cette fiction, se prêteraient au changement de genres, qu'ils feraient facilement la Mort du genre masculin et le Péché du genre féminin, en dépit de leurs articles.

Voltaire critiquait un jour, à Londres, cette célèbre allégorie : Young qui l'écoutait improvisa ce distique :

You are so witty, so profligate and thin,

At once we think you Milton, death, and sin.

« Vous êtes si spirituel, si licencieux et si maigre, que nous « vous croyons à la fois Milton, la Mort et le Péché. »

Il ne me reste plus qu'à parler d'un autre personnage du Paradis perdu, je veux dire de Milton lui-même.