Chapitre VII. Premiers temps de la vie conjugale. (Février 1804 - juillet 1806)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Lettre de démission et motif allégué. - Mme de Chateaubriand et M. de Clausel. - Billets confidentiels de l'épouse. - Note sur Mme de Custine. -- Suites de la démission. - Personnes tombées et forcées. - Mme de Chateaubriand fait honneur à son mari. - Chez Joubert. - Profits réciproques. - Elle le console de Mme de Beaumont. - Quel ménage font M. et Mme de Chateaubriand? - Joubert le sait et le dit. - Chateaubriand recommande Artaud. - Fêtes qui sont des deuils. - Le sacre de Napoléon par Pie VII. - Récit de Fontanes. - Mort de Lucile. - Larmes du frère et de la belle-sœur. - Supposition de Chênedollé. - L'abbé de Bonnevie. - Lettre que lui écrit Chateaubriand. - Souvenirs d'un frère de Joubert. - Le monument de Mme de Beaumont. - Accord des deux époux. - En Suisse, avec Ballanche. - Récit de ce voyage. - Retour à Villeneuve. - L'hiver à Paris. - Les soirées.
Le 21 mars, entre onze heures et midi, Chateaubriand entendit un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle. C'était la condamnation à mort du duc d'Enghien.
« Ce cri », raconte-t-il, « tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi; je dis à Madame de Chateaubriand : « Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. » Je m'assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission. Madame de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers : on faisait le procès au général Moreau et à Georges Cadoudal. »
M. de Clausel arriva sur ces entrefaites.
La lettre, dont il fit supprimer quelques phrases de colère, partit. Le texte ne contenait plus un mot qui pût directement froisser le Premier Consul. Mais se démettre à pareil jour n'en constituait pas moins un acte très significatif, et surtout venant d'un « ministre » accusé d'être « pour les émigrés et les mécontents ».
Clausel était survenu bien à propos. On devine la reconnaissance de l'épouse.
Dès que Mme de Chateaubriand et M. Clausel de Coussergues se connurent, charmés l'un de l'autre, ils se lièrent d'étroite amitié. Les deux âmes étaient en parfait accord. Bon, religieux, ardent, dévoué, délicat, discret, Clausel n'avait-il pas tout pour plaire à l'ardente et pieuse Bretonne ? Elle, de son côté, quelque pénétrante qu'elle fût, ne démêlait, au fond de cette droite nature, rien qui ne fût selon ses goûts.
Mme de Chateaubriand ne mettait pas le monde dans ses confidences, avons-nous dit : elle était trop fière. Mais avec M. de Clausel, elle n'eut pas de secrets. Certes, Joubert aussi était un ami de cœur, un intime confident à qui elle pouvait tout dire; et Fontanes également, sans nul doute. Mais Fontanes, captif de ses grandeurs, était tenu de court à la chaîne impériale. Et Joubert était souvent absent ou malade. Et si souvent elle avait besoin de consolations !
Quand Mme de Chateaubriand se sentait le cœur trop gros ; ou que, son mari courant le monde, elle restait seule, uniquement occupée à broyer du noir; ou lorsqu'elle était consignée dans sa chambre de malade, c'est le bon Clausel qu'elle invoquait, c'est à lui qu'elle se recommandait, sur lui qu'elle comptait.
Aussi en était-elle venue à l'appeler, reine toujours obéie, son serviteur Clausel, son cher ministre. Sa correspondance débute par ce petit billet, qui laisse deviner les inquiétudes et les confidences des premiers temps :
Ce vendredi. Vous devriez bien venir aujourd'hui faire maigre avec nous.
Si vous ne pouviez pas absolument venir dîner, venez, je vous en prie, de bonne heure ce soir. M. de Chateaubriand sera sorti : je pourrai vous raconter mille choses qui me tourmentent1.
(1) Peut-être le voisinage de Mme de Custine, qui avait eu l'indélicatesse de venir s'installer rue Verte, au coin de la rue de Miromesnil, à la porte même de Mme de Chateaubriand. C'est la moins intéressante des prétendues victimes de « l'égoïste » René. Une heure d'héroïsme, en face de l'échafaud, ne saurait absoudre celle qui devint si fort l'amie de Fouché. M. Bardoux l'a poétisée dans son livre. Pour avoir la vraie physionomie morale de Mme de Custine, il faut lire le beau livre, très documenté, de M. Chédieu de Robethon : Chateaubriand et Mme de Custine; épisodes et correspondance inédite; librairie Plon, 1893• Ni délicate, ni généreuse, ni discrète, très égoïste, elle dispute Chateaubriand, avec aigreur, à sa nouvelle vie; elle l'accable d'instances. Mère d'un fils unique, elle l'élève à la diable et lui donne de tels exemples qu'il devient le châtiment maternel par le rare déshonneur de sa conduite. La première communion de cet enfant se fit sans préparation aucune. Elle fut, à la mère, un sujet de plaisanteries. Ce trait en dit beaucoup; il prépare le lecteur à la conclusion, laquelle est tout ce qui se peut imaginer de plus triste. ↩
Non seulement Clausel, ainsi appelé, arrivait avec empressement; mais, le plus souvent, il devançait l'appel.
Autres billets de la même époque :
M. de Chateaubriand est à la campagne. Vous ferez une belle charité de venir dîner avec moi. Vous consoleriez une affligée. - S'il ne fait pas d'orage, ce soir, nous irons prendre des glaces au café.
Venez donc dîner avec moi. Je suis seule et malade.
J'espère que vous n'avez pas pris d'engagement pour aujourd'hui. Venez donc dîner avec moi. Je suis seule encore, et nous sommes dans un temps où l'on rêve bien noir dans la solitude.
Eu égard aux circonstances, la lettre de démission et la réponse de M. de Talleyrand sont très intéressantes :