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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis [Chateaubriand] → [Fontanes], 27 octobre 1799, Londres

Chapitre II. Correspondance de l'exil (suite)

[Chateaubriand] → [Fontanes], 27 octobre 1799, Londres

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 4 min de lecture · p. 47–49 · chapitre 11 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce 27 octobre 1799 (Londres).

Je reçois votre lettre, en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré l'âme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur, et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie. Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœur que j'aimais tendrement [Mme de Farcy], et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures changent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé afin que j'élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain que je suis que là gît la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants.

Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous intéressez. Je ne saurais guère vous en donner une idée à cause de l'extrême variété des tons qui le composent ; mais je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natchez. Puisque je vous ai entretenu de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C'est dans la septième partie où, après avoir passé en revue les tombeaux chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit transporter les cendres de nos pères hors de l'enceinte des villes, sous je ne sais quel prétexte de santé : je dis... (Suivent deux citations. - Voir Génie du Christianisme.)

Je n'ai pas besoin de dire qu'auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos cimetières dans nos campagnes, les tombeaux chez les sauvages de l'Amérique (où se trouve le tombeau dans l'arbre), etc. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage; le voici : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre. Il formera deux volumes in-8°, de 350 pages chacun.

Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la G[rèce] S[auvée]? Vous parlez de talents : que sont les nôtres auprès de ceux que vous possédez! Comment persécute-t-on un homme tel que vous? Les misérables! mais enfin ils ont bien renié Dieu qui a fait le ciel et la terre ; pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Être tout puissant?

Tâchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question; mais au nom du ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics lorsqu'il paraîtra ; écrivez-moi souvent. Voici l'adresse à employer : A M. César Godefroy, négociant à Hambourg, sur la première enveloppe, et, au dedans, à MM. Dulau1 et Cie, libraires. Mon nom est inutile sur l'adresse; mettez seulement, après Dulau, deux étoiles **...

(1) Bénédictin de Sorèze, homme d'esprit et de jugement, que l'émigration avait fait libraire à Londres. On racontait, au captif de Sainte-Hélène, que la première idée du Génie du Christianisme venait de ce libraire : « Dulau fit observer à Chateaubriand que les lieux et les temps n'étaient plus favorables aux déclamations antireligieuses; qu'elles étaient devenues banales et de mauvais ton; que le moyen le plus sûr de capter désormais l'intérêt public serait de prendre le contre-pied, de se vouer au contraire à la défense de la religion. M. de Chateaubriand le crut et fit son Génie du Christianisme. » Cette histoire, et d'autres plus piquantes, sur l'auteur de Bonaparte et les Bourbons, amusèrent un moment le grand homme. Voir le Mémorial de Las Cases. ↩

Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme auquel vous me léguâtes à votre départ. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu, que toutes les bénédictions du ciel soient avec vous ! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir !