Chapitre XI. Publication des « Martyrs »
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Grand rêveur. - Grand travailleur. - Les Martyrs. - Le manuscrit soumis à la censure. - Permission d'imprimer. - Fouché donne l'ordre d'attaquer. - Armand de Chateaubriand fusillé. - La presse vendue. - Parny. - Ginguené. - Réponse à l'un et à l'autre. - Insuccès des Martyrs. - Critiques et plaisanteries d'Hoffmann. - Souvenirs de Mme de Chateaubriand. - Chateaubriand quitte Paris l'âme ulcérée. - Influence rassérénante de la Vallée. - Fécondité du génie. - Guizot loue les Martyrs ; - en correspondance avec Chateaubriand. - La Maisonnette et la Vallée aux Loups. - Article favorable d'Esménard. - Lettres de Chateaubriand et de sa femme. - Visites fréquentes des amis. - La Saint François, - Lecture des stances de Fontanes.
« Grand rêveur » et « grand dormeur », -« j'ai toujours été grand dormeur » Chateaubriand était aussi et surtout grand travailleur. Ou plutôt ses rêves étaient tour à tour la préparation et la prolongation de ses travaux, - les rêves de ses nuits aussi bien que de ses jours; car il était de ces esprits ardents, qui ne suspendent guère la vivacité de leurs poursuites et qui font travailler même leur sommeil."
Ses rêves devenaient non seulement le charme de ses heures reposées, mais encore le meilleur de ses inspirations et comme l'âme enchantée de ses œuvres.
Le poème est achevé. Voici venu le moment d'imprimer. Il sollicita la permission de rentrer à Paris et dut soumettre le manuscrit à la censure.
A la fin de l'été de 1809 [1808], M. de Chateaubriand ayant achevé ses Martyrs voulut, pour en surveiller l'impression, passer l'hiver à Paris; nous louâmes un appartement rue Saint-Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin : ce fut dans cette maison qu'un an auparavant, chez M. de Las Cases, je fis la connaissance de la duchesse de Duras1.
(1) Madame de Chateaubriand. ↩
Corrections, suppressions, lenteurs calculées, alternatives de craintes et d'espérances, ce fut une agonie. On en retrouve quelque chose dans les billets à Mme de Custine publiés par M. Bardoux2 : « Je viens d'achever les affaires de l'imprimeur... Mes tristes affaires me désolent. › - C'est, pour le livre, succès complet; point de censure, grandes louanges... tout à merveille ; le grand ami, un homme divin. » - « Le grand ami s'est joué de nous. »
(2) Madame de Custine. ↩
Autant les critiques de l'amitié lui avaient agréé, autant le révoltèrent celles de la censure. Ce fut bien pis lorsque, la permission de paraître ayant été obtenue, l'ouvrage fut enfin mis en vente. Fouché donna l'ordre d'attaquer : le même Fouché allait donner l'ordre de fusiller le cousin de l'auteur, l'intrépide émigré, Armand de Chateaubriand3. La presse soumise s'acharna contre les Martyrs. L'ancien journal de Chateaubriand, le Mercure, se distingua platement dans l'attaque générale. Le poète Parny y publia une pièce intitulée Radotage : « Elle est beaucoup trop digne de son titre », écrivait Edmond Géraud. « Je la crois dirigée contre M. de Chateaubriand à qui certes elle donne bien beau jeu. L'état actuel de M. de Parny est une vieillesse anticipée. » Ginguené se montra de nouveau très hostile à son illustre compatriote dans une épître en réponse à M. de 'Parny. Cette double attaque ne laissa pas insensible l'auteur des Martyrs. Voyons, sans plus tarder, quelle réponse, polie et modérée, il fit à l'un et à l'autre :
(3) Sur Armand de Chateaubriand il a été publié dans la Quinzaine, en 1894 et 1895, trois articles très documentés, par M. le comte G. de Contades. ↩
Avant la Révolution, étant encore dans ma plus grande jeunesse, un heureux hasard me jeta dans la société de M. de la Harpe, et j'eus le bonheur de recevoir les leçons de cet excellent maître. Il a daigné me rappeler dans son testament, et je déplore tous les jours la perte d'un homme si utile aux lettres. Quel défenseur n'ai-je pas perdu ! Tout le monde sait l'amitié qui me lie au digne successeur de l'Aristarque français, amitié qui compte déjà bien des années, puisqu'elle remonte à l'époque où j'ai connu M. de la Harpe. D'autres littérateurs distingués, que je fréquentais à cette même époque, ont suivi des routes différentes de la mienne : ils se sont déclarés mes ennemis, sans que je les aie provoqués; ils m'ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d'une ancienne liaison ; j'ai lu les critiques qu'ils ont faites de mes premiers ouvrages; j'y ai remarqué du goût, de l'esprit, du talent, du savoir. S'ils m'ont paru quelquefois aller trop loin, j'ai pensé, ou que mon amour-propre me trompait, ou qu'ils étaient emportés malgré eux au delà des bornes, par cette chaleur d'opinion dont on a tant de peine à se défendre. Je me plais même à reconnaître que les rudes leçons d'une amitié changée m'ont été utiles, et que si les Martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le dois à ces jugements peut-être un peu rigoureux. Je ne pense nullement comme ces hommes de lettres en matière de religion; mais cela ne me rend point leur ennemi; et je ne le dis point par une hypocrisie superbe. - (Ici une note.) « Tandis que j'écrivais ceci, les littérateurs distingués dont je parle avec cette modération remplissaient les almanachs de vers injurieux contre les Martyrs. La meilleure réponse que je puisse faire à ces littérateurs, c'est de laisser subsister tel qu'il est le paragraphe qui a donné lieu à cette note. »
Servie par une presse esclave, la police fit si bien que l'on put croire l'ouvrage tombé.
Chateaubriand quitta Paris l'âme ulcérée. Lisons les Souvenirs de Mme de Chateaubriand :
Pendant le procès du malheureux Armand, l'impératrice Joséphine et la reine Hortense firent tout ce qu'elles purent pour le sauver; et, en général, hors le cardinal Fesch, toute la famille fut admirable, ainsi que presque toutes les personnes de l'opinion contraire à la nôtre. Il n'en fut pas ainsi parmi ceux qui auraient dû être nos amis. Peu furent bien; beaucoup furent abominables; et, par une noblesse de sentiments toute particulière aux Français depuis la Révolution, aussitôt que les Martyrs parurent - et ce fut pendant le procès - les articles de critique plurent sur l'ouvrage; dans ces critiques, on faisait ressortir, autant que possible, tout ce qui pouvait irriter le maître. Hoffmann, qui écrivait dans le Journal de l'Empire (aujourd'hui des Débats), fut un de ceux qui se montra le plus hostile et le plus atroce; notez qu'en lisant l'ouvrage il convenait qu'il n'avait rien lu d'aussi beau, mais il avait des ordres. Cette conduite, de la part d'un homme comme Hoffmann, ne devait pas surprendre; mais nous vîmes des gens se disant royalistes, des prêtres même, sous le prétexte que les Martyrs n'étaient pas exempts de censures ecclésiastiques, se mettre à en dire pis que pendre. C'était une manière un peu hypocrite de faire sa cour. Le plus zélé détracteur du plus bel ouvrage de mon mari fut, je crois, un M. Michaud, libraire, qui, sous l'enveloppe de ses pamphlets contre M. de Chateaubriand, faisait passer ses pamphlets contre Bonaparte. Ensuite, je le dis à regret, M. l'abbé H. de Clausel, aujourd'hui évêque de Chartres, et frère de notre meilleur ami : il était alors grand-vicaire d'Amiens et il pensa avec raison que ses diatribes lui vaudraient la croix d'honneur. Il reçut effectivement, quelque temps après, cette insigne faveur. Ce fut, je crois, dans le même temps, que l'abbé de Broglie, devenu évêque de Gand, refusa la même grâce, à cause du serment qui y était attaché. Ce fut au mois de mai de cette année que je fis la connaissance de la duchesse de Lévis et de la duchesse de Châtillon, depuis Mme de Béranger. A la fin de mai [avril], nous retournâmes à la campagne, où M. de Chateaubriand s'occupa de son Itinéraire.
Combien lui fut doux et salutaire le silence embaumé de la Vallée recueillie ! C'était le printemps de 1809, le second printemps à la Vallée.
Sous les brises, les tièdes ondées et les gais rayons, dans la verdure, les fleurs et les chants, la nature revivait, toujours féconde.
Ce qu'il avait écrit dans l'exil, au plus fort de sa détresse, il l'éprouva dans son ermitage, avec une extrême douceur : « Je me suis sauvé dans la solitude... La vie est douce avec la nature... Heureux qui aime la nature... Sa douleur ne tiendra pas contre un pareil spectacle. › - Le calme des nuits t'appelle. Vois ces millions d'astres étincelants, suspendus de toutes parts sur ta tête... Chaque matin tu retrouveras tes plantes chéries. » (Essai.)
Sans réussir à fermer la plaie, qui toujours saignait, la solitude lui rendit l'ardeur au travail, et, par une sorte d'émulation, la fière joie du génie qui, lui aussi, se sent fécond et garde l'instinct de la victoire.
Au plus fort des hostilités policières, Guizot s'honora par des jugements indépendants. Il inséra dans le Publiciste plusieurs articles très élogieux.
A cette occasion, le solitaire de la Vallée aux Loups ouvrit avec son critique une correspondance de laquelle ce dernier écrivait, cinquante ans plus tard : « Aujourd'hui encore, je ne la relis pas sans plaisir. »
Quelques extraits de ces lettres auront pour nous une saveur spéciale :