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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Que j'ai mal jugé Shakespeare autrefois. - faux admirateurs

Deuxième partie

Que j'ai mal jugé Shakespeare autrefois. - faux admirateurs

Essai sur la littérature anglaise · 3 min de lecture · p. 101–102 · chapitre 31 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Du poete

J'ai mesuré autrefois Shakespeare avec la lunette classique; instrument excellent pour apercevoir les ornements de bon ou de mauvais goût, les détails parfaits ou imparfaits; mais microscope inapplicable à l'observation de l'ensemble, le foyer de la lentille ne portant que sur un point et n'embrassant pas la surface entière. Dante, aujourd'hui l'objet d'une de mes plus hautes admirations, s'offrit à mes yeux dans la même perspective raccourcie. Je voulais trouver une épopée selon les règles dans une épopée libre qui renferme l'histoire des idées, des connaissances, des croyances, des hommes et des événements de toute une époque; monument semblable à ces cathédrales empreintes du génie des vieux âges, où l'élégance et la variété des détails égalent la grandeur et la majesté de l'ensemble.

L'école classique, qui ne mêlait pas la vie des auteurs à leurs ouvrages, se privait encore d'un puissant moyen d'appréciation. Le bannissement du Dante donne une clef de son génie : quand on suit le proscrit dans les cloîtres où il demandait la paix; quand on assiste à la composition de ses poëmes sur les grands chemins, en divers lieux de son exil ; quand on entend son dernier soupir s'exhaler en terre étrangère; ne lit-on pas avec plus de charme les belles strophes mélancoliques des trois destinées de l'homme après sa mort? 'Qu'Homère n'ait pas existé; que ce soit la Grèce entière qui chante au lieu d'un de ses fils, je pardonne aux érudits cette poétique hérésie; mais toutefois je ne veux rien perdre des aventures d'Homère. Oui, le poëte a nécessairement joué dans son berceau avec neuf tourterelles ; son gazouillement enfantin ressemblait au ramage de neuf espèces d'oiseaux. Niez-vous ces faits incontestables? Comment comprendrez-vous alors la ceinture de Vénus? Nargue des anachronismes ! Je tiens que la vie du père des fables a été retracée par Hérodote, père de l'histoire. Pourquoi donc serais-je allé à Chio et à Smyrne, si ce n'eût été pour y saluer l'école et le fleuve de Mélésigènes, en dépit de Wolf, de Woold, d'Ilgen, de Dugaz-Montbel et de leurs semblables? Des traditions relatives au chantre de l'Odyssée, • je ne repousse que celle qui fait du poëte un Hollandais. Génie de la Grèce, génie d'Homère, d'Hésiode, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Sapho, de Simonide, d'Alcée, trompez-nous toujours : je crois ferme à vos mensonges ; ce que vous dites est aussi vrai qu'il est vrai que je vous ai vu assis sur le mont Hymète, au milieu des abeilles, sous le portique d'un couvent de caloyers : vous étiez devenu chrétien, mais vous n'en aviez pas moins gardé votre lyre d'or et vos ailes couleur du ciel où se dessinent les ruines d'Athènes.

Toutefois, si jadis on resta trop en deçà du romantique, maintenant on a passé le but; chose ordinaire à l'esprit français qui sautille du blanc au noir comme le cavalier au jeu d'échecs. Le pis est que notre enthousiasme actuel pour Shakespeare est moins excité par ses clartés que par ses taches ; nous applaudissons en lui ce que nous sifflerions ailleurs.

Pensez-vous que les adeptes soient ravis des traits de passion de Roméo et Juliette? Il s'agit bien de cela! Vous n'avez donc pas entendu Mercutio comparer Roméo à un hareng saur sans ses œufs ?

Without his roe, like a drieed herring.

Pierre n'a-t-il pas dit aux musiciens : « Je ne vous apporterai pas « des croches, je ferai de vous un ré, je ferai de vous un fa; notez moi bien. »

I will carry no crotchets: I 'ill re you, l'ill fa you ; do you note me. Pauvres gens qui ne sentez pas ce qu'il y a de merveilleux dans ce dialogue : la nature elle-même prise sur le fait! Quelle simplicité! quel naturel! quelle franchise! quel contraste comme dans la vie ! quel rapprochement de tous les langages, de toutes les scènes, de tous les rangs de la société !

* Et toi, Shakespeare, je te suppose revenant au monde et je m'amuse de la colère où te mettraient tes faux adorateurs. Tu t'indignerais du culte rendu à tes trivialités dont tu serais le premier à rougir, bien qu'elles ne fussent pas de toi, mais de ton siècle; tu déclarerais incapables de sentir tes beautés, des hommes capables de se passionner pour tes défauts, capables surtout dé les imiter de sang-froid, au milieu des mœurs nouvelles.