Quatrième partie
Peuple des deux nations a l'époque révolutionnaire. paysans royalistes anglais
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le peuple anglais, rangé derrière les Hampden et les Ireton, n'avait rien de la force du peuple qui marchait avec les Mirabeau et les Danton, de ce peuple qui fit magnifiquement son devoir à la frontière, qui rejeta les nations étrangères dans leur propre toyer; elles l'éteignirent de leur sang, au moment où elles se flattaient de s'asseoir à notre feu, et d'y boire le vin de nos treilles. Pris collectivement, le peuple est un poëte : auteur et acteur ardent de la pièce qu'il joue ou qu'on lui fait jouer, ses excès mêmes ne sont pas tant l'instinct d'une cruauté native, que le délire d'une foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques ; chose si vraie que dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque chose de superflu donné au tableau et à l'émotion.
Il y eut des guerres civiles en Angleterre : ressemblèrent-elles à celles de nos provinces de l'Ouest? Là même où notre peuple se déchirait de ses propres mains, il était encore prodigieux. Mais voyons d'abord le paysan anglais.
La cause de Charles Ier et de son fils produisit de courageux défenseurs parmi les populations rustiques. Le fermier Pendrell, ou plutôt Pendrill, et ses quatre frères, se sont noblement placés dans l'histoire. Il existe un petit livre intitulé Boscobel, ou Abrégé de ce qui s'est passé dans la retraite mémorable de S. M. (Charles II) après la bataille de Worcester : là se trouve consignée la fidélité des Pendrill. Charles II, parti de Worcester le 3 septembre 1651 à six heures du soir, après la perte de la bataille, arriva à quatre heures du matin à Boscobel avec le comte de Derby. « Ils frappèrent dans l'obscurité, dit la relation, à la porte d'un certain Pendrill, paysan catholique et concierge de la ferme appelée White-Ladies (les dames blanches), laquelle avait été une abbaye de filles bernardines ou de l'ordre de Cîteaux, éloignée d'un jet de pierre dans le bois. »
Le paysan reçut son jeune roi au péril de sa vie. « Aussitôt, continue la relation, on coupa les cheveux du roi; on lui noircit les mains; on mit ses habits dans la terre; il en prit un de paysan en échange. On mena le roi dans le bois ; il se trouva seul dans un lieu inconnu, une serpe à la main. Ce jour-là Charles ne vit personne parce que le temps fut humide, si ce n'est la belle-sœur de Pendrill qui lui porta quelque chose dans le taillis pour se couvrir et aussi pour manger. Quand le roi ne pouvait sortir de la ferme, à cause de quelque danger, on l'enfermait dans une cache qui servait aux prêtres catholiques pour y dire en secret leur messe. Cette cache se trouvait dans une espèce de masure qui portait le nom d'Hobbal et qu'habitait Richard Pendrill, un des quatre frères de Guillaume. »
Charles II voulut se rendre à Londres, Richard Pendrill lui servit de guide; ils furent obligés de revenir, tous les passages étant gardés. « Le gravier qui était entré dans les souliers du roi avait ensanglanté ses pieds, et la nuit était si noire, qu'à deux pas de Richard, il ne pouvait l'apercevoir : il le suivait, conduit par le bruit de son haut-de-chausse qui était de cuir. Ils furent de retour à Boscobel avant le jour. Richard ayant caché le roi dans les broussailles, alla voir s'il n'y aurait pas quelques soldats dans sa maison ; il n'y trouva qu'un seul homme, le colonel Carless. »
Ici je change d'historien : un homme fut mon ami et l'ami de M. Fontanes : je ne sais si au fond de sa tombe, il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu'il a cachée. Quelques articles qu'il ne signait pas, ont seulement paru dans diverses feuilles publiques : parmi ces articles se trouve un examen du Boscobel. Qu'il soit permis à l'amitié de citer de courts fragments de cet examen; ils feront naître des regrets chez les hommes sensibles au mérite véritable : c'est le seul vestige des pas qu'un talent solitaire et ignoré, a laissé sur le rivage en traversant la vie.
« Carless, dit M. Joubert, était un des plus illustres chefs de l'armée du roi : il avait combattu jusqu'à l'extrémité à la journée de Worcester. Quand il avait vu tout perdu, il s'était intrépidement placé avec le comte de Clives et Jacques Hamilton à l'une des portes de la ville conquise pour arrêter le vainqueur, et pour s'opposer à la poursuite des vaincus. Il garda ce poste qu'il s'était lui-même assigné, jusqu'à ce qu'il pût croire que le temps avait permis à son maître de s'éloigner et de se mettre hors de danger. Alors seulement il se retira : il allait chercher un asile dans ses propres foyers, ignorant ce qu'était devenu Charles, et s'il pourrait jamais le revoir, quand le sort l'offrit à sa vue.
« Qu'on juge de leur joie à cette rencontre inespérée. C'est alors qu'ils habitèrent ce fameux chêne, qui fut depuis regardé avec tant d'admiration, et dont on disait en le montrant au voyageur : Ce fut là le palais du roi. Ce chêne était si gros et si touffu de branches, que vingt hommes auraient pu tenir sur sa tête. Charles, accablé de fatigue, avait besoin de repos ; il n'osait s'y livrer sur cet arbre, et quitter cet arbre était risquer d'être reconnu. Suspendu comme sur un abîme, et caché parmi les rameaux, un instant de sommeil l'en eût précipité. Carless était robuste, il se chargea de veiller. Le roi se plaça dans ses bras, s'appuya contre son sein, et soutenu par ses mains vaillantes s'endormit dans les airs.
« Quel spectacle touchant ! Ce prince dans la fleur et dans la force « de la jeunesse, réduit par le sommeil à la faiblesse de l'enfance, plongé dans l'assoupissement avec l'abandon de cet âge, tranquillement endormi, au milieu de tant de périls, entre les bras d'un homme austère, d'un guerrier attentif et veillant sur son roi, âgé de vingt et un ans, avec toutes les inquiétudes d'une mère ! Ainsi les lieux, les arbres, les forêts, ont leur destin comme les hommes.
« Charles quitta bientôt Boscobel. Un jour, étant dans la salle d'une hôtellerie, comme il levait son chapeau à la dame du logis qui passait par ce lieu, le sommelier l'ayant attentivement regardé, le reconnut. Cet homme le prit à l'écart, le pria de descendre avec lui dans la cave, et là, tenant une coupe, la remplit de vin, et but à la prospérité du roi. Je sais ce que vous êtes, lui dit-il ensuite en mettant un genou en terre, et vous serai fidèle jusqu'à ma mort. »
Ainsi a fait revivre ces scènes oubliées, l'ami que j'ai perdu : il est allé rejoindre ces hommes d'autrefois.
N'a-t-on pas cru lire un épisode de nos guerres de l'Ouest pendant la révolution ? La fidélité semble être une des vertus de l'ancienne religion chrétienne : les Pendrill gardaient le culte de leurs aïeux : ils avaient une cachette où le prêtre disait la messe ; leur roi protestant y trouvait un asile inviolable au pied du vieil autel catholique. Pour achever la ressemblance, la comtesse de Derby qui défendit si vaillamment l'île de Man, et qui fut la dernière personne des trois royaumes à se soumettre à la république, était de la famille de La Tremoille : le prince de Talmont fut une des dernières victimes des guerres vendéennes.