Chapitre X. La Vallée aux Loups (suite 3)
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Que j'aime ces routes contuses, Et l'abri de ce bois charmant, Où le silence, ami des Muses, L'œil baissé marche lentement !
Sous l'ombre épaisse il se retire, Et sans témoins, cherchant ma lyre, Il me la rend d'un air discret; Je chante, et des vers qu'il m'inspire, L'amitié seule a le secret.
Au bord de ce fleuve limpide, Le long de mes prés toujours verts, Si quelque rimeur insipide Portait son orgueil et ses vers, Qu'en faisant leur ronde fidèle, Mes Pénates en sentinelle L'écartent d'un bras redouté, Même quand la troupe immortelle
Mais si Joubert, ami fidèle, Que depuis trente ans je chéris1,
Des cœurs vrais le plus vrai modèle,
Vers mes champs accourt de Paris, Qu'on ouvre ! J'aime sa présence; De la paix et de l'espérance Il a toujours les yeux sereins.
Que de fois sa douce éloquence Apaisa mes plus noirs chagrins!
Et si, de ses courses lointaines,
Chateaubriand vient sur ces bords,
Muses de Sion et d'Athènes,
Entonnez vos plus beaux accords !
Qu'au bruit de vos airs poétiques,
Accueilli comme aux jours antiques,
Il prenne place en nos foyers, Et loin des troubles politiques Repose ceint de vos lauriers !
Mai, juin : Chaque jour plus épris de sa Vallée, Chateaubriand n'est pas moins qu'autrefois occupé de plantes et d'oiseaux. La flore de son enclos lui paraît charmante :
« Je retrouvais la laîche digitée, la belladone vulgaire, la salicaire commune, le millepertuis, le muguet vivace, le saule cendré : doux sujet de mes premières anthologies.
» Voilà que ma jeunesse vient suspendre ses réminiscences aux tiges de ces plantes. »
Une petite fleur « encore humide de rosée » est fixée à sa boutonnière. Il y a des fleurs aussi sur son bureau, « auprès du papier » qu'il couvre de son écriture. « C'est sa moisson » de chaque jour. Il a et gardera l'habitude d'herboriser.
Dans les buissons qui limitent la « marche de ses États », ou dans les arbustes qui subsistent de l'ancien verger, il a découvert des nids.
O joie ! ô souvenirs ! nids de rossignols, nids de merles, nids de bouvreuils. Il en est qu'il a vu construire brin à brin ; il a compté les œufs, observé les couleurs, noté les nuances : - celui du bouvreuil ressemble à une conque de nacre et contient quatre perles bleues; celui du rossignol, profond, construit grossièrement, avec des feuilles, des crins, des herbes et de la bourre, cinq œufs d'un bleu verdâtre; celui du merle, cinq œufs d'un vert bleuâtre, tachetés de rouille.
Il a vu apparaître les petits d'abord enveloppés de fin duvet, puis couverts de plume; il les a vus perchés sur le bord de leur couche, et enfin sortant du berceau, « jeunes rois des airs, portant encore la couronne de l'enfance autour de la tête1. »
(1) Voir Génie du Christianisme. ↩
Avec un plus vif sentiment qu'en juin 1804, il pourrait, comme alors, écrire dans ses lettres : « Quand j'ai entendu chanter l'alouette, je rentre pour voir un nid de merles qui est dans mon jardin et dont les petits viennent de s'envoler2 ».
(2) Lettre à Mme de Custine. ↩
Alors ce n'était que jardin de banlieue, et de locataire. Maintenant, il peut dire en toute vérité a mon jardin . Les buissons, les nids sont ceux de son enclos.
Chateaubriand aima d'enfance, aima toujours les oiseaux. Au cours de ses voyages, il ne manqua jamais de noter ceux qui s'offraient à sa vue et de consigner les souvenirs qu'ils lui rappelaient. Les comparaisons ou rapprochements avec ces rois des airs sont fréquents sous sa plume. Quelques exemples :
En parlant de Julie, de Lucile et de lui, il a dit : « Nous prîmes la route de Paris; douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée. »
A peine de retour à Paris (180o) après l'émigration, n'ayant aucune ressource, et obligé d'emprunter, il avait acheté deux tourterelles : elles roucoulaient beaucoup; en vain, il les enfermait la nuit dans sa petite malle de voyageur; elles n'en roucoulaient que mieux. Dans un moment d'insomnie qu'elles lui causaient, il écrivit pour le Mercure la fameuse lettre à Mme de Staël.
Avant de lancer Atala (1801), il consulta Fontanes. Arrivé au discours du P. Aubry, « le sage ami » lui dit brusquement, d'une voix rude :
« Ce n'est pas cela; c'est mauvais; refaites cela! › Je me retirai désolé, raconte-t-il; je ne me sentais pas capable de mieux faire. J'en voulais à Fontanes; je m'en voulais; je n'essayais pas même d'écrire. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par l'éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais enfermées : l'inspiration me revint; je traçai de suite le discours du missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un seul mot, tel qu'il est resté et qu'il existe aujourd'hui. Le cœur palpitant, je le portai le matin à Fontanes, qui s'écria : « C'est cela ! C'est cela ! Je vous l'avais bien dit que vous feriez mieux !i
Il se rend à Rome, et traverse la Bourgogne :
Je me suis trouvé engagé dans les monticules, partie de jour, partie de nuit; les oiseaux chantaient de tous côtés, et j'ai entendu à la fois les trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol.
- Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes (1803), une étrange émotion me saisit. J'étais comme cette alouette qui traversait en même temps que moi le plateau glacé, et qui, après avoir chanté sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi des neiges, au lieu de descendre sur des moissons.
Racontant son excursion au Vésuve :
Je commence à monter par un chemin assez large, entre deux champs de vignes appuyées sur des peupliers... Pas un oiseau. (1804.)
- Dans un article sur l'Angleterre (1801), il avait déjà remarqué que « les campagnes de cette île sont presque sans oiseaux ».
Et ce fut ainsi à tous les âges et dans tous ses livres, comme dans sa correspondance.
Mme de Chateaubriand aimait aussi les oiseaux. Nous le constaterons plus tard. « Bêtes à plumes et bêtes à poil », oiseaux et matous, étaient choyés au logis. De la part de l'épouse, était-ce sympathie d'instinct ou d'adoption, et pour conformer ses goûts à ceux de son mari ?
Des oiseaux, des chats; pas de chiens. - Tandis que Fontanes écrivait à Rouget de Lisle : « J'ai lu votre idylle dans votre jardin. Je l'ai mieux goûtée en présence du modèle. J'ai aussi un bosquet et un chien. Je les aime, comme vous aimez les vôtres; mais je ne les peindrais pas si bien que vous1. »
Vers le mois de juillet (ou juin), M. de Chateaubriand tomba tout à fait malade. Nous revînmes loger à l'hôtel de Rivoli. Cette maladie fut longue et extrêmement douloureuse. Quelques mois avant, ou peu de temps après, Girodet fit le portrait en pied de mon mari; il avait encore le teint fort jaune, ce qui ferait croire que ce portrait, d'ailleurs très ressemblant, a poussé au noir : c'est ce qui arrive aux tableaux de Girodet, et qui fit dire à Bonaparte qui vit le portrait au Salon : « Chateaubriand a l'air d'un conspirateur qui descend par la cheminée1. »
(1) Catalogues d'autographes, Charavay. ↩
(1) Bonaparte avait horreur de la basse flatterie. Denon, qui n'en manquait pas, crut faire merveille en mettant le portrait de M. de Chateaubriand dans un coin obscur du Salon. Bonaparte, s'apercevant de la ruse, dit en parcourant la galerie : « Où est donc le portrait de M. de Chateaubriand ? On m'a dit qu'il était à l'Exposition... Et le portrait sortit de son cachot. (Note de Mme de Chateaubriand.) ↩
Aussitôt que mon mari se trouva mieux, nous regagnâmes notre retraite, et nous y passâmes le reste de l'année : nous achevâmes de planter notre jardin et nous fîmes quelques additions à notre chaumière. Nous l'embellîmes, entre autres, d'un portique avec deux belles colonnes de marbre noir pur et deux cariatides dont les torses sont antiques.
Nous avions encore beaucoup d'ouvriers qui presque tous couchaient dans la maison, lorsqu'une nuit nous entendîmes des plaintes qui semblaient venir des chambres des domestiques. Je crus que c'était ma femme de chambre qui était malade; je montai chez elle et je la trouvai en effet décomposée; elle était assise sur son lit. Aussitôt qu'elle me vit, elle fit une grimace et jeta un cri qui me fit reculer et prendre la fuite, la croyant folle. Dans l'escalier, je rencontrai sa tante qui lui apportait des serviettes chaudes et qui me dit que ce n'était qu'une colique d'estomac. Un des peintres qui couchait dans le même corridor et qui était accouru au bruit, lui disait : « Ce n'est rien, mademoiselle, ce n'est qu'une colique de peintre : l'odeur vous aura fait mal. » La voyant plus tranquille et bien soignée, j'allais me remettre dans mon lit quand M. de Chateaubriand me cria de sa chambre : « Ah ! voilà le poupon qui passe dans l'escalier; je l'entends crier. i En effet, j'ouvre la porte, et j'aperçois Marianne, sa tante, qui dégringolait l'escalier. Je la suis et en arrivant après elle chez le jardinier, je vois dans le même lit : le jardinier, sa femme, une négresse, cuisinière d'un de nos voisins, qui était venue de la ville et qui avait peur chez elle, enfin un bambino naissant, noir comme de l'encre et presque étranglé, et au pied du lit, la pauvre Marianne, plus morte que vive et pleurant à chaudes larmes. Je sortis réservant ma morale pour le lendemain. On soigna la mère et l'enfant; et lorsque le marmot fut vêtu et baptisé, nous l'envoyâmes aux Enfants trouvés.
Pendant que la jardinière faisait la toilette [du petit] elle me disait : « Ah ! c'est bien mal à M"le Victoire. Ce n'est pas, la pauvre chère demoiselle, qu'elle ait eu tort d'avoir cet enfant, probablement de son prétendu; moi j'en avais deux quand j'ai épousé Benjamin, et j'ai toujours été une honnête femme; mais il fallait le dire à Madame et ne pas lui manquer ainsi : voilà une belle nuit que passe Madame. »
Telle est, si l'on peut s'exprimer ainsi, la candeur du vice dans le peuple de Paris, surtout dans celui des campagnes environnantes. Depuis bien longtemps on n'avait pas l'idée à Chatenay d'une fille qui le fût le jour de ses noces.
A la fin de juillet, M. et Mme de Chateaubriand se disposaient à partir pour Méréville.
Chateaubriand en donne avis à M « de Las Cases. La forme de la lettre suppose un commerce d'amitié, bien qu'il y ait des airs de crispation. Peut-être l'écrivit-il sous l'influence de la fièvre à laquelle il fut en proie cet été.