Chapitre I. Chateaubriand se lie avec Fontanes
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Promenades et confidences des deux exilés. - Misère et dignité. - Contraste poétique. - Flagrant délit. - La Grèce sauvée et les Natchez. - Lecture des derniers jours. - Serment d'amitié sur des tombeaux, - Séparation, - Dieux plus puissants que les Lares paternels.
Fontanes et Chateaubriand s'étaient connus à Paris en 1789. Ils se revirent à Londres « d'une manière inattendue, après une longue séparation, dans des jours d'exil et de malheur1 ».
(1) Expressions de Fontanes annonçant cAtala. ↩
C'était au lendemain du 18 fructidor (4 septembre 1797). Le proscrit se logea auprès de l'émigré. « Ils ne se quittaient plus2. »
(2) Mémoires d'Outre-Tombe. ↩
Jours d'expansion, de souvenirs, d'espérances, on oserait presque dire jours de douceur et de félicités, malgré l'amertume de l'exil : « Reviendrez-vous jamais, félicités de ma misère? » soupirera plus tard l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe.
Fontanes partagea la vie de Chateaubriand : celui-ci vivait plutôt hors de Londres que dans sa misérable demeure » ou dans les rues de la Cité.
Après quelques jours accordés au repos, aux curiosités de la ville et au monde de la haute émigration, il fallut le suivre, loin de la foule, dans les campagnes environnantes. Ils allaient, par les chemins les plus abandonnés, visitant les sites ou les objets que Chateaubriand avait adoptés, ces bruyères, cette église rustique, ces champs négligés, ce fossé plein de chardons, cette tour en ruines, les mousses de cette antique fontaine, - lieux préférés qui devinrent, la compagnie de l'enchanteur aidant, les lieux préférés de Fontanes.
Ils s'arrêtaient sous quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies ; ils dînaient souvent dans quelque taverne solitaire, à Chelsea, sur la Tamise; souvent aussi le but de leurs courses était un bois de sapins, planté à quelque deux milles de la ville. Quelquefois (cela se devine aux allusions de la correspondance) ils s'asseyaient au sommet d'une colline qui domine la ville et commande une vaste contrée. La tristesse de l'exil ne tenait pas devant un pareil spectacle. Alors, prié par Fontanes, Chateaubriand lisait dans son premier livre, l'Essai, publié tout récemment à Londres, quelques pages où il est question de ces beaux lieux, et ces pages étaient encore des confidences; ou plutôt, les conversations de chaque jour ayant donné les détails, c'était le palpitant résumé de toutes les confidences antérieures.
Lisons nous-mêmes ce chapitre, afin de ressaisir en partie la jeunesse mystérieuse de Chateaubriand, afin de surprendre quelque chose de ses propos intimes avec celui qui fut dès lors et à jamais son ami. A la marge d'un exemplaire de
Chateaubriand se lie avec Fontanes
l'Essai, dit confidentiel, l'auteur écrivit cette note en 1798 : Ici, j'ai peint toute ma vie en Angleterre. » Il ajoutait qu'il avait d'abord parlé à la première personne. Vu les circonstances, lieu, temps et âge de l'auteur, c'est le document le plus précieux pour étudier Chateaubriand dans l'intime, pour arriver, à travers l'écrivain, jusqu'à l'homme, pour discerner les traits essentiels de son caractère, son humeur native, ses goûts primitifs, sa pente de nature, sa sensibilité vraie. Plus tard, vingt ans après, rééditant cette œuvre de jeunesse et la criblant à chaque page, tantôt de rectifications, tantôt de réfutations, il notera à la fin de ce chapitre : Dans un ouvrage bien composé, ce chapitre serait un véritable hors-d'œuvre; mais dans un ouvrage aussi incohérent que l'Essai, il importe peu que j'aie parlé des infortunés ou de toute autre chose. »
Il importe si bien que, des cinquante-sept chapitres dont se compose l'Essai, c'est le seul, à mon humble avis, qui garde un intérêt durable, parce que, de toutes les pages personnelles, romans, mémoires, de l'illustre auteur, ce sont les plus anciennes, et, sans aucun doute, les plus naïvement sincères. Elles se rattachent, par des liens étroits, à notre sujet; et plus d'une fois, dans la suite, nous y aurons recours, car c'est ici le fond de cette nature complexe et diverse, ce que Sainte-Beuve appelait « le tuf ». Le mot ne manque pas d'un certain pittoresque : seulement, le critique ne l'appliquait pas avec assez d'exactitude. Quand il s'écriait, à propos de certaines juvénilités : « Voici le tuf », si l'on y regarde d'un peu près, on s'aperçoit qu'il le disait des communes pierrailles, nullement caractéristiques du fond primitif1.
(1) « En lisant attentivement l'Essai, on sent partout que la nature religieuse est au fond, et que l'incrédulité n'est qu'à la surface. i Préface de l'édition de 1826, t. 1, P. 14. ↩
Aux infortunes
... La première règle est de cacher ses pleurs. Qui peut s'intéresser au récit de nos maux? Les uns les écoutent sans les entendre, les autres avec ennui...
La seconde règle, qui découle de la première, consiste à s'isoler entièrement. Il faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie naturelle du malheureux; sa maxime est : « Infortuné - coupable. » Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête.
Troisième règle: fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du malheur. Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous élever, si nous voulons sauver notre caractère... On se familiarise aisément avec le malheureux ; et il se trouve sans cesse dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.
Que faut-il faire pour soulager ses chagrins ?...
Le manque du nécessaire absolu est une chose affreuse, parce que l'inquiétude du lendemain empoisonne le présent. Cependant ne vous laissez point abattre : on trouve encore quelques douceurs parmi beaucoup de calamités. Essaierai-je de montrer le parti qu'on peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours stoïque.
Un infortuné, parmi les enfants de la prospérité, ressemble à un gueux qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante : chacun le regarde et le fuit. Il doit donc éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour : le plus souvent même il ne sortira que la nuit. Lorsque la brune commencera à confondre les objets, notre infortuné s'aventure hors de sa retraite, et, traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où il puisse errer en liberté.
Un jour il va s'asseoir au sommet d'une colline qui domine la ville et commande une vaste contrée; il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du paysage obscur, sous tous ces toits habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes : lui qui eut aussi des fêtes et des amis! Il ramène ensuite son regard sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il se dit : Là j'ai des frères.
Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embuscade sur un grand chemin, pour jouir encore à la dérobée de la vue des hommes sans être distingué d'eux ; de peur qu'en apercevant un malheureux ils ne s'écrient, comme les gardes du docteur anglais, dans la Chaumière indienne : Un paria! un paria!
Mais le but favori de ses courses sera peut-être un bois de sapins, planté à quelque deux milles de la ville...
Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société, la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur l'ordre muet de la création et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soupçonné. La vie est douce avec la nature. Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude... Après la perte de nos amis, si nous ne succombons pas à la douleur, le cœur se replie sur lui-même; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment et de vivre uniquement avec ses souvenirs. S'il devient moins propre à la société, sa sensibilité se développe aussi davantage. Le malheur nous est utile ; sans lui, les facultés aimantes de notre âme resteraient inactives : il la rend un instrument tout harmonie, dont, au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables. Que celui que le chagrin mine s'enfonce dans les forêts ; qu'il erre sous leur voûte mobile; qu'il gravisse la colline d'où l'on découvre d'un côté de riches campagnes, de l'autre, le soleil levant sur des mers étincelantes dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu: sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle: non qu'il oublie ceux qu'il aime, car alors ses maux seraient préférables, mais leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux : il gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature: ils la trouveront et trouveront seulement elle, au jour de l'adversité.
Telle est la première sorte de plaisir qu'on peut tirer du malheur; mais on en compte plusieurs autres. Ue recommanderai particulièrement l'étude de la botanique comme propre à calmer l'âme, en détournant les yeux des passions des hommes pour les porter sur le peuple innocent des fleurs. Armé de ses ciseaux, de son style, de sa lunette, on s'en va tout courbé, longeant les fossés d'un vieux chemin, s'arrêtant au massif d'une tour en ruines, aux mousses d'une antique fontaine, à l'orée septentrionale d'un bois ; ou peut-être on parcourt des grèves que les algues festonnent de leurs grands falbalas frisés et couleur d'écaille fondue. Notre botanophile se plaît à rencontrer la tulipa silvestris qui se retire comme lui sous les ombrages les plus solitaires ; il s'attache à ces lis mélancoliques, dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux. A l'aspect attendrissant du convolvulus, qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit, il croit voir une jeune fille presser de ses bras d'albâtre son vieux père mourant; l'ulex épineux, couvert de ses papillons d'or, qui présente un asile assuré aux petits des oiseaux, lui montre une puissance protectrice du faible; dans les thyms et les calamens qui embellissent généreusement un sol ingrat de leur verdure parfumée, il reconnaît le symbole de l'amour de la patrie. Parmi les végétaux supérieurs, il s'égare volontiers sous ces arbres dont les sourds mugissements imitent la triste voix des mers lointaines; il affectionne cette famille américaine qui laisse pendre ses branches négligées comme dans la douleur; il aime ce saule au port languissant, qui ressemble, avec sa tête blonde et sa chevelure en désordre, à une bergère pleurant au bord d'une onde. Enfin, il recherche de préférence, dans ce règne aimable, les plantes qui, par leurs accidents, leurs goûts, leurs mœurs, entretiennent des intelligences secrètes avec son âme1...
(1) Note de l'Essai : « On retrouve quelque chose de ces idées et de ces études dans le Génie du Christianisme. » ↩
Oh ! qu'avec délices, après cette course laborieuse, on rentre dans sa misérable demeure chargé de la dépouille des champs ! Comme si l'on craignait que quelqu'un ne vînt ravir ce trésor, fermant mystérieusement la porte sur soi, on se met à faire l'analyse de sa récolte... Cependant la nuit approche. Le bruit commence à cesser au dehors et le cœur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur où on le tenait caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante, certain de n'être point dérangé, on s'attendrit sur les maux de Clarisse, de Clémentine... Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d'illusions, il est vrai, mais en sont-ils plus remplis que la vie ?
« Lui qui eut aussi des fêtes et des amis !...»
A ce mot douloureux, le cœur de Fontanes dut soudain tressaillir ; car il était l'un de ces amis auxquels le jeune auteur avait pensé, au plus fort de sa détresse; il avait eu sa part active dans les fêtes que Chateaubriand rappelait avec une discrétion de bon goût. Sur l'exemplaire de l'Essai que celui-ci tenait à la main et où il consignait, en marge, ses réflexions de chaque jour, l'ami put lire cette note : « Fontanes m'a fait faire un dîner fort gai dans ma vie (1789). Nous étions pour convives, moi, Ginguené, Flins, le chevalier de Parny... Grande chère, bons vins, pas trop poètes : cependant nous ne pûmes nous empêcher de l'être un peu1. »
(1) Note citée par Sainte-Beuve. ↩
Une autre sorte de plaisir que connaissait bien l'auteur de l'Essai et qu'il oubliait dans ses conseils aux infortunés, c'est de rendre sa propre infortune secourable au malheur d'autrui, c'est de mettre en commun son pain et sa chambre avec celui qui n'a ni pain, ni feu, ni lieu, c'est d'agir ainsi dans l'oubli de soi et du lendemain, dût-on mourir ensemble bientôt de faim et de froid.
Ainsi faisait Chateaubriand en 1797. Il est à propos de signaler dès maintenant ce penchant de nature, cet instinct de bonté. Si plus tard, et jusqu'au dernier âge, à travers toutes les vicissitudes, nous retrouvons cette habitude de générosité, nous aurons le droit de lui appliquer le qualis ab incepto... sibi constat.
Pour bien comprendre ce qui se cachait de misère et de dignité personnelle dans ses conseils aux infortunés, il faut lire les chapitres des Mémoires d'Outre-Tombe sur le séjour à Londres du jeune émigré.
En voici quelques traits, choisis entre beaucoup d'autres, non moins navrants; ils éclairent le passage cité et préparent le lecteur aux allusions de la correspondance :
Nous diminuâmes la ration de vivres, comme sur un vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d'un schelling par tête, nous ne dépensions plus à dîner qu'un demi-schelling. Le matin, à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son esprit battait la campagne; il prêtait l'oreille et avait l'air d'écouter quelqu'un; en réponse, il éclatait de rire, ou versait des larmes... L'inquiétude qu'il me causait m'empêchait de sentir mes souffrances. Elles étaient grandes pourtant : cette diète rigoureuse, jointe au travail, échauffait ma poitrine malade; je commençais à avoir de la peine à marcher, et cependant je passais des jours et une partie des nuits dehors, afin qu'on ne s'aperçût pas de ma détresse. Arrivés à notre dernier schelling, je convins avec mon ami de le garder pour faire semblant de déjeuner. Nous arrangeâmes que nous achèterions un pain de deux sous ; que nous nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la théière; que nous n'y mettrions point de thé; que nous ne mangerions pas le pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quelques petites miettes de sucre restées au fond du sucrier...
Le lit consistait dans un matelas et une couverture. Je n'avais point de draps; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle restait comme Dieu me l'avait retournée.
Mon cousin La Bouetardais, chassé, faute de paiement, d'un taudis irlandais, quoiqu'il eût mis son violon en gage, vint chercher chez moi un abri contre le constable; un vicaire bas-breton lui prêta un lit de sangle... Une nuit... il fut frappé d'un vent coulis ; la bouche lui tourna et il en mourut, mais pas tout de suite; car je lui frottai cordialement la joue.
Une allusion à ce cousin, dont Chateaubriand avait dû raconter la détresse à Fontanes, se rencontrera dans la première lettre de l'émigré.
Chateaubriand avait noblement refusé le schelling que le gouvernement anglais « aumônait » par jour aux émigrés. Le pain qu'il mangeait, quand il en avait, il ne voulait le devoir qu'à son travail, à sa plume. Or, en cette année 1797, voici l'usage qu'il fit des ressources que pouvait lui procurer l'Essai. Dans la lettre qui suit, comme dans les Mémoires d'Outre-Tombe, la misère de l'exil se mêle très poétiquement au magnifique souvenir de l'ambassade à Londres. M. A. de Billing l'écrivit étant secrétaire de l'ambassade à Naples. Lorsque « le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près Sa Majesté Britannique », mit le pied sur le sol anglais, à Douvres, c'est lui qui le reçut : - M. de Billing, attaché à mon ambassade, m'attendait. s
Naples, ce 30 avril 1834.
A Monsieur Jules Janin, à Paris1.
(1) Expédiée par le bateau à vapeur du o mai (sic). ↩
Vous nous avez donné, dans la Revue de Paris, un admirable article sur M. de Chateaubriand ; vous nous en promettez un second, et c'est à cette occasion, Monsieur, que je vous adresse la présente. Ce n'est pas dans la patrie du Tasse, à quelques pas du tombeau de Virgile, que l'on peut manquer au culte du génie; et puis, vous l'avouerai-je ? du jour où la Providence a daigné me rapprocher, même momentanément, de cet homme illustre, j'ai été pénétré de ce quelque chose, peut-être indéfinissable, dont il parle comme l'ayant éprouvé lui-même, lors de son entrevue avec Washington.
Vous saurez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non seulement m'honorer d'un intérêt dont j'ai plus tard éprouvé les effets, mais qu'il daigna aussi m'accorder quelque part dans sa confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu'il recevait de l'intérieur de l'Angleterre.
Un jour, parmi celles qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne, il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent particulièrement mon attention : un certain parfum de femme me fit hésiter longtemps avant d'en pénétrer le contenu, car je craignais quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme celle du P. Aubry, n'avait pas toujours été chauve. Enfin il me sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et d'innocence. Je l'ouvris. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du génie) conservait encore le nom poétique dont il l'avait baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de son enfance et lui racontait comment, depuis cette époque, elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune clergyman une union qui faisait son bonheur. Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France des bienfaits dont l'auteur pauvre et alors ignoré de l'Essai sur les Révolutions les avait jadis comblés. « Vous ne pouvez avoir oublié, disait-elle, que sachant mes parents dans la détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez vous-même, au point d'abandonner généreusement à vos humbles hôtes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au jour ! »
Quand je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand et que je lui demandai quel jour je devais indiquer è cette jeune femme pour accomplir le devoir dont elle avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie si belle se couvrit de cette confusion enfantine que vous lui connaissez : il était troublé que même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris un nouveau trait de son admirable caractère.
Je n'oublierai jamais, Monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu de jours après : la jeune Anglaise, pleine de cette chaste assurance de la vertu remplissant un devoir, portait des yeux calmes et confiants sur le timide représentant d'un grand empire, rougissant de cette sorte de flagrante delicto où il se trouvait pris. Puis le mari de la jeune femme, sérieux comme son saint ministère, appelant gravement la bénédiction divine sur le bienfaiteur de sa famille. Enfin, M. de Chateaubriand, homme alors puissant et entouré des pompes diplomatiques, troublé, balbutiant quelques mots d'anglais de cette voix dont je n'ai retrouvé l'harmonie que dans la bouche de Canning et dans celle de Mile Mars, pour étouffer ce souvenir du bien qu'il avait fait, alors que, pauvre, obscur, isolé, il avait généreusement secouru une famille plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui !
Je ne sais, Monsieur, si ce petit incident, inaperçu dans un drame admirable, par une distraction bien naturelle à M. de Chateaubriand, n'aura pas été omis des Mémoires dont il est si fort question en ce moment dans le monde. Mais il m'a semblé que, dans ce cas, c'était surtout à vous qu'il appartenait de réparer cet oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas tirer de ce que cette anecdote renferme de touchant!
Pour mon compte, je serais trop heureux si, en la voyant figurer dans le prochain article que nous attendons de vous, j'avais, en la tirant de l'oubli, témoigné à l'homme illustre qui en est l'objet, combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m'a jadis inspirée est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son infortune, qu'alors qu'il était assis parmi les puissants de la terre.
Recevez, Monsieur, l'assurance de mon dévouement et de mes sentiments tout particuliers. A. BILLING.
P. S. - Vous êtes libre de faire de cette lettre tel usage que vous jugerez convenable1.
(1) Orig. autog. ↩
La lecture du chapitre « Aux infortunés » en provoquait d'autres. Venait le tour de Fontanes.
Il lisait quelques chants du poème qui l'occupa toute sa vie, la Grèce sauvée. A mesure que défilaient et chantaient ces vers héroïques, le cœur de l'officier français vibrait à l'unisson; le sang généreux des ancêtres, le sang des preux chevaliers bouillait dans ses veines. Coutumier des rapprochements entre la Grèce et la France2, il comparait aux combats épiques des anciens Grecs les gigantesques combats de la France actuelle; et, de très bonne foi, l'imagination en feu, prêtant les trésors inconscients de son propre génie à l'ensemble du poème encore incomplet, il égalait Fontanes aux poètes de l'antiquité; il prédisait à ses élégants, et parfois très vigoureux alexandrins, l'éternité des beaux vers.
(2) Voyez l'Essai hist. sur les Révolutions. ↩
On se reposait de lire, en renouant au hasard le fil des causeries interrompues. Fontanes initiait son ami aux choses de la patrie, crises politiques, luttes des factions, influences littéraires, mouvement des idées. Mêlant le passé au présent et les souvenirs personnels aux faits généraux, il contait quelque incident de son voyage à Londres avant la Révolution « et les vers qu'il adressait alors à deux jeunes ladies, devenues vieilles à l'ombre des murs de Westminster ».
Chateaubriand n'était pas en reste de confidences : guerre, maladies, détresse, romans vécus, romans écrits. Il prenait le manuscrit des Natchez et chantait les solitudes du Nouveau Monde; il y promenait, côte à côte, l'homme de la société et l'homme de la nature; il les opposait l'un à l'autre; et, de ces deux êtres si dissemblables, il décrivait les habitudes, les passions et les malheurs. Par la hardiesse, l'éclat, le rythme et l'harmonie, son style, piqué parfois d'anglicismes, constituait une langue nouvelle, et ne ressemblait à rien de connu. Ce n'était ni la langue classique, régulière et forte du xvue siècle, ni la langue tantôt terne et sèche, tantôt emphatique et déclamatoire, du xvIº. Elle avait plus d'élan, de couleurs et de passion.
Etonnéd'abord, désorientémême, Fontanes, enfin subjugué, laissait éclater son enthousiasme. Et lorsque Chateaubriand montrait le frère de Céluta sauvant, au péril de ses jours, le frère d'Amélie, ce n'était plus seulement de l'enthousiasme littéraire, c'était de l'émotion personnelle: les larmes coulaient.
Identifiant leur amitié à celle des héros du poème, les deux exilés, la main dans la main, renouvelèrent le pacte des Natcher.
Les impressions ressenties, de part et d'autre, se traduiront dans l'échange des premières lettres avec une chaleur d'expressions pleine de charme.
Chateaubriand rappellera la Grèce sauvée. Fontanes se souviendra des Natchez, et, plus particulièrement, des passages qui furent lus les derniers jours.
Quels sont ces passages si fort goûtés de Fontanes et qu'il qualifiera d' « admirables »? A de certains détails légèrement touchés dans la réponse de Chateaubriand, il me semble les reconnaître; je crois pouvoir dire avec certitude : Les voici.
Reproduire ces passages, c'est, j'imagine, prévenir la demande du lecteur. C'est d'ailleurs le préparer immédiatement au vif début du commerce épistolaire. Rien ne saurait mieux expliquer l'enthousiasme de Fontanes pour le génie et la personne de Chateaubriand. Et qui n'aimerait à voir, dans un écrit d'inspiration juvénile et toute première, quelle idée sublime celui-ci avait conçue de l'amitié, comment il l'invoquait et la célébrait. De l'auteur des Natchez au correspondant de Fontanes, on remarquera la parfaite harmonie sur ce sujet caractéristique. Très enthousiaste est le chant d'amitié dans les Natchez; il ne l'emporte pas sur les déclarations de la première lettre. Si fier de caractère et si concentré par système qu'on le suppose, Chateaubriand n'hésitera pas à prier Fontanes, à l'implorer, à le supplier : tant il est sûr du cœur de son ami! Ne pouvons-nous pas ajouter : tant il est sûr de son propre cœur ?
J'appuie sur ce trait, parce que je le crois distinctif. Il est bon qu'il ressorte.
Nul plus que Chateaubriand n'eut besoin d'amis sincères et dévoués. Le rare bonheur d'en rencontrer de tels ne lui fut refusé à aucune époque de sa longue vie. Encore faut-il reconnaître qu'il les sut discerner, mériter et conserver. Nul ne s'appuya sur l'amitié avec une confiance plus entière. Nul ne fit au dévouement de ses amis, à leurs conseils, à leurs lumières, de plus fréquents appels. Et, en retour, nul ne leur fut, sinon plus utile, du moins plus fidèle. Nous pourrions même rétablir le mot « plus utile », au grand sens de l'histoire. Il disait : « Si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom beau et respectable. »
Souhait de jeunesse, réalisé par le génie dans la plénitude de la gloire.
C'est par lui qu'ils revivent, par lui que leurs noms nous sont chers et familiers, par lui qu'ils sont immortels.
Voici donc quelques lignes détachées de ce qui fut lu dans les derniers jours ; - quelques lignes écrites peut-être pendant le séjour de Fontanes à Londres, - inspirées ('aime à le croire) par la présence même de Fontanes et par sa chaleureuse amitié :
Il est une coutume, parmi ces peuples de la nature, coutume qu'on trouvait autrefois chez les Hellènes : tout guerrier se choisit un ami. Le nœud une fois formé est indissoluble, il résiste au malheur et à la prospérité. Chaque homme devient double et vit de deux vies; si l'un des deux amis s'éteint, l'autre ne tarde pas à disparaître...
Non loin de la cabane habitée, on voyait une autre cabane déserte, dans laquelle Outougamiz était né. Un ruisseau en baignait le toit tombé et les débirs épars. Le jeune Indien y pénètre avec son hôte... Outougamiz, parvenu au milieu des ruines, prend une contenance solennelle, il donne à tenir à René un bout de la flèche dont l'autre bout repose dans sa main. Elevant la voix et attestant le ciel et la terre :
« Fils de l'étranger, dit-il, je me confie à toi sur mon berceau, et mourrai sur ta tombe... »
Outougamiz cessa de parler et des larmes tombèrent de ses paupières. A la vivacité du frère de Céluta, au mot d'ami souvent répété, au choix extraordinaire du lieu, René comprit qu'il s'agissait de quelque chose de grand et d'auguste; il s'écria à son tour : « Quel que soit ce que tu me proposes, homme sauvage, je te jure de l'accomplir; j'accepte les présents que tu me fais. » Et le frère d'Amélie presse sur son sein le frère de Céluta. Jamais cœur plus calme, jamais cœur plus troublé ne s'étaient approchés l'un de l'autre. Après ce pacte, les deux amis échangèrent les manitous de l'amitié...
Bientôt le frère et la sœur chantèrent la chanson de l'amitié ; ils disaient :
« Nous attaquerons avec le même fer l'ours sur le tronc des pins , nous écarterons avec le même rameau l'insecte des savanes; nos paroles secrètes seront entendues dans la cime des arbres.
» Si vous êtes dans un désert, c'est un ami qui en fait le charme; si vous dansez dans l'assemblée des peuples, c'est encore un ami qui cause vos plaisirs.
» Mon ami et moi nous avons tressé nos cœurs comme des lianes. Ces lianes fleuriront et se dessécheront ensemble. »
Tels étaient les chants du couple fraternel. Le soleil dans ce moment vint toucher de ses derniers rayons les gazons de la forêt ; les roseaux, les buissons, les chênes s'animèrent; chaque fontaine soupirait ce que l'amitié a de plus doux, chaque arbre en parlait le langage, chaque oiseau en chantait les délices. Mais René était le génie du malheur égaré dans ces retraites enchantées.
Rentrés dans la cabane, on servit le festin de l'amitié : c'étaient des fruits entourés de fleurs. Les deux amis s'apprenaient à prononcer dans leur langue les noms de père, de mère, de sœur, d'épouse...
Douce journée ! votre souvenir ne s'effaça de la cabane des Natchez que quand les cœurs que vous aviez attendris cessèrent de battre.
Pour apprécier vos délices, il faut avoir élevé comme moi sa pensée vers le ciel, du fond des solitudes du Nouveau Monde.
Mère des actions sublimes ! Toi qui, depuis que la Grèce n'est plus, as établi ta demeure sur les tombeaux indiens, dans les solitudes du Nouveau Monde! Amitié sainte! prête-moi tes paroles les plus fortes et les plus naïves, ta voix la plus mélodieuse et la plus touchante, tes sentiments exaltés, tes feux immortels, et toutes les choses ineffables qui sortent de ton cœur, pour chanter les sacrifices que tu inspires ! Oh! qui me conduira aux champs des Rutules, à la tombe d'Euryale et de Nisus, où la Muse console encore des mânes fidèles! Tendre divinité de Virgile, tu n'as à soupirer que la mort de deux amis; moi j'ai à peindre leur vie infortunée.
Qui dira les douces larmes du frère d'Amélie; qui fera voir ses lèvres tremblantes où son âme venait errer; qui pourra représenter, sous l'abri d'un cyprès, parmi les roseaux, Outougamiz, sa chaîne d'or, manitou de l'amitié, serrée e triple nœud sur sa poitrine, Outougamiz soutenant dans ses bras l'ami qu'il a délivré, cet ami couvert de fange et de sang, et dévoré d'une fièvre ardente? Que celui qui le peut exprimer nous rende le regard de ces deux hommes quand, se contemplant l'un l'autre en silence, les sentiments du ciel et du malheur rayonnaient et se confondaient sur leurs fronts.
Amitié ! que sont les empires, les amours, la gloire, toutes les joies de la terre, auprès d'un seul instant de ce douloureux bonheur ?
Outougamiz ne faisait qu'obéir à un instinct sublime, et les plus belles actions n'étaient chez lui que l'accomplissement des facultés de sa vie. Comme un charmant olivier nourri parmi les ruisseaux et les ombrages laisse tomber, sans s'en apercevoir, au gré des brises, ses fruits mûrs sur les gazons fleuris, ainsi l'enfant des forêts américaines semait, au souffle de l'amitié, ses vertus sur la terre, sans se douter des merveilleux présents qu'il faisait aux hommes.
Toute la suite du livre XII est consacrée au dévouement et aux soins de l'amitié. Il se termine ainsi :
Amitié ! qui m'avez raconté ces merveilles, que ne me donnâtes-vous le talent pour les peindre ! J'avais le cœur pour les sentir.
« Le talent pour les peindre », il le possédait au suprême degré : maint chapitre des Natchez le prouve.
« Le cœur pour les sentir » ; à l'envi de ses plus belles compositions, sa correspondance familière, éclairant la longue fidélité de sa vie, prouvera qu'en disant « je l'avais », il n'affirmait rien que de vrai.
L'heure de la séparation sonna. Fontanes était impatient de rentrer en France où le rappelait le goût de la politique. Chateaubriand préférait travailler à Londres où le retenaient des dieux plus puissants que les Lares paternels.
En se disant adieu, les deux amis se jurèrent une dernière fois fidélité à toute épreuve. Nous verrons s'ils tinrent parole et dans quelle mesure de réciprocité.