Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre XIV. Encore la Vallée aux Loups

Chapitre XIV. Encore la Vallée aux Loups

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 6 min de lecture · p. 511–516 · chapitre 151 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Pendant l'hiver, rue de Rivoli. - Chateaubriand inquiet de sa santé. - Piquant récit de Mme de Chateaubriand. - A la Vallée. - Il ramage des vers quand il pleut. - Quels vers ? - Fête de Mme de ***. - Mariage du comte Louis de Chateaubriand. - Terre de bruyère. - Remerciement à Mme de Grollier. - Comme un écolier qu'on délivre. - Un enfant de Combourg à la Vallée. - Description de la maison et du parc; arbres, allées, plates-bandes, - Panorama, — Loyson et Cousin visitent Chateaubriand. - Visite rendue et congé poli. - Sainte-Beuve allègue à tort la politique. - Pas de disciples. - Genoude à la Vallée aux Loups. - Prophétie. - Nouvel exil. - Pasquier et Mme de Chateaubriand. - La Saint-François à la Vallée. - Lettre de Chateaubriand. - L'exil fut de courte durée.

Au commencement de l'hiver, M. et Mme de Chateaubriand s'établirent, rue de Rivoli, dans une maison qui appartenait à M. de Laborde.

M. de Chateaubriand commença à se sentir fort souffrant de palpitations et de douleurs au cœur, ce que plusieurs médecins, qu'il consultait en secret, attribuèrent à un commencement d'anévrisme. 1812. - Nous restâmes à Paris jusqu'au mois de mai.

De retour à la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentèrent au point qu'il ne douta pas que ce ne fût vraiment un mal auquel il devait bientôt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que son teint restait toujours le même, j'étais convaincue qu'il n'avait qu'une affection nerveuse. Cela ne m'empêchait pas d'être horriblement inquiète. Je ne cessais de le supplier de voir le docteur Laënnec, le seul médecin en qui j'eusse de la confiance. Enfin, un soir, Mme de Lévis, qui était venue passer la journée à la Vallée, le pressa tant qu'il consentit à profiter de sa voiture pour aller à Paris consulter le docteur Laënnec. Je le laissai partir; mais mon inquiétude était si grande qu'il n'était pas à un quart de lieue que je partis de mon côté, et j'arrivai quelques minutes après lui. Je me cachai jusqu'au résultat de la consultation. Laënnec arriva. Je ne puis dire ce que je souffris jusqu'à son départ. Je le guettai au passage et lui demandai ce qu'avait mon mari. « Rien du tout », me répondit-il. Et là dessus, il me souhaita le bonjour et s'en alla. En effet, cinq minutes après, j'entendis le malade qui descendait l'escalier en chantant, et quand il rentra, vers onze heures, il fut enchanté de me trouver là pour me raconter que Laënnec trouvait son mal si alarmant qu'il n'avait pas même voulu lui ordonner les sangsues; il n'avait qu'une douleur rhumatismale. M.***, qu'il rencontrait chez Mme de Duras, avait un anévrisme des plus caractérisés, et l'imagination s'en étant mêlée, une douleur à laquelle M. de Chateaubriand n'aurait pas fait attention dans un autre moment pensa lui causer une maladie réelle.

Attention à la lettre qui suit! Une lecture superficielle prêterait au contre-sens : « Je m'ennuie à Val de Loup avec M. de Chateaubriand. » - « Je me ferais arracher les yeux par une dizaine de femmes, et le cœur même... »

A qui la lira sans prévention, et dans l'esprit qui l'a dictée, cette lettre trahira le mieux du monde, sous l'habituelle et plaisante ironie des mots, la franche bonne humeur de la correspondante :

A Monsieur Joubert.

La Vallée aux Loups, 1812. La campagne n'est pas soutenable; pas une feuille, pas un brin d'herbe. Florette est plus bête que jamais et le bel André nous mettra bientôt à la porte. De quoi vous parlerai-je ? De la pluie et du beau temps ? Du beau temps, il n'en est pas question : il fait un temps horrible; pour la pluie, nous savons qu'en dire, car, Dieu merci ! elle n'a pas cessé de tomber depuis que nous sommes dans la Vallée, ce qui nous rend assez tristes et maussades, et nous fait pousser quelques soupirs vers Paris. Dans quinze jours nous y serons, j'espère, ce qui me fera plaisir : je l'avoue à vous seulement, car comment oser dire que je m'ennuie à Val de Loup avec M. de Chateaubriand ? Je me ferais arracher les yeux par une dizaine de femmes, et le cœur même, si, après un tel aveu, elles me soupçonnaient d'en avoir un.

Le Chat ramage des vers par le mauvais temps; quand la pluie cesse, il vole à ses chers arbres, qu'il plante et déplante tant qu'il peut.

Pour moi, je ne suis occupée tout le jour qu'à souffler un feu de souches qui ne brûlent pas, et à gronder Florette qui ne m'écoute guère.

Voici une négociation dont je vous charge : c'est de décider le Grand-Maître à venir dîner un de ces jours avec vous, à la Vallée. On tâchera de lui donner un bon dîner, et on lui tira tout ce qu'il voudra. Je voudrais bien que M. de Langeac fût du voyage, mais il faut savoir si cela ne fera pas grimacer le nez du Grand-Maître. Vous voyez que voilà une lettre qui demande une réponse : aussi ne manquez pas de me la faire. Adieu1.

(1) Emprunté au livre plein de charme : les, Correspondants de Joubert. ↩

Nous venons de lire : « Le Chat ramage des vers par le mauvais temps. » Quels vers ?

Le Moïse était terminé. Tout me porte à croire qu'il ramageait en pensant au prochain mariage de son neveu, le conte Louis de Chateaubriand, avec M'le Zélie d'Orglandes. Il préparait ses souhaits et les tournait galamment en vers. Aux souhaits de bonheur pour les jeunes époux, il ajoutait un compliment de fête, également en vers, pour Mme de Tocqueville, qui avait servi de mère au jeune orphelin : - gracieuses fleurs écloses au jardin de la Vallée.

Mme de Chateaubriand accompagna son mari, « comme de coutume ›, a à Verneuil, puis au Mesnil, chez Mme de Rosambô »

De Verneuil, le 15 août 1812, elle provoque à la correspondance Mme Joubert :

Je vous écris un mot seulement pour que vous me répondiez, car, en vérité, il est honteux de ne pas recevoir une seule lettre au milieu de gens qui ont une correspondance à ne plus finir. On a l'air de n'avoir pas d'amis, et cependant j'en ai que je ne donnerais pas pour tous ces consommateurs de papier... Il faut que je vous quitte, parce que je vous écris avec un cure-dents et que cela n'est point du tout aisé. Il n'y a pas plus de plumes ici qu'à la Vallée; je ne puis en aller chercher dans ce moment, car il n'est encore que six heures et personne n'est levé que moi, qui me réveille avec l'alouette... (1).

Voici les vers :

Pour la fête de Madame de T[ocqueville].

Verneuil, 1812. De tes amis vois la troupe fidèle, Pour te fêter, s'unir à tes enfants :

Tu nous parais toujours fraîche et nouvelle Comme la fleur qu'ils t'offrent tous les ans.

(1) Les Correspondants de Joubert.

Par la vertu, quand la grâce est produite, Son charme au temps ne peut être soumis ; Des jours pour toi, nous seuls marquons la fuite : Tu restes jeune avec de vieux amis.

Pour le mariage de mon neveu.

L'autel est prêt; la foule l'environne : Belle Zélie, il réclame ta foi.

Viens; de ton front est la blanche couronne Moins virginale et moins pure que toi. J'ai quelquefois peint la grâce ingénue Et la pudeur. Sous ces voiles nouveaux, Ah! si mes yeux plus tôt t'avaient connue, On aurait moins critiqué mes tableaux. Mon cher Louis, chez la race étrangère Tu n'iras point t'égarer comme moi :

A qui la suit la Fortune est légère; Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi. Cher orphelin, image de ta mère, Au ciel pour toi je demande ici-bas Les jours heureux retranchés à ton père Et les enfants que ton oncle n'a pas.

Fais de l'honneur l'idole de ta vie.

Rends tes aïeux fiers de leur rejeton, Et ne permets qu'à la seule Zélie Pour un moment de rougir à ton nom.

« Quand la pluie cesse, il vole à ses chers arbres, qu'il plante et déplante sans cesse. »

A cette période de jardinage, de k lectures et de rimes aimables - « enchantements sans fin » - me semble appartenir la lettre suivante; elle n'est ni datée ni signée, mais elle est autographe :