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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 3)

Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 3)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 22 min de lecture · p. 250–266 · chapitre 89 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est tout l'opposé : étude plus fouillée des défauts et jugement plus sévère de l'homme.

Joubert ajoutait : « Jugeons-le sans miséricorde et parlons-en sans retenue; vous avez fort bien commencé, vous voyez que je vous suis de près. » Comme s'il eût dit :

Vous l'avez jugé sans miséricorde et m'en avez parlé sans retenue. Voyez : je suis allé, dans le sens de la sévérité, plus loin que vous, parce que je le connais mieux que vous ! Que parlez-vous de tel ou tel défaut! Il en a d'autres, et je viens de les énumérer. Non seulement je les ai nommés sans exception, mais je vous les ai montrés dans leurs racines mêmes.

« Je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là. Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé EN MAL, A LA RIGUEUR. » Essayez d'aller plus loin, dans ce sens, vous, madame de Vintimille, vous tous. Je vous défie.

Voilà, rigoureusement, le sens de la « grande lettre » et la position respective des deux correspondants.

Appuyé sur des considérants hostiles et faibles, Molé approuve la disgrâce de Chateaubriand. Et cela juge, en dernière analyse, cette sorte d'amitié. Molé sera le plus cruel inspirateur de Sainte-Beuve.

En véritable ami qu'il est, Joubert n'approuve pas la disgrâce, ce qui ne l'empêche pas de pousser l'analyse plus avant, de formuler des reproches plus sévères. Et point du tout à la façon d'un avocat, par habileté oratoire, « pour défendre l'accusé sur tout le reste »

Car il néglige de développer la contre-partie; il ne l'ébauche même pas ; à peine l'indiquerait-il dans ce mot : & « un fonds d'enfance et d'innocence », et dans cet autre : a l'essence est fort bonne ».

Rien de plus. Point de « défense › en règle; nulle réfutation de détail; nulle apologie finale; rien que cette conclusion d'ami : « Aimons-le quand même. »

Et puis, il ne faudrait pas oublier quelles circonstances portaient Joubert, en octobre 1803, à une particulière sévérité de jugement.

Il était sous l'impression très pénible du voyage à Rome de Mme de Beaumont. Ce voyage, de toutes ses forces, de toute manière, il avait essayé de l'entraver ; âme et cœur, conscience et amitié, toutes ses puissances intimes en avaient été froissées au suprême degré.

Autre remarque plus essentielle :

Un an va passer sur la « grande lettre ». Appelé par Joubert, Chateaubriand ira vivre sous le toit de son juge. Durant ce long tête-à-tête, - plusieurs mois de cohabitation, - rien de lui, rien en lui, même, n'échappera à la sagacité de l'observateur et du moraliste.

Grâce à cette vie commune, lorsque Joubert aura mieux appris à connaître et à démêler la complexité de cette nature mobile, il écrira au même Molé une autre lettre, - une lettre tout autre. Or, cette dernière, portrait psychologique aussi, exécuté le modèle présent, peut sembler une rétractation, discrète dans la forme, directe dans l'intention, ou du moins une rectification des passages les plus notables de la première peinture . On sent très bien que Joubert n'a pas oublié ses jugements confidentiels d'antan; qu'il les regrette comme entachés de x rigueur » et d'inexactitude; qu'il voudrait les réformer, les retourner, dans l'esprit de son correspondant.

La lettre du 18 novembre 1804 est manifestement le correctif, très spontané et très sincère, de la lettre du 21 octobre 1803. Chacun va pouvoir en juger :

Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie. Mais ce n'est pas sa faute, c'est celle de ma léthargie. Je serais fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est, en outre, un homme de génie. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser.

Arrivez donc, arrivez vite.

Un point acquis, c'est que Chateaubriand était « involontairement », « invinciblement » circonspect; l'âme avait une tendance à se fermer : elle était « accoutumée à vivre cachée dans ses propres replis »

Par accès, ces habitudes de circonspection se compliquaient, même en société, de distractions soudaines, de rêveries évidentes, de silence obstiné.

On y a vu de l'affectation et de la pose.

N'était-ce pas plutôt travail poignant de son mal? ronge ment dans les fibres et dans les moelles? angoisse d'hypocondrie? douloureuse retombée sur soi? tristesse physique?

Parfois, souvent même, la a crise › n'avait rien de douloureux. C'étaient des « songeries » flottantes ; il « s'attendrissait sans savoir pourquoi i. Mais alors, c'est qu'il était seul.

Lisez avec attention le passage qui suit; voyez bien les termes dont il se sert : « retour à mon naturel », « attaque », * crise › :

J'eus, chemin faisant, un retour à mon naturel, une attaque de mes songeries. J'aurais oublié cette attaque si, comme certains malades imaginaires, je n'avais enregistré le jour de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps, retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut, cette fois, un espace aride, couvert de digitales, qui me fit oublier le monde : mon regard glissait sur cette mer de tiges empourprées... Dans la nature, hormis le ciel, l'océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis inspiré; ils me donnent seulement une sensation de grandeur qui jette ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur que je cueille, un courant d'eau qui se dérobe parmi des joncs, un oiseau qui va s'envolant et se reposant devant moi, m'entraînent à toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s'attendrir sans savoir pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis par leur répétition et leur multitude ?

Ce tout petit bulletin » où Chateaubriand avait enregistré le jour de sa crise, je l'ai tenu dans mes mains ; la note est tracée au crayon; l'écriture va s'effaçant.

Ne disputons à personne ses souffrances , écrivait-il encore dans ses Mémoires ; « l en est des douleurs comme des patries : chacun a la sienne. Les cœurs ont des secrets incompréhensibles à d'autres cœurs. »

Sous les boucles abondantes de ses cheveux noirs, « la beauté de son front, la fierté de ses traits, le sourire amer qui souvent repliait sa lèvre, ne permettaient pas de le regarder sans surprise ou sans respect. Une gravité virile et passionnée brillait dans ses yeux et animait sa voix1. »

(1) Villemain. ↩

A propos de sa voix et de ses yeux, disons d'abord que le son de la voix était grave, bien timbré, harmonieux. Et quant aux yeux, Sainte-Beuve demande s'il les avait noirs ou bleus. « Grave question, dit-il, qui n'est pas si aisée à résoudre qu'on le croirait. »

Après avoir agité le problème, une grande page durant, le critique conclut ainsi :

« l en est de la couleur des yeux de Chateaubriand comme de la couleur des cheveux de Marie Stuart et comme de tant d'autres choses; il faut se résigner à douter. Que sais-je ? »

Les occasions de douter sont assez fréquentes. Pourquoi les multiplier à plaisir ?

Chateaubriand disait à M. de Marcellus : « Une baronne allemande m'a donné des yeux noirs et je prétends aux yeux bleus. »

Sainte-Beuve cite le mot, a qui semblerait décisif , observe-t-il avec raison. Mais il objecte aussitôt : « L'œil ne se voit pas lui-même. »

Quelle objection ! Comme si Chateaubriand était de ces disgraciés que le miroir effraie (par exemple, Sainte-Beuve) ; comme si, dans les familles, et surtout dans les familles nombreuses, père, mere, frère, sœurs, laissaient ignorer à chacun la couleur, la nuance même de ses yeux! Témoignage irrécusable, auquel René n'avait pas échappé plus que d'autres.

Un mot de conversation, saisi au vol longtemps avant d'être noté, semblerait-il une preuve insuffisante?

En voici un autre, tracé de la main même de Chateaubriand, et consigné dans ses Mémoires; - mieux que cela, écrit à l'intention de la personne la mieux renseignée, après Mme de Chateaubriand.

Le poète se compare à un vieux pilote, dans une pièce de vers intitulée le Naufragé, et il s'y donne des & Jeux pers ›, c'est-à-dire bleus. La poésie était dédiée à Mme Récamier. On peut bien croire que Chateaubriand n'essayait pas de s'attribuer une nuance que la grande amie n'aurait pas reconnue, elle si parfaitement en mesure de « savoir ».

Sa sœur « Julie avait des yeux bleus caressants ».

Son père aussi « avait des yeux bleus ›, - & des yeux pers ou glauques » dit-il en deux endroits : dans le premier, il indique la couleur; dans le second, il précise la nuance, bleu marin. La reflexion que le fils ajoute ne serait pas moins vraie de lui que de son père : « Je n'ai jamais vu pareil regard. Quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. »

Ed. Turquety écrivait à sa mère, après une visite à l'illustre compatriote : « Ses yeux sont singulièrement vifs, trop vifs peut-être, car ils en paraissent durs. » Le poète breton avait surpris cette dureté du regard, en même temps qu'une « grimace d'humeur › à l'annonce d'un visiteur importun. Cette subite » grimace était bonne à noter, et je la relève volontiers, car elle traduit quelque chose de T'homme.

Un autre visiteur et correspondant, M. Piers, raconte : i J'avais prononcé le nom de M. Fortia d'Urban, et j'ignorais qu'ils n'étaient pas cousins. Il fallait voir comme il avait pris feu. »

J'aurai à citer une lettre où l'enthousiasme d'un lettré bordelais prête à Chateaubriand des yeux noirs - tout comme la baronne allemande.

Témoins rapides, pas plus l'un que l'autre n'avaient pu contrôler leurs dires. A la lumière artificielle d'une soirée d'apparat, ou bien au jour étouffé de beaucoup d'appartements, allez donc distinguer la nuance des yeux.

La taille était petite (cinq pieds quatre pouces)1; la tête très belle. « Épaules inégales, taille courte, jambes grêles, buste viril, tête olympienne a écrit Lamartine, chargeant le portrait de « son glorieux Ancien, [vieux et cassé], de son rival si longtemps respecté2 ›. - « Elles n'étaient pas inégales, ces épaules , reprend Sainte-Beuve; a cette tête, la plus belle du monde, était un peu engoncée dans les épaules, qui étaient trop hautes. » Voyez la gravure qui représente Chateaubriand, à la première page de ce volume, d'après le portrait de Girodet.

(2) Expression de Sainte-Beuve. ↩

Les traits fins et purs, a tout pareils à ceux d'Alexandre v, disait une enthousiaste, conservèrent toujours la grâce et la beauté. L'allure était décidée; le maintien plein de dignité, avec quelque chose de militaire dans l'ensemble; la mise très soignée. « Il aima toujours la propreté, même l'élégance3. » Nous savons qu'une fleurette, renouvelée chaque matin, était fixée à sa boutonnière.

(3) Mémoires d'Outre-Tombe. ↩

L'air hirsute et inspiré qu'affectaient les romantiques, ses disciples, lui portait extraordinairement sur les nerfs. Il ne pouvait souffrir ni le négligé de leur personne, ni le rocailleux de leur diction.

« l n'apportait dans la vie habituelle rien de la solennité de son style et du caractère souvent sombre de ses écrits...

» Son langage, comme ses manières, était d'une extrême élégance et d'une extrême simplicité. La mélancolie de René demeurait reléguée dans la haute région de sa fantaisie; peut-être se cachait-elle dans les secrètes profondeurs de son âme, mais elle ne troublait jamais l'agrément de son commerce. Ceux qui arrivaient jusqu'à lui après avoir traversé ses ouvrages et franchi pour ainsi dire son éblouissante renommée, étaient émerveillés de trouver chez lui une gaieté douce, une facilité charmante, une aimable sérénité. Celle-ci était de la force...1. »

(1) D'après un signalement ou passe-port d'Angleterre, délivré au jeune émigré en 1793• ↩

(1) Discours de M. Ampère, 19 juillet 1849. Un autre ami de Chateaubriand, M. de Noailles, a trouvé ses propres souvenirs si bien rendus par M. Ampère, qu'il s'est emparé (sans le dire) de ce passage et en a reproduit les expressions caractéristiques dans son discours de réception à l'Académie française. Après les mots « gaieté douce et facilité charmante », il ajoute : « Le génie était dans ses yeux, la grâce dans son sourire, la noblesse et la fermeté de son âme répandues sur tous ses traits. » ↩

Malgré la politesse parfaite des manières, l'ensemble de la physionomie paraissait plutôt froid. Parfois il était absolument glacial. Le monde lui trouvait un abord peu liant. Plusieurs le disaient impérieux, fier, rude : « J'ai l'air un peu rude, disait-il à un ami. Je tiens cela de mon père. »

Il tenait aussi de son séjour prolongé en Angleterre, et de la « fierté intraitable » opposée au malheur, une sorte de dignité raide, qui redoublait l'effet de sa réserve ou de sa sauvagerie native.

J'étais Anglais de manières et de goûts ›, dit-il, en relatant sa rentrée en France.

Ces habitudes de dignité à l'anglaise, il ne s'en départit jamais complètement. Elles s'accordaient trop bien avec la réserve de son caractère et la sauvagerie de son humeur.

D'autres attribuaient la politesse un peu froide de sa tenue à une sorte de timidité.

Ainsi en ont parlé des amis intimes, parmi lesquels Hyde de Neuville et Villemain : le premier remontant aux souvenirs de l'âge mûr; le second, racontant les dernières années.

Chateaubriand lui-même disait : « Ma timidité, déjà excessive avec tout le monde... → - Timide dans les salons, j'étais hardi sur les places publiques; je me sentais fait pour la solitude ou pour le forum. › - & Ce qui se passait en commun m'attirait, parce que, dans la foule, je regardais ma solitude et n'avais point à combattre ma timidité. »

De disciples, il n'en voulut à aucun prix, ce que Sainte-Beuve ne lui pardonne pas. Il avait l'espèce en horreur. Cela s'explique le mieux du monde : sa passion dominante était l'indépendance : « Le plus ennuyé des hommes, le plus impatient de toute contrainte, n'avait rien des soins minutieux, des attentions, des complaisances d'esprit qui servent à gagner et à retenir de nombreux suivants... M. de Chateaubriand parlait peu... Sa conversation était naturelle, noble de langage1. »

(1) Villemain. ↩

Avec les intimes, il se montrait tout autre, sans raideur, sans froideur, sans façons. L'amitié fut une des nécessités de son être, l'amitié toute simple. Ce trait est des plus caractéristiques en Chateaubriand : il se révèle, dans sa correspondance, dès la vingtième année. Deux lettres datées de 1789 ont été publiées récemment. Je choisis, à plusieurs fins, ces trois phrases : « Mille affaires, mille sentiments pleins d'amertume m'assiègent, et je n'ai jamais senti si bien qu'à présent le bonheur d'avoir un ami. » - ... Ton penchant à la mélancolie m'est commun, et c'est dans cette idée que je me suis permis de te raconter mes peines. Ta vive sensibilité m'a encouragé. »

Ceux qui le fréquentaient à un titre quelconque ne pouvaient s'empêcher de l'aimer. Les. serviteurs d'abord, ainsi que les familiers subalternes. Un seul fait, bien probant et bien touchant. Lemoine avait été secrétaire de M. de Montmorin, père de Mme de Beaumont. Or ce souvenir fut suffisant pour créer des droits à Lemoine, auprès de Chateaubriand. Et quels droits! « Il m'apportait presque tous les soirs, quand j'étais à Paris, la simple conversation qui me plaît tant, quand elle s'unit à la bonté du cœur et à la sûreté du caractère. Mon esprit fatigué et malade se délasse avec un esprit sain et reposé. » Avec les domestiques, il était bref et impérieux; le geste et le regard les auraient intimidés. Mais, habitués à ses façons, et, tout ensemble, à son extrême bonté, ils ne se troublaient pas1 et vieillissaient, heureux, sous son toit.

(1) Ferdinand Denis raconte ce qu'il vit et entendit au cours d'une visite : « Et M. de Chateaubriand de commander à François, son domestique, et François, comme de coutume, de ne point se presser. » (Journal inédit.) ↩

Il y avait bien parfois quelque refroidissement, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre de ses amis intimes, avec Molé par exemple. Que les torts tussent, ou non, de son côté, il savait, avec grâce, se prêter, se porter aux réconciliations. Il savait se faire pardonner, comme il savait se faire aimer.

Voyons-le dans une scène de rapprochement et de reprise. Entre lui et Molé, il y eut un froid et comme une rupture, je dirai à quelle occasion.

Joubert leur ménage une rencontre chez lui, à sa table. Puis il se fait le narrateur :

Après les révérences, ils se sont vus; en se voyant, ils se sont pris la main d'un air charmé et se sont secoué le bras d'une manière très sensible. On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé, pendant tout le repas, de jaser très gaiement et de manger comme des ogres. J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat et qu'ils soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir observé, en ma vie, une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits. Après dîner, je leur ai proposé d'aller se jucher en tête-à-tête dans la bibliothèque, où ils se sont ébattus pendant deux grosses heures, et d'où il m'a fallu les arracher à la nuit noire. Le lendemain, mercredi, ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se sont réunis encore chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Molé, à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché. Il y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dîné avec lui. Ce jour-là, ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier. Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats comme des fous, et qu'ils ne parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils extravaguent de joie. Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à mes récits, je vous dirai confidemment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi ! Aussi leur ai-je dit de ne pas revenir; je les ai appelés serpents réchauffés dans mon sein. Mais ils plaisantent de tout cela.

Heureusement pour les mauvais effets que pourrait avoir leur réunion, et l'esprit de ligue offensive et défensive qui les anime, ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J'ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups à l'éloignement où vont vivre l'un de l'autre ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée.

La sincérité de Chateaubriand n'est pas douteuse. Le jour même de son départ, « il recommanda à Molé, s'il ne revenait pas, d'aller chercher en Angleterre des papiers qu'il y laissa dans ses mauvais jours ». Quelle meilleure preuve d'estime et de confiance, de sincère amitié?

La sincère amitié de Molé? Tout ce que nous savons permet de la révoquer en doute.

A propos de l'hyperbole a manger comme des ogres , il est opportun de rappeler que Chateaubriand était très sobre : « Je n'ai aucun besoin... » - « Un morceau de pain, une cruche de l'aqua felice me suffiraient... › - « Une ville du Midi m'a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais je ne bois pas... s, etc. - ... k Hirondelle.., comme toi j'ai aimé la liberté et j'ai vécu de peu.i

Il se faisait aimer, et non point en s'imposant par le génie, ou en dissimulant le moins du monde ses défauts, en se donnant des airs de perfection. Dire qu'il se faisait aimer ne suffit pas. Il se faisait « chérir », « adorer » et par d'autres que les patriciennes enthousiastes. Il eut pour amis les hommes de l'élite intellectuelle : philosophes, critiques, politiques, savants, artistes, poètes. Chênedollé a écrit : « Chateaubriand est, de tous les hommes de lettres, celui que j'ai le plus aimé d'affection et de cœur. Rivarol m'a charmé davantage, mais je n'ai pas autant chéri sa personne. » Joubert disait : « On l'adore. » - « C'est le meilleur et le plus aimable enfant du monde. » Ceux qui l'appelaient le sauvage, le surnommaient aussi l'enchanteur. Aux adorations qui entourèrent sa jeunesse, succédèrent d'autres adorations. Ce fut un culte ininterrompu et, pour ainsi dire, national.

Quand Sainte-Beuve entreprit de saper cette gloire, aux larges assises, c'était une sorte de religion, « une de ces religions françaises » dont parlait J. de Maistre : « Les longs respects qu'on a payés [!] au glorieux vivant sont tout près de se changer en dévotion1. »

(1) Préface de 1849. Chateaubriand et son groupe. Au lieu de jouer à l'iconoclaste, dans ce livre fameux, Sainte-Beuve aurait dû s'inspirer de la réflexion qu'il mit en note au bas du portrait de Mme de Staël : « Gardons-nous de défaire sans raison et d'aller gâter les justes admirations, les religions bien fondées de notre jeunesse. » Il s'en est fallu de peu (le petit gravier et grain de sable) que Mme de Staël ne partageât le sort de Chateaubriand. Sainte-Beuve, dans un mouvement de colère, écrivait, le 15 mars 1868, - un an et demi avant sa mort : « Tous ces ennuis, toutes ces chicanes, ces prétentions exorbitantes des Broglie à une perpétuité de lettres et de billets dispersés à travers le monde, me pousseront, si je vis, à faire un livre que je ferai imprimer par delà la frontière et en Belgique, qui aura pour titre : Mme de Staël et son groupe littéraire; ce sera le pendant de mon Chateaubriand. Et vogue la galère! » O religions bien fondées de sa jeunesse ! ↩

Il entrait tel quel, et d'emblée, dans les cœurs de ceux qui lui agréaient et auxquels il voulait plaire. Il s'emparait d'eux par « un fonds d'enfance et d'innocence », par une insouciance des intérêts matériels, par une « franchise de gentilhomme », par « une incomparable bonté », « une bonté qui allait jusqu'à la faiblesse », par « une répugnance à contredire et à contrarier ses amis », par « une extrême facilité de commerce intime », par « une simplicité de vie et de mœurs », par « une aménité douce et élégante1 », par « une gaîté inépuisable ».

(1) Artaud. ↩

Ce dernier trait n'est-il pas exagéré? C'est Joubert qui le notait à l'intention de Molé. Celui-ci, témoin et juge peu bienveillant, de son côté mandait à Joubert : « Je trouve toujours Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. » La réserve, durement accentuée, met dans un relief plus vigoureux l'amabilité que Molé se voit obligé de concéder à Chateaubriand.

Recueillons, sur ce trait de caractère, trop oublié, quelques autres témoignages non moins intimes :

1801. - « Avant la fin du voyage, il avait oublié sa conversation avec Fontanes, ses sujets d'inquiétude et de chagrin. Jamais je ne l'ai vu plus calme, plus gai, plus enfant et plus raisonnable...1. »

(1) Lettre de Mme de Beaumont. ↩

Jadis de ce vieux bois où fuit une eau limpide

Je sondais l'épaisseur,

Hardi comme un aiglon, comme un chevreuil rapide,

Et gai comme un chasseur2.

(2) Poésie intitulée : les Alpes et datée de 1822. « Jadis » se rapporte à juin 1803. ↩

- « Il nous a pris un fou rire qui dure encore. »

« Les nouvelles de Rome sont très tristes, très ennuyées, très mécontentes; j'en excepte la dernière, qui était d'une inconcevable folie. »

« Je n'ai point reçu de nouvelles de M. de Chateaubriand depuis ma dernière lettre : elles étaient extravagantes de gaieté. »

« Si vous me demandez de quelle humeur il était..., je vous répondrai que quelques-uns disent qu'il était triste, mais j'assure qu'il était gai. Il passa plus d'une heure avec moi, et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur3. »

(3) Lettre de Joubert à Mme de Vintimille. ↩

Entre cette & folle s gaieté et l'inexorable ennui, il y a, ce semble, contradiction flagrante.

Gardons-nous de retenir celui-ci et de supprimer celle-là. Les deux sont vrais, selon la diversité des temps, des circonstances et des sociétés; car l'humeur était très mobile. Nature extrêmement complexe, Chateaubriand déborde la rigidité et la précision des formules ; il associe en soi tant de contrastes : l'homme aussi bien que l'auteur.

Sainte-Beuve avoue « qu'il gardait jusque dans son égoïsme nait bien du bon encore, surtout de l'aimable, du séduisant » Hyde de Neuville le déclare aussi dans ses Mémoires : « Je n'ai jamais connu de visage plus souriant, plus franc dans son rire que celui de M. de Chateaubriand, lorsque, dépouillant ce silence taciturne qu'il affectait souvent dans le monde, il se livrait à une sortie joyeuse. »

La mère était très gaie, très vive; il fallait bien que le fils eût quelque participation à son humeur.

Nul homme n'est un et simple. Vraie pour nous tous, l'expression homo duplex semblerait créée pour lui. Elle n'a pas suffi à Sainte-Beuve. Il s'écrie, en parlant de Chateaubriand : « O éternelle duplicité et triplicité du cœur humain ! » L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe se contente de la duplicité; il adopte et accommode à sa façon le gémissement du divin poète : « Je trouve deux hommes en moi. »

« l y a, dans ma personne, deux êtres distincts, et qui n'ont aucune communication l'un avec l'autre... Dans l'existence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes; dans l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités.

» Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être plus chimérique et plus positif, de plus ardent et de plus glacé, androgyne bizarre, pétri des sangs divers de mon père et de ma mère. »

Qui dosera le mélange de ces deux sangs ? Qui fera la part des deux atavismes ? Qui déterminera les deux influences diverses, en leurs combinaisons mobiles, sur la « disposition d'esprit ii sur la sensibilité, sur l'imagination, sur la morosité de l'humeur, sur la susceptibilité du caractère? Qui décrira ce k tempérament physique et moral »? Il y faudrait toute l'application et la subtilité d'un Fouillée1.

(1) Lisez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1893, l'étude très intéressante sur le « tempérament physique et moral ». ↩

Le peu que j'en puis hasarder, c'est que, par l'humeur et par le caractère, par le besoin de s'isoler, par l'habitude et la mélancolie des rêves, comme par l'activité pratique, l'homme relèverait plutôt du père. Par la sensibilité très vive, par l'imagination très opulente, par le tour romanesque de l'esprit et par certains sourires, l'auteur devrait plus à la mère.

Avouons-le : ces sortes de partages ne comportent rien d'absolu. Le génie essentiellement batailleur de Chateaubriand rappelle la vie militante de son père; de même que la bonté de l'homme, toujours prêt à donner et à secourir, reproduit l'active charité de sa mère. Le père était avare, « avare dans l'espoir de rendre à sa famille son premier éclat. C'est à sa mère aussi qu'il attribue « ce qui peut avoir honoré et discipliné sa vie ». Et il s'écrie, avec émotion : « Bénie donc soyez-vous, ma mere... ! »

De l'homme des songes ou de l'homme des réalités, lequel l'emportait ? Dans la première moitié de la course, évidemment, ce fut le premier. Mais dans la suite, et aussitôt que les circonstances politiques le permirent, l'homme des réalités prit ses revanches; il eut le pas, pendant des années, sur l'homme des songes, - proximus intervallo, les deux se suivant de près, sans se nuire.

S'il était question des deux hommes, au sens de Racine :

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi,

l'hésitation ne serait plus permise. C'est a l'autre , c'est le « rebelle » qui dominait. Chrétien sincère, incontestablement, mais pauvre chrétien. L'heure de la conversion, souvent invoquée avec larmes, finira par sonner, grâce aux prières des saints et saintes de sa famille, - mère, sœurs, cousines, neveux.

* Un homme qui n'est qu'un homme ›, a écrit M. de Vogüé en opposant ce terme à celui de saint.

« Un homme », - « on aime des expressions qui font ressaisir l'homme » remarquait Sainte-Beuve, en opposant ce terme à la légende du dieu qu'il avait accréditée plus que personne.

J'adopte le mot de l'un et de l'autre, en lui donnant sa plus haute signification, le beau sens de l'absolu.