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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Introduction. Lettres de Chateaubriand à Fontanes, communiquées à Sainte-Beuve et à Villemain

Introduction. Lettres de Chateaubriand à Fontanes, communiquées à Sainte-Beuve et à Villemain

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 15 min de lecture · p. 4–13 · chapitre 2 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Sainte-Beuve s'en inspire, sans pouvoir les publier. - Villemain en découpe des morceaux qu'il ajuste à son texte. - Combien plus intéressantes, ces lettres de jeunesse, dans leur intégrité et leur suite. - Chateaubriand s'y révèle tout entier, qualités et défauts. - Lettres de Chateaubriand et de sa femme. - Les deux voix.

Les lettres de Chateaubriand à Fontanes eurent de singuliers destins. Leur histoire serait à faire : je la résume en deux traits principaux; le reste se trouvera disséminé dans le corps de l'ouvrage.

Elles furent communiquées en 1837 au plus curieux et au plus sagace des critiques. Libre d'en prendre connaissance et de s'en inspirer, Sainte-Beuve ne fut pas autorisé à les publier : une réserve extrême lui était imposée, et cette réserve se comprend. Sa notice sur M. de Fontanes devait être lue à M. de Chateaubriand en personne; et l'agrément de MIle de Fontanes était subordonné au suffrage du correspondant de son père. On peut supposer que nulle permission ni de se servir de ses lettres, ni même de les communiquer,

Chateaubriand, sa femme et ses amis

n'avait été demandée à l'illustre auteur. Pour employer une expression qui revient, à cette époque, sous la plume de Sainte-Beuve, c'était un a défilé à passer ».

Force fut donc au portraitiste de se borner, dans ses extraits, à quelques lignes bien courtes et bien couvertes.

La lecture faite, Sainte-Beuve s'empresse d'en informer MIle de Fontanes :

« J'ai fini ma notice seulement mardi matin. J'avais promis à Mme Récamier de lui en lire ce jour-là même, ainsi qu'à M. de Chateaubriand, une partie, une moitié; mais cela m'a mis tellement la poitrine hors de combat que je n'ai pu encore leur faire entendre la fin. Ce sera demain que j'achèverai de la leur lire; j'aurai ainsi, avant d'avoir l'honneur de vous voir, l'avis de M. de Chateaubriand; et, comme je n'avais jamais causé avec lui de la biographie de M. de Fontanes, cela lui donne occasion de m'indiquer quelques faits au passage. Il a paru très content; et, en entendant l'usage assez abondant que j'ai fait à un endroit de ses lettres et de ses propres paroles, il a bien voulu se reconnaître sans s'inquiéter de la source. Il n'y avait, outre Mme Récamier et lui, que M. Ballanche, Mme Lenormant, un ami à moi, M. Magnin, qui se trouvait prévenu par Mme Lenormant. »

Heureusement franchi, le défilé !

Et quant aux lettres, communiquées confidentiellement, Sainte-Beuve dut les rendre inédites1. Il ne put s'y résoudre qu'après en avoir tiré copie. Première indiscrétion, qui devait en entraîner d'autres plus graves.

(1) « ... Je voudrais qu'il n'en fût plus question entre nous quand je vous reverrai : j'aurai set honneur bientôt, en vous reportant toutes les lettres et pièces que j'ai dues à votre obligeance. » Lettre de Sainte-Beuve à Madame la comtesse Christine de Fontanes [1838]. ↩

A diverses époques, il publia des fragments de ces lettres; il en publia même une, tout entière, sans y être autorisé. Le lundi 18 mars 1850, à propos des Mémoires d'Outre-Tombe, il écrivait : « Ceux qui ont eu entre les mains des lettres de lui, datées de ce temps, ont pu comparer ce qu'il y disait avec ce qu'il a dit depuis dans ses Mémoires... Je n'en indiquerai qu'un tout petit exemple. »

Et il cite trois lignes, datées du 6 novembre 1802.

A dix-huit ans de là, Villemain, se proposant d'étudier à fond « le plus grand génie du xix° siècle ›, demanda communication des mêmes lettres. MIlle de Fontanes n'eut garde de refuser. Villemain était proclamé le premier critique de l'époque1. Tout jeune, il avait prononcé l'éloge de M. de Fontanes à l'Académie française; il se faisait honneur d'avoir été protégé et conseillé, au « saillir de l'enfance », par l'illustre grand-maître; et jamais, depuis, ni dans ses écrits, ni dans ses discours, il ne s'était déjugé : son admiration demeurait entière, comme sa reconnaissance.

(1) Sainte-Beuve fut présenté à Chateaubriand par Villemain en 1829. ↩

Plus libre que Sainte-Beuve, il a puisé plus largement dans le trésor de ces lettres. Les extraits qu'il en a donnés sont plus étendus et plus suivis; quelques-unes figurent même dans leur entier, entremêlées d'explications, de contestations, ou de simples gloses.

Dirai-je toute ma pensée? Ainsi tronquées, ainsi coupées en deux, trois, quatre morceaux, ainsi mises en pièces, sous prétexte de les ramener à la mesure voulue, de les rajuster et adapter au texte d'une histoire, ces lettres perdent leur physionomie de jeunesse et leur caractère d'intimité. Le charme est rompu.

Et sur quels passages ont porté les choix de Villemain ? Uniquement sur les morceaux à effet.

Presque rien ne subsiste du premier style étrange, de l'accent exotique contracté dans l'exil; car Chateaubriand avait pris l'habitude de penser en anglais; presque plus de noms propres, ni de détails biographiques; rien, notamment, ou presque rien, sur la « grande bienfaitrice » mainte et mainte fois invoquée.

Villemain s'est servi de ces lettres; il ne les a pas servies. Loin de moi la pensée de contester à Villemain la liberté de son plan et de ses choix. Son livre sur Chateaubriand a pour titre général : « La Tribune moderne. » On comprend qu'il ait surtout recherché les morceaux oratoires, qu'il se soit ménagé l'occasion de pérorer à son tour. « Tout ce qui donne occasion à l'éloquence dans la critique est le triomphe de M. Villemain » disait Sainte-Beuve. Le sujet qu'il a traité, c'est M. de Chateaubriand, considéré surtout comme personnage public. Des lettres qu'il avait sous les yeux, il a volontairement négligé le privé, l'en-dedans, l'en-dessous, le mystère confidentiel, l'émotion présente, l'humeur brusque et mobile. Préoccupé de l'acteur et du rôle, que lui importent le caractère, le cœur et l'âme, tels qu'ils se révèlent, à cette date de jeunesse, dans la primesautière et naïve expression des intimes épanchements? Cela est resté inédit.

Quelle critique dans cette seule remarque ! - Et aussi, ce me semble, quelles promesses !

Avec une telle correspondance, ce qu'il y a de moins acceptable, c'est l'interruption, et l'interruption à tout propos. Fût-on l'homme le plus spirituel de son temps (Villemain passait pour être cet homme-là), on n'a pas bonne grâce à couper de la sorte la parole à Chateaubriand. Le procédé est d'un goût douteux; il fatigue, il impatiente. S'il était possible, on imposerait silence à l'éloquent historien. On n'est pas le moins du monde porté à l'indulgence, quand d'aventure il se trompe, ni dédommagé, si peu que ce soit, par des réflexions dans le genre de celles-ci : « Le reste est rempli de détails sur le nouvel ouvrage... » - & Suivent quelques détails d'affaires,.. » - « Puis il ajoute... » - « Pardon, grand écrivain ; pardon, noble et brillant génie ! »

Ces menus détails d'affaires, ces détails sur le nouvel ouvrage, voilà qui nous serait d'un intérêt suprême. Et l'on nous avertit que ces détails, on les néglige.

A sa rentrée en France, après un long exil, quelles étaient les ressources de Chateaubriand ? Comment vivait-il? De quel argent? emprunté? gagné? ménagé? Et ce nouvel ouvrage, n'est-ce pas le Génie du Christianisme, le plus brillant succès littéraire du siècle? En dépit des imperfections avouées, ce livre n'a-t-il pas « renouvelé l'imagination française»? N'a-t-il pas rouvert les sources vives à la poésie, à l'art, à la critique, à l'histoire, qui s'abreuvaient à de vieilles citernes lézardées? N'a-t-il pas affranchi les idées religieuses, bafouées et proscrites, plus encore par la tyrannie du philosophisme que par les horreurs de la Révolution?

Idée première, travail fiévreux, changement du plan, variations du titre, état de l'ouvrage au retour de l'émigré, alternatives de craintes et d'espérances, appuis politiques et littéraires, attaques furieuses, ces a détails , contemporains des choses et confiés par le jeune auteur à son meilleur ami, sont dignes de fixer l'attention - si rapides et disséminés soient-ils dans le décousu d'une correspondance! Avec quelle ardente et sympathique curiosité le lecteur serait entré, à la suite de Villemain, dans le secret de telles confidences !

Villemain en a jugé et disposé autrement.

Encore une fois, libre à lui.

Libre à nous aussi de regretter un pareil système de citations écourtées et d'interruptions prolongées, quand c'est Chateaubriand qui parle et se livre, Chateaubriand jeune, exalté, « bon garçon », « bon enfant », naïf encore, « transparent par nature1 » le Chateaubriand qu'on ne reverra plus.

(1) Joubert. ↩

Oh ! que Sainte-Beuve, laissé libre, en eût d'autre sorte jugé, usé ! « Moi, disait-il dans la préface de son livre, je me suis tenu à un Chateaubriand antérieur, tout littéraire, plus familier, s'abandonnant dans un cercle intime. » Ces lettres « d'abandon », ces lettres du Chateaubriand « antérieur et familier », il les aurait intégralement publiées, comme il publia les correspondances du même Chateaubriand trouvées dans les papiers de Chênedollé et de G. de Mussy. Il les aurait mises dans l'ordre des dates et liées les unes aux autres par un commentaire rapide, sans hausser le ton, sans viser à l'éloquence, comme à demi-voix et en causerie avec le lecteur. Le cas se fût-il présenté de mots illisibles ou disparus : il eût dit l'impossibilité de lire; il eût accusé l'accident survenu à l'original; et, après avertissement, il eût proposé sa version. Il ne l'aurait pas imaginée en dehors des vraisemblances, comme le critique rival. Exemple : Villemain cite un passage de la correspondance :

« Si le Consul me fait mettre au Temple, je le lui pardonnerai de tout mon cœur... S'ils veulent me donner encore un peu plus de gloire, qu'ils me persécutent ! Le climat d'Italie m'a guéri de tous mes rhumatismes et je [puis] passer quelques mois « au Nord » sans de grands inconvénients. » Villemain ajoute : « Cette dernière phrase, que n'attend pas ici le lecteur, se rapporte à une des médisances ou des contre-intrigues auxquelles le secrétaire de légation était exposé, sur ce terrain agité de l'ambassade française à Rome.

i Un grand nombre d'influences venait en effet s'y réunir, ou s'y heurter. C'étaient d'anciens émigrés, des prêtres réfugiés pour défaut de serment, des émissaires étrangers, anglais ou russes. Un de ces derniers fut chargé d'offrir à l'ambassadeur [?] l'éducation d'un prince de la famille impériale. L'offre ne fut pas acceptée, mais elle fut connue et dénoncée. »

Le mot souligné remplace un mot enlevé par le cachet, et dont il ne reste dans l'original que la dernière lettre; or cette lettre unique ne permet pas de supposer Nord : c'est un t; d'ailleurs, le mot eût-il disparu sans laisser le moindre vestige, le contexte, consulté avec attention, dicte clairement cachot ou secret, et repousse absolument Nord; car le projet auquel Villemain rattache le mot en question demandait non « quelques mois », mais « sept à huit ans ». Chateaubriand le dit en termes formels dans une lettre postérieure. Quelques mois au cachot, au secret, au Temple, cela cadre très bien. Quelques mois au Nord, quand on sait les propositions faites au secrétaire, cela ne s'accorde pas, et ne signifie plus rien. L'éducation d'un prince à faire en quelques mois !

En opérant cette substitution, Villemain voulait-il se ménager le droit de négliger la lettre où le projet du Nord est mentionné? De cette lettre, il n'a pas jugé à propos d'extraire une seule ligne. Or, c'est bien certainement l'une des plus intéressantes et des plus caractéristiques.

Il faut donc revenir au texte intégral, surtout aux lettres de jeunesse. Pour qui veut étudier Chateaubriand, ou plutôt le connaître sans étude, le surprendre dans le fond sincère et l'arrière-fond naïf, c'est le bon temps, c'est l'époque unique, c'est le document psychologique par excellence. Plus tard, « boutonné par système1 », il sera presque impénétrable. Alors, il dit à son ami ce qu'il pense, ce qu'il veut, ce qu'il espère, ce qu'il éprouve. Il le dit en confident, comme cela lui vient, comme cela jaillit de son cœur et coule de sa plume, sans s'inquiéter des contradictions, sans apprêt littéraire, sans aucune intention de publicité.

(1) Joubert. ↩

Avant la gloire. Après la gloire.

D'abord, préparant le Génie du Christianisme, en pleine fièvre de composition; ayant en vue la France à ramener de l'impiété, le philosophisme régnant à provoquer et à battre. Visière levée, il s'élance au combat.

Fontanes, vieux routier, très au courant de la situation, espère peu, tranchons le mot, désespère.

Le brillant et fougueux chevalier lui jette ce cri superbe : « Le grand moment approche. Du courage, du courage; vous me paraissez fort abattu. Eh ! mordieu! réveillez-vous, montrez les dents. La race est lâche. On en a bon marché, quand on ose la regarder en face. »

Cri d'héroïque confiance! Vous le chercheriez inutilement dans Villemain, inutilement dans Sainte-Beuve; mais celui-ci est tout excusé. Je n'en sais pas où se peigne mieux, et dans une attitude plus sincère, dans la divine attitude de ce premier et décisif combat, l'officier breton, auteur du Génie du Christianisme. Je n'en sais pas non plus qui peigne mieux la situation. Fontanes effrayé, Chateaubriand enivré.

Rude combat! Tout le camp ennemi donna furieusement. Dans les journaux, dans les recueils, dans les salons voltairiens, à l'Institut, à l'Académie française, ce fut comme un concert d'hostilités. Par le raisonnement, par la plaisanterie, au nom de la langue, du goût, du vrai christianisme, de l'histoire naturelle, le fond et la forme furent critiqués à outrance. On sait les noms et les incidents. On sait aussi le résultat. Fut-il jamais livre plus attaqué? Et plus noblement vainqueur?

Beau et brillant chevalier! Sans peur, oui! non sans reproches !

Quels défauts de caractère et d'humeur! Quelles inconséquences de paroles et de conduite ! Tous les défauts que la gloire, les événements contraires et l'âge, tantôt dissimulèrent et tantôt firent saillir, déjà se montrent à nu dans l'intimité et la soudaineté de sa correspondance. C'est le parfait déshabillé. L'âme même s'y découvre : tour à tour insatiable et rassasiée, suppliante et impérieuse, changeante et obstinée. Déjà l'ennui la ronge.

Après la gloire littéraire. Tout de suite, il lui faut le pouvoir, les premiers rôles, la diplomatie. Il s'engage sur ce terrain nouveau et mouvant, dans cette carrière difficile, semée d'écueils et d'embûches, non certes à pas comptés et surveillés, mais à pleines enjambées, pour ainsi dire, et en courant, comme sur un grand chemin triomphal.

C'est la même ardeur confiante qu'en engageant le combat contre les fils de Voltaire. Il oublie que ce n'est plus la même chose. Et, par dessus tout, il oublie qu'il n'est pas l'ambassadeur, qu'il ne commande pas, et qu'il doit obéir. Obéir, lui !

Enfant, il s'y refusait, méprisant la violence. Homme fait, il rompt et ne plie pas. Celte rude et sauvage, nature volontaire et indomptée, - avec de flatteuses apparences d'homme du monde, avec des envies périodiques d'homme de cour.

Son chef hiérarchique a beau être l'oncle du tout puissant Consul. « Mon ambassadeur est un sot, écrit-il à Fontanes; qu'importe son sang ! »

C'est donc encore la guerre! Non celle qui lui convient, à ciel ouvert, sous le regard électrisant des foules émues, mais la guerre souterraine, sourde, - sournoise. Il n'y entend rien et reçoit tous les coups. Blessé, il jette des cris de colère et d'impuissance. Il en a vite assez, et beaucoup trop, par dessus la tête. Ils ont souillé une vie pure , écrit-il à Fontanes. Il n'aspire plus qu'à vivre « chez Joubert ou en Bretagne ». Sur ces entrefaites, on lui répète la menace du premier Consul : « Je le ferai ramener ici sur une charrette, pieds et poings liés. » Menacé, il se retrouve et se redresse, prêt à braver le maître. Mais sur un mot aimable - et trompeur - du cardinal Fesch, le voilà radouci; il consent à rester.

Je m'aperçois que je tourne à l'analyse.

Lisez vous-même cette correspondance, dans la continuité du texte confidentiel, dans la suite mouvementée que les lettres se font les unes aux autres, dans les brusques passages de la tristesse à la joie, du désir au dégoût, dans la vivacité et l'emportement d'un cœur qui se verse, non goutte a goutte et avec précaution, mais d'un seul coup, et à tout coup, qui se livre sans songer le moins du monde à se juger, sans s'inquiéter de l'impression que ressentira l'ami.

L'homme entier y passe, le Chateaubriand de nature, tout franc, tout cru, personnel, exalté, excessif, amer, ennuyé, impatient des obstacles, mordant le frein, précipité dans ses jugements; - et, avec de tels défauts, on ne sait comment, « bon enfant », « bon garçon », noble, généreux, magnifique, séduisant, & enchanteur ›. Semblable à ces prodigues, pleins de contrastes, qu'on ne peut s'empêcher de blâmer et d'aimer. Car nous l'aimons encore, en cette noire et boueuse fin du siècle dont l'aurore étincela de son génie.

Fontanes, Joubert, Clausel, Ballanche, Bonnevie, le connurent à fond. Ils l'aimèrent jusqu'au bout. Joubert écrivait à Molé : « Il y a un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre nous : c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable; que, dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans miséricorde, et parlons-en entre nous sans retenue. Vous avez fort bien commencé; vous voyez que je vous suis de près. » Ces lignes du pénétrant et bon moraliste indiquent dans quel esprit vont être publiées les lettres de Chateaubriand à Fontanes et aux autres amis.

Tel est le programme, et quant à la méthode, qu'on me permette de redire ici, d'une manière plus marquée, ce qui n'est qu'effleuré dans l'avant-propos. Je les publie, ces lettres, telles quelles, sous leurs dates, dans leur intégrité, leur mouvement et leur suite. Nulle suppression, lors même que l'éditeur en serait fort tenté. Nulle interruption; car ayant, de ce chef, critiqué Villemain, moins qu'un autre je serais excusable de l'imiter en cela, - d'autant que la spirituelle éloquence de l'interrupteur ferait, cette fois, trop sensiblement défaut. Dans l'intervalle d'une lettre à l'autre, quelques explications brèves, quelques souvenirs jugés opportuns, quelques additions soit de lettres étrangères à la série, mais étroitement liées au sujet, soit de morceaux empruntés aux bonnes sources, aux sources voisines ; de rares commentaires; des aperçus et discussions critiques; des noms de personnes rétablis dans le texte, et mis entre crochets; quelques points obscurs élucidés peut-être; d'autres restés obscurs et abandonnés à des chercheurs plus heureux.

Voilà pour la correspondance qui précède 1804.

De 1804 à 1814, Chateaubriand vit en famille et dans la société de ses amis. Le commerce épistolaire se ralentit et subit des interruptions, sauf pendant le voyage d'Orient. De loin en loin quelques billets reparaissent. Ils témoignent des mêmes sentiments affectueux. Dans la longue vie de Chateaubriand, cette période est la moins agitée, la plus féconde, la plus heureuse, la seule vraiment heureuse.

A la Restauration, la politique s'empare de lui, la politique militante et qui divise. Il n'a plus, ce semble, que des amis politiques. Les amis de cœur, les vieux amis, professent d'autres opinions; il les néglige; un moment même il se détourne de Fontanes. Hâtons-nous d'ajouter que l'infidélité fut de très courte durée et que l'oubli n'était qu'apparent.

Mme de Chateaubriand entretenait, pour eux deux, la correspondance, lorsqu'il était trop pressé de travail, ou peut-être un peu distrait et négligent. Parfois, les deux écritures se suivent, sur un même papier, symbole et preuve de commune amitié. Sous « cette vive et leste plume » de femme, si l'expression n'était plus la même, au moins étaient-ce les mêmes sentiments à l'égard des amis morts, Fontanes, Joubert; à l'égard des survivants toujours aimés, Clausel, Ballanche, Bonnevie, Hyde de Neuville et autres.

Grâce aux lettres mêlées de M. et de Mme de Chateaubriand, nous pourrons suivre jusqu'en 1847, jusqu'à la fin, le Chateaubriand des rapports familiers.

On pourra comparer la voix de l'époux et celle de l'épouse, dans le commerce épistolaire.

On comparera aussi avec charme la voix même de Chateaubriand aux diverses époques ; non la voix éclatante de l'auteur et de l'homme politique, mais la voix de l'homme privé, voix toute simple, voix attendrie, dès la jeunesse, et, de plus en plus, en se rapprochant du terme; - au demeurant, voix douce et bonne.