Chapitre IX. Le voyage d'orient et l'exil. (Juillet 1806-juillet 1807)
Chateaubriand → [Bertin], 30 juillet, Trieste
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Trieste, 30 juillet.
Je trouve en arrivant ici, mon cher ami, un vaisseau autrichien qui part à l'instant même pour Smyrne ; il me déposera en Crète ou à Athènes, d'après les vents. Dans tous les cas, je serai, à Smyrne même, en lieu de poursuivre ma route vers Athènes ou Jérusalem, selon les circonstances. Jusqu'à présent donc, tout va bien. J'ai trouvé partout de l'intérêt et le désir de m'être utile.
A Venise, on venait de publier une nouvelle traduction du Génie du Christianisme.
Cette Venise, si je ne me trompe, vous déplairait autant qu'à moi. C'est une ville contre nature. On n'y peut faire un pas sans être obligé de s'embarquer, ou bien on est réduit à tourner dans d'étroits passages plus semblables à des corridors qu'à des rues. La place Saint-Marc seule, par l'ensemble plus que par la beauté des bâtiments, est fort remarquable et mérite sa renommée. L'architecture de Venise, presque toute de Palladio, est trop capricieuse et trop variée. Ce sont presque toujours deux ou même trois palais bâtis les uns sur les autres.
Ces fameuses gondoles toutes noires ont l'air de bateaux qui portent des cercueils. J'ai pris la première que j'ai vue pour un mort qu'on portait en terre.
Le ciel n'est pas notre ciel de delà l'Apennin; point d'antiquités. Rome et Naples, mon cher ami, et un peu Florence, voilà toute l'Italie.
Il y a cependant quelque chose de remarquable à Venise : c'est la multitude de couvents placés sur des îles et sur des écueils autour de la ville, comme ces forts et ces bastions qui défendent ailleurs les villes maritimes. L'effet de ces monuments religieux, la nuit, sur une mer paisible, est pittoresque et touchant. Il reste quelques bons tableaux de Paul Véronèse, de son frère, du Tintoret, du Bassan et du Titien. J'ai été visiter le tombeau de ce dernier. Il est aussi difficile à trouver que celui du Tasse à Rome. Pour pouvoir lire l'épitaphe, il m'a fallu, comme nous avions été obligés de le faire à Saint-Onuphre, déranger un énorme banc qui la couvre tout entière.
Je tâcherai de vous adresser quelque chose d'Athènes.
Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse tendrement. Je vous souhaite joie et santé. Rappelez-moi au souvenir de Mme B[ertin]. Je m'embarquerai demain matin 31. Le vent est bon. Je vous écris le 30, à onze heures du soir. Adieu, encore une fois. Vale et me
Ama. de Chateaubriand.