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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre VII. Premiers temps de la vie conjugale. (Février 1804 - juillet 1806) (suite)

Chapitre VII. Premiers temps de la vie conjugale. (Février 1804 - juillet 1806) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 9 min de lecture · p. 301–307 · chapitre 100 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le chevalier Artaud raconte que M. de Chateaubriand s'empressa de lui annoncer sa démission, encore secrète : « Puisque j'avais perdu ma place à l'occasion de sa nomination à Rome, il m'avertissait pour que mes amis me fissent nommer à Sion. On répondit à mes amis que si j'étais employé je serais envoyé dans une grande cour. La communication de M. de Chateaubriand n'en fut pas moins aussi noble que délicate. Cette courageuse démission, devant un tel chef de gouvernement, a été le seul acte de résistance et de protestation que la France ait pu alors admirer. »

Si les souvenirs de M. Artaud sont bien précis, il y aurait eu le premier avis « aussi noble que délicat », et, plus tard, la prière à Fontanes, sans parler des lettres de recommandation à Mme Bacciochi et au même Fontanes.

Ge fut Adrien de Lézay qui remplaça Chateaubriand comme ministre dans le Valais, avec mandat de préparer l'annexion à la France. Il n'avait donc pas obtenu la grande ambassade dont parlait trop vite le secrétaire dans sa correspondance de Rome.

Le g octobre, Chateaubriand est encore, et pour trois mois, chez l'ami Joubert : « Nous ne retournerons à Paris, écrit-il à Guéneau de Mussy, que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes qui me sont des deuils seront passées. »

Quelles fêtes? et pourquoi des deuils?

Parce que l'anniversaire de la mort de Mme de Beaumont approchait : c'était le 4 novembre.

Parce que le sacre allait avoir lieu. Le sacre, grand dessein s dont le légat avait fait mystère à Chateaubriand, mais que l'intimité du secrétaire avec Mme Bacciochi et Fontanes lui avait permis de pénétrer.

Or, les souvenirs de Rome lui soulevaient le cœur. Et, dans le triomphe du neveu, le triomphe de l'oncle l'exaspérait.

D'autre part, la venue à Paris de Pie VII pour couronner « l'assassin » du duc d'Enghien - sitôt après le 21 mars - révoltait le chevalier que le seul honneur avait porté à se démettre. Peu de jours après le sacre, il aura vent des inquiétudes causées au Pape et de l'usurpation prochaine des États pontificaux. Il prédira à Fontanes que l'anathème tombera de la bouche même du consécrateur.

Un vrai deuil, celui-là, le plus cruel qui pût l'atteindre, ce fut, le 9 novembre, la mort de Lucile.

Joubert presse Molé de venir se joindre à leur société : rien de plus exquis que sa lettre. J'en ai cité un passage, mais il faut la relire ici :

18 novembre 1804. - Je serais fort aise que vous voyiez ici Chateaubriand, pour juger de quelle simplicité de vie et mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation ; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas. S'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile1, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont l'affection du monde la plus sincère et la plus raisonnable. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser; arrivez donc, arrivez vite.

(1) Décédée dans le quartier du Marais, rue d'Orléans, 6, le 2o brumaire an XIII [uI novembre 1804]. Le rédacteur de l'extrait mortuaire doit avoir confondu la date de la déclaration et la date du décès. A quatre jours d'intervalle, Chateaubriand ne pouvait se tromper. Il écrivait à Chênedollé, le 13 novembre 1804 : « Mm° de Caud n'est plus. Elle est morte à Paris le 9. » ↩

Infortunée Lucile! emportée par une mort subite !

On se demande quelle mort, et pourquoi$ « la fosse demeurée sans nom et sans étiquette »1?

(1) Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 480. V. tout ce passage : il est embarrassé et allègue une maladie de Mme de Chateaubriand à laquelle la lettre de Joubert (18 nov. 1804) ne fait aucune allusion. ↩

Parlez, vous qui l'avez connue, aimée, pleurée; vous à qui sa main fut comme promise; et vous, le frère, présent à toutes ses pensées. Parlez! vous seuls en avez le droit.

i Il me vient une pensée effroyable... Je crains qu'elle n'ait attenté à ses jours. Grand Dieu, faites que cela ne soit pas, et ne permettez pas qu'une si belle âme soit morte votre ennemie. Ayez pitié d'elle, ô mon Dieu, ayez pitié d'elle2. »

(2) Chênedollé continue : « L'alliance perpétuelle de son imagination et de son cœur avait fini par tuer sa raison. Mais qu'elle était touchante dans son égarement! On ne lui a jamais surpris un mouvement qui ne fût parfaitement noble et parfaitement délicat. » Que de combats ce cœur si triste et si passionné a eu à soutenir contre lui-même, et que les souffrances de l'âme ont dû être grandes pour avoir détruit aussi vite un corps aussi robuste et aussi bien organisé ! » ↩

Ainsi Chênedollé : il oubliait, en épanchant l'excès de sa douleur, que la responsabilité suit la raison et disparaît avec elle.

Supposons l'affreux malheur dont l'image hantait son esprit. Le frère de Lucile avait encore le droit d'écrire, sur la sainte de génie, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers le ciel, car sa démence « allait même par delà la sainteté », « elle aspirait à l'ange » :

« Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue. Ma devancière dans ce monde et dans l'autre prie pour moi le Rédempteur; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes sont confondues... Dieu aura bien su reconnaître ma sœur, et elle qui tenait si peu à la terre n'y devait point laisser de traces.i

« Mme de Chateaubriand, toute meurtrie des caprices impérieux de Lucile, ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. »

En ce qui concerne Mme de Chateaubriand, je préfère, à ce passage des Mémoires, rédigé en 1831, la lettre de Joubert écrite huit jours après l'événement : - « Également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes; ils ont l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. »

M. et Mme de Chateaubriand se tinrent donc éloignés des pompes officielles. Ils y gagnèrent de vivre plus longtemps dans la paix de Villeneuve. D'ailleurs, ils savaient que le témoin le mieux placé pour bien voir et bien entendre leur retracerait, avec tous les détails, la physionomie vraie des acteurs et des choses. Ce fut Fontanes qui harangua le Pape, lorsque Sa Sainteté vint à Paris pour sacrer l'Empereur. Son discours obtint le plus grand succès : « .. Très Saint-Père, lui dit-il, le Corps législatif... convertit le Concordat en loi nationale... Jour mémorable ! également cher à la sagesse de l'homme d'État et à la foi du chrétien : c'est alors que la France, abjurant de trop longues erreurs, donna les plus utiles leçons au genre humain; elle sembla reconnaître devant lui que toutes les pensées irréligieuses sont des pensées impolitiques, et que tout attentat contre le christianisme est un attentat contre la société. »

« Le Pape se montra vivement ému de ce noble langage, le plus beau qu'on eût parlé depuis le siècle de Louis XIV1. »

(1) Thiers. ↩

Fontanes, raconte Mme de Chateaubriand, nous donna la plus plaisante description du cortège, dont il faisait partie comme président du Corps législatif. Je ne sais pas même si ce n'était pas lui qui portait la parole; mais ce que je sais, c'est qu'il montait, en bas de soie et culotte courte, un cheval qu'il appelait fougueux et qui pensa le jeter vingt fois dans la boue; il était furieux de cette cavalcade qui, disait-il, ne ressemblait pas mal à celle qui suit le bœuf gras.

Le Pape Pie VII consacra l'usurpation dans l'église de Notre-Dame (2 décembre). L'impératrice Joséphine reçut l'encens du Seigneur en même temps que l'Empereur. On disait qu'à Notre-Dame, Bonaparte était couvert debout (de boue) dans un trône sans glands (sanglant). Le même jour, ou quelques jours après, on donna un grand dîner aux Tuileries. Le Pape ne fut point prévenu qu'il serait suivi d'un bal. C'était un tour qu'on voulait jouer à ce vénérable Pontife. Il vit qu'on avait voulu s'amuser de Sa Sainteté ; il ne dit rien, et se contenta de se retirer pour prier.

Un autre ami, des mieux placés aussi, le châtelain de Méréville, leur refit à sa façon le tableau du sacre et du couronnement:

« Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde...1. »

(1) Mém., t. III, p. 182. ↩

La compagnie de Joubert était bonne à Chateaubriand. Le moraliste avait mille fois raison d'écrire : « Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. » Souvenez-vous qu'ici représente le foyer de Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, et vous reconnaîtrez que ce raffiné de génie a réussi à se surpasser, pour ainsi dire, en confondant les plus exquises délicatesses de l'hospitalité, tant reçue que donnée, dans cette parole éthérée, pleine de lumière et de chaleur, pure et sereine comme la pensée qu'elle exprime et les sentiments qu'elle traduit.

Entrons un peu dans le détail des jours passés à Villeneuve. Un autre témoin familier raconte les souvenirs de 1804. C'est le plus jeune frère de Joubert. Ils vivaient sous le même toit, s'asseyaient à la même table : les deux familles n'en faisaient qu'une; les biens étaient restés indivis. Le récit du « jeune frère » est comme inédit; car la plaquette qui le contient, tirée à très petit nombre, à l'intention des amis intimes, est à peu près introuvable1.

(1) 31 pages, sans nom de libraire, sans autre titre que Notice historique, sans nom d'auteur. - Au bas de la dernière page : « Le Normant fils, imprimeur du roi, rue de Seine, 8, faubourg Saint-Germain. » ↩

Il n'y avait pas longtemps qu'il s'était réuni à Mme de Chateaubriand, et il la retrouvait beaucoup plus aimable, beaucoup plus spirituelle qu'il ne pouvait se le figurer; car il faut la voir, la revoir encore après l'avoir vue, pour avoir une idée de ces grâces et de cet esprit toujours nouveau, toujours piquant, qui sait allier ce que la jeunesse a de plus aimable à l'héroïsme de la plus haute vertu.

Je n'oublierai jamais combien furent heureuses pour nous ces six semaines passées avec de pareils hôtes. On travaillait tout le matin, et, l'après-dîner, on allait, sur les jolis coteaux ou au milieu des charmantes prairies qui entourent Villeneuve-le-Roi, se livrer à tous les jeux folâtres qu'inspire la gaîté d'un autre âge, gaîté que la tranquillité d'âme et une certaine bonhomie rendaient presque habituelle, surtout alors, dans la maison de Joubert.

Quelque grave personnage, qui n'aurait connu de M. de Chateaubriand que ses ouvrages et qui aurait vu l'auteur du Génie du Christianisme et le chantre d'Atala se prêter, dans ces moments, avec l'abandon le plus parfait et le plus aimable, à des jeux presque enfantins, aurait pu s'étonner un moment; mais il aurait fini par dire : « Cet homme de génie doit être encore un bien excellent homme !... »

Autre document : c'est une lettre de Chateaubriand adressée, non pas à Fontanes, mais à l'abbé de Bonnevie, rentré en France sur la fin d'avril 1804. Chateaubriand l'avait revu avec une très vive joie, l'avait retenu chez lui plusieurs jours, à ce qu'il semble, l'avait mis en rapport avec Joubert; et nous verrons que Mme de ‚Chateaubriand, charmée de sa belle humeur, l'avait pleinement adopté. Sa liaison avec Chateaubriand avait été la cause de son rappel (31 mars).

De la Malmaison, Bonaparte avait demandé au ministre des affaires étrangères de transmettre ses ordres à l'ambassadeur de Rome : « Je désire que vous écriviez à mon oncle pour que l'abbé de Bonnevie retourne à son poste. »