Monsieur l'abbé et Monsieur le vicomte
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
J'assistais par hasard à cette entrevue, non sans sourire. Que de chemin ils avaient fait tous deux hors de leur premier camp! Dès le premier abord il y eut, des deux parts, des raccrocs et des raccords de souvenirs qui juraient d'une façon piquante avec le présent; ils étaient encore l'un pour l'autre monsieur l'abbé et monsieur le vicomte. Ils continuèrent de se voir dans les douze dernières années et même, par moments, comme si le goût mutuel leur en était venu; il y eut à la fin une sorte d'intimité. M. de Chateaubriand goûtait assez M. de La Mennais, surtout quand celui-ci ne lui fit plus office d'auxiliaire dans le même parti, et ne fut à ses yeux qu'un Carrel ou qu'un Béranger de plus. La concurrence cessant, la courtoisie commença.
Je n'ai qu'à parcourir très-rapidement ces premières années de Chateaubriand, dont vous lisez tous les matins la peinture par lui-même1 : nous avons là une autre édition de René, tout aussi poétique sans doute, ou même (je le crois) plus romanesque, mais aussi plus détaillée et avec des circonstances réelles qui particularisent le récit.
1 Les Mémoires d'Outre-tombe paraissaient alors en feuilletons dans la Presse. ↩
Il était le dernier de dix enfants dont six vécurent. quatre sœurs et un frère aîné. Lui, le cadet, dit le chevalier de Chateaubriand, était destiné, selon la mode des cadets en Bretagne, a entrer dans la marine royale. En attendant on le mit en nourrice au village de Plancouët. Sevré et rentré au logis, il y trouva une vie austère, un père silencieux et craint, une mère bonne, mais grondeuse2. Nous connaissons cette digne domestique, l'excellente Villeneuve, la seule qui eût quelque soin alors du pauvre délaissé. Le point le plus à noter, le détail le plus touchant et certainement le plus vrai de cette première enfance, de cette éducation si négligée et si dure, c'est l'affection bien délicate dont il s'unit en grandissant à la quatrième de ses sœurs, négligée comme lui, et qu'il nous peint d'abord l'air malheureux, maigre, trop grande pour son âge, une robe disproportionnée à sa taille, la poitrine droite enfermée dans un corps piqué dont les pointes la blessent, avec un collier de fer garni de velours brun au cou, et une toque d'étoffe noire rattachant ses cheveux retroussés sur le haut de la tête. Mais bientôt un souffle de grâce et de mollesse passera sur ce jeune front et y éveillera l'essaim des rêves. Cette sœur Lucile est le type virginal, innocent, de l'Amélie de René1. Il n'en dira rien de trop quand il parlera plus tard de sa beauté, de sa grâce, de sa mélancolie qui la lui fera comparer à un Génie funèbre. Je possède, par une autre source, des détails intimes sur cette sœur charmante ; je vous en entretiendrai peut-être un jour. Elle avait l'instinct de la poésie et elle devina cet instinct chez son frère ; elle fut la première à l'exciter ; et comme, dans leurs promenades au grand mail de Combourg, il lui parlait avec ravissement de la solitude, elle l'avertit d'un mot, elle lui fit signe du doigt comme la Muse : « Tu devrais peindre cela! »
2 J'aime à croire poutant qu'il y a quelque lapsus calami dans cette phrase des Mémoires : « Mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau. » ↩
1 « Amélie avait reçu de la nature quelque chose de divin; son âme avait les mêmes grâces innocentes que son corps; la douceur de ses sentiments était infinie; il n'y avait rien que de suave et d'un peu rêveur dans son esprit ; on eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix soupiraient comme de concert; elle tenait de la femme la timidité et contrait et de ter la arena de nous Rend est bien tente, quie est bien Lucile; qu'est-ce donc ? et qu'y a-t-il eu de réel au fond dans le reste du mystère ? Poëte, comment donner à deviner de telles situations, si elles ont eu quelque chose de vrai? Comment les donner à supposer, si elles sont un rêve? ↩
J'ai souvent pensé que les sœurs de grands hommes, d'hommes distingués, quand la nature les a faites les dignes sœurs de leurs frères, leurs égales par l'esprit et par le cœur (ce qui s'est vu plus d'une fois), se trouvent plutôt supérieures à eux à d'autres égards ; elles se maintiennent plus aisément à la hauteur première. Je m'explique : - la nature, comme ici dans cette famille de dix enfants, produit un homme de génie, et elle crée en même temps un génie-femme comme Lucile : eh bien, le génie-femme sera ou restera plus volontiers supérieur et meilleur, moralement, poétiquement. Les hommes, à un certain jour, font leur métier d'hommes; ils sortent du nid paternel, ils se prennent à tous les buissons ; la poussière du chemin les ternit; s'ils ne se perfectionnent beaucoup en avançant, ils se gâtent : cela arrive souvent. Les femmes, si elles restent ce qu'elles doivent être, gardent le foyer, et aussi, dans toute sa délicatesse, elles y gardent le culte de l'idée première, de l'idéal (s'il y a poésie); elles sont comme les prêtresses domestiques de cette chose sacrée que nous allons dissipant, dépensant, exploitant au profit souvent ou de notre ambition ou de notre amour-propre, de ce qu'on appelle la gloire. Elles restent fidèles avec religion, avec discrétion et mystère : elles ont en dépôt jusqu'à la fin et accroissent plutôt de leurs larmes le premier trésor1. Ainsi fit Lucile en regard de René. On la définirait bien d'un mot : C'est le génie de son frère, dégagé de tout alliage d'auteur de toute complication littéraire, mondaine, politique e vaine, le pur génie avant qu'il ait revêtu ou après qu'i aura rejeté l'enveloppe mortelle. - « Cette âme virgi nale, a dit quelqu'un qui l'a bien connue, était comm effarouchée des hommes et de la vie. » — Vers 1803 dévoré d'une mélancolie incurable, et versant, disait elle agréablement, plus de pleurs que l'Aurore, mais san avoir comme elle le don de produire des fleurs1, sa raiso reçut quelques atteintes qui ne la laissaient pas moins à ce qu'il paraît, adorable et d'une décence charmante Elle se rendait compte de ces atteintes, elle retira ver ce temps la promesse de sa main à un homme qui l'ai mait passionnément et voulait l'épouser. Entrée dan une maison de retraite à Paris, elle y mourut2, et l'o craint meme qu'elle n'ait, dans un instant d'egaremer hâté la fin de ses tristes jours. Les Mémoires d'Outr tombe contiennent d'elle des lettres, de petites comp sitions ravissantes. Il y a déjà bien des années un au diteur qui avait assisté à cette lecture écrivit, au sort le là, l'impression qu'il venait d'en recevoir1; et je vous emanderai la permision de vous lire ces lignes comme ésumant ma propre pensée :
1 J'ai eu l'occasion souvent de vérifier cette observation et de m'en pénétrer, dans le travail que j'ai entrepris sur Port-Royal; cela surtout y est très-sensible, car les sœurs des hommes éminents, des grands hommes, entraient au cloître, et la on les peut observer dans toute leur conservation, si je puis dire, dans toute leur intégrité morale. C'est ainsi que pour tous ceux qui ont étudié ce sujet avec intelli-Sence, la sœur de Pascal (Euphémie) a paru l'égale de son frère par • l'esprit, et sa supérieure plutôt par le caractère. C'est ainsi que la sœ du grand Arnauld et de M. d'Andilly, la mère Angélique, la gran abbesse et réformatrice, leur est supérieure à quelques égards par u force simple et un mâle oubli d'elle-même dans les épreuves. C'e ainsi encore que la seconde Angélique parait plus ferme et plus for d'esprit et de caractère que son frère du monde et de la Cour, M. Pomponne. (Voir Port-Royal, t. III, p. 359, édition de 1866.) ↩
1 C'était dans des vers à un ami : Que j'aurais à t'offrir de fleurs Si , semblable à l'Aurore, Comme elle j'avais, par mes pleurs, Le don d'en faire éclore! J'ai entendu citer d'elle une conversation ravissante sur la musiqu qu'elle sentait à la manière des Anges; sur les fleurs, et les oisea qu'elle préférait aux fleurs, parce qu'ils étaient plus près du Ciel. Se promenant avec M. Joubert par une soirée très-sereine, elle disait : « C'était là sans doute la couleur de l'Olympe. » ↩
2 Le 9 novembre 1804 ↩
1 Ces Mémoires ont eu deux moments de lecture bien différents, bien contraires. Les premieres lois, avant la publication, is n'étaient lus qu'a un petit cercle d'initiés, dans un sanctuaire délicieux, avec tous les arrangements de la grâce et les demi-voiles du mystère. La seconde fois, découpés en feuilletons au milieu des tempêtes civiles, ils ont été jetés par lambeaux dans les carrefours et ont pu être lus, comme du Rétif, au coin de la borne. ↩
« On a entendu dans cette même lecture d'admirables pages e Lucile sa sœur, l'Amélie de René, génie de mélancolie égal u sien, qui aurait eu l'art, si elle avait voulu, mais elle ratiqua la sensibilité plutôt que de la dépeindre. Inquiète, malheureuse d'imagination et assiégée de terreurs presque omme Jean-Jacques, elle se dévora. Ce que René a dit, elle a fait. Quelqu'un entendant ces lettres de Lucile regrettait d'elle n'eût pas écrit. - « Laissez donc, répondit un plus age, laissez un peu de sensibilité à l'état de nature et d'encre sincérité; il en faut aussi comme cela; on n'a pas de re ret à avoir : à chacun son rôle; ils se le sont partagé; il a crit pour elle, elle est morte pour lui. »
Ces scènes du fonds natal, ces souvenirs d'enfance, qui sont maintenant révélés à tous; la maison de l'aïeule naternelle à l'abbaye près Plancouët; la sœur enjouée de l'aïeule vénérable, mademoiselle de Boiteilleul; ces rois vieilles filles nobles d'à côté qui, averties chaque our par un coup de pincette, apparaissent comme par cessort et viennent faire partie du quadrille,
Portraits comme on en voit sur les tapisseries ;
a mort peu à peu qui envahit cette petite société et compt le cercle : une chambre qui se ferme, puis l'autre, et le quadrille qui finit faute de partners ; ces premières impressions déjà profondes sur l'enfance rêveuse et inconsolée, je ne vous redirai point tout cela; vous le savez d'hier et de ce matin; je n'ai qu'à courir. Je me borne à relever chaque sentiment essentiel à mesure qu'il éclôt et qu'il lève dans cette jeune âme.
De Saint-Malo, où l'enfant a passé ses premières années à errer parmi les rochers, à écouter le bruissemen des vagues sur les écueils, à béer aux lointains bleuâtres le voilà tout d'un coup transplanté avec sa famille at château de Combourg, autre cadre plus silencieux e tout mystérieux, la secrète patrie du poëte. A peine entre sous ces grands ombrages, le charme mélancolique la saisi, l'ennui enchanté commence. - Envoyé au collége de Dol, il étudie les mathématiques, et sait par cœu ses logarithmes ; il fait des vers latins, surtout il lit l quatrième livre de l'Énéide. Ce quatrième livre, un Ho race complet, les volumes de Massillon, où sont les ser mons de l'Enfant prodigue et de la Pécheresse, ne sorten bientôt plus de ses mains; il a le temps de couver ce mêmes rêves durant les vacances solitaires de Combourg un monde nouveau s'entr'ouvre pour lui; un nouve homme s'éveille, qui ne mourra plus. Notons bien l'aveu - Mais les passions ne viennent jamais seules ; « elle se donnent la main comme les Furies ou comme le Muses. » L'honneur donc (et ceci est un nouveau trai distinctif, désormais aussi ineffaçable), l'honneur, « cett exaltation de l'âme qui maintient le cœur incorruptibl au milieu de la corruption, ce principe régénérateu placé auprès du principe dévorant, « allume en celt jeune âme un foyer qui ne va plus s'éteindre, et qui serjusqu'au dernier jour son culte le plus intime peut-être en même temps que le plus apparent. Ce sentiment d l'honneur se révèle en lui à l'occasion d'un châtimer déshonorant qu'il se refuse à subir. - Je crois, en vérité que tout est complet déjà; et si nous osions pénétrer tot l'abord dans cette âme jusqu'à prétendre en co...pter es mobiles essentiels, les éléments (Très imbris torti radios), je les énumérerais ainsi, en ne donnant la prédominance à aucun, et en les mettant tous sur la même igne.
Ne trouvez pas, Messieurs, ce que je fais ici trop téméraire. Je parle de l'homme éminent qui fait le sujet de notre étude avec la même liberté que je parlerais de Goethe ou de Byron. La postérité est venue, et l'examen véritable commence. L'admiration, en définitive, retrouvera son compte, mais nous tâcherons de ne la faire porter que sur les portions vraiment dignes d'être admirées.
Premier element, la rêverie ou l'ennui. - La mère du Régent disait de lui qu'il était né ennuyé. Combien cela est plus vrai à dire de M. de Chateaubriand! « Je crois, disait-il, que je me suis ennuyé dès le ventre de ma mère. » l a comme engendré cet ennui incurable, mélancolique, sans cause, si souvent doux et enchanteur dans son expression, sauvage et desséchant au fond, et mortel au cœur, mortel à la bonne et saine pratique familière des vertus, - le mal de René, qui a été celui de tout notre âge, maladie morale qui, après avoir régné cinquante ans plus ou moins, et avec des variantes sans nombre, est aujourd'hui à peu près disparue, qui du moins n'est plus endémique, et qui a fait place à je ne sais quelles autres dispositions plus positives de la jeunesse, lesquelles ont bien aussi leur danger. Pareil aux fleuves descendant du sein de Jupiter, le voilà donc à sa source cet ennui qui va s'épancher à travers le monde, qui cherchera partout l'infini et l'indéterminé, le désert; qui le ferait autour de soi plutôt que de s'en passer, et qui appelle cela la poésie (Ubi solitudinem faciunt, POESIM appellant) : - poésie en effet qui a révélé au poëte qui nous occupe, et lui a inspiré de peindre, comme il n'a été donné à nul autre, la sublimité des grands horizons, l'étendue limitée des savanes, l'infini du désert de l'Océan, et cet autre Océan canadien ( comme il l'appelle) tout de verdure et d'éternelles forêts, l'infini désolé et si plein de grandeur des Campagnes romaines, l'infini du cœur et du dedans le plus vaste et, si l'on peut dire, le plus irremplissable de tous.
Second élément, - comment dirai-je? comment l'af pellerai-je? le culte de la jeunesse et de l'espèce de délire, d'illusion romanesque qu'elle amène avec elle, et qui d'ordinaire avec elle aussi s'évanouit et disparaît. Cet idéal d'ivresse qui est si bien peint dans le quatrième livre de l'Énéide, dans Atala, dans l'épisode de Velléda, le poëte dont nous parlons le caressera et le rêvera jusqu'à la fin. Jusque sous la première conception du Génie du Christianisme et dans le cadre de ses Martyrs (allez au fond), il avait introduit, en la voilant, cette flamme profane et trop chère; il la portera, il la couvera partout, et jusqu'au milieu des scènes et des sujets les plus faits pour ramener à l'austérité simple. Elle transpirera, je l'ai dit ailleurs, comme un parfum d'oranger voilé. J'ai regret d'avoir à insister sur ce point, mais il est essentiel; quand on fait une étude sur un homme considérable, il faut oser tout voir, tout regarder, et au moins tout indiquer. D'ailleurs, on parle beaucoup de décadence : je crois en effet, à mon grand regret (et j'ai résisté tant que j'ai pu à le croire), que la littérature est en pleine voie de se corrompre ; mais il faut voir en quel sens et comment. Car, si l'on remonte surtout à une quarantaine d'années en arrière, ce n'est pas une décadence tellement manifeste et tellement déclarée ; il importe d'en bien saisir les causes et les sources. Ce n'est point parce qu'un écrivain de talent se permet une pression plus ou moins hasardée pour rendre une lance de sa pensée, qu'une littérature est proprement i décadence : ce serait prendre les choses trop à la rface et par l'épiderme. La vraie décadence, dans une térature brillante et qui compte encore des talents tissants, prend sa source dans le désaccord qu'il y a âtre l'inspiration véritable et le résultat apparent, dans manque d'harmonie et de vérité au sein des plus caux ouvrages. Or, nous touchons ici à l'une des causes ≥ disparate et de désaccord les plus intimes et les plus cofondes. Ainsi, par exemple, M. de Chateaubriand va Jérusalem ; il est censé y aller pour visiter en pèlerin s saints lieux, et il le proclame lui-même. Eh bien ! à prendre plus tard par ses propres aveux, que vient-il ous confesser : « Mais ai-je tout dit dans l'Itinéraire, sur ce voyage commencé au port de Desdémone et d'Othello (Remarquez le choix des noms et les associations d'idées)? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir ? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur l'Étoile du soir1, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes de l'Espagne ! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves?.. » En s'en tenant à son propre aveu, et sans 'op vouloir approfondir ce qu'il allait chercher ainsi à renade, à ce rendez-vous de l'Alhambra, à travers le grand détour de Jérusalem et du Calvaire, il est bi‹ certain maintenant pour qui vient de l'entendre, qu allait chercher autre chose que l'émotion toute dévo d'un pèlerin ; sa dernière station ne devait pas être plus sainte. De là ce qu'il y a de factice dans l'Itinérai - Dans la Vie de Rancé, ouvrage de sa vieillesse, et il avait moins la force de retenir son secret, il a trou moyen de laisser échapper à tout instant les regrets1 plus profanes, le plus en contradiction avec l'austè sujet. Il avait bu de bonne heure le philtre, et il n'a j mais voulu l'oublier. Ceux qui l'ont connu savent qu n'a jamais pu se consoler de vieillir, qu'il n'y a jama consenti; il a pris la vieillesse comme un simple affroi et nul n'a mené si bruyamment le deuil de la fuite de jeunesse ; il était, à ce sujet, comme ces rois d'A: qui, de colère, déchirent leurs vêtements¹. Ce seco élément, très-positif en lui, est celui que j'appelles l'élément profane et païen. C'est l'homme de désir au se vicurien, - le désir prolongé et toujours renouvelé une Eve terrestre.
1 Comme Léandre, comme tous les amants de l'Anthologie, comme et amoureux dans la gracieuse invocation de Bion : Chère Étoile du soir, belle lumière d'or, De l'aimable Aphrodite, etc. • • • * • ↩
1 Si nos pères regrettaient aussi de vieillir, combien c'était plus lé renient : Ah ! que vous m'ennuyez, Vieillesse! soupirait Charles d'Orléans dans un gracieux rondeau. Ainsi l'on se p gnait à demi-voix jusqu'à Voltaire. Mais le ton a bien changé. Je sais qui a dit : « Le Temps nous frappe au visage, comme Césa Pharsale ordonnait à ses vétérans de frapper au visage les jeunes c valiers de Pompée. » M. de Chateaubriand, qui n'avait de beau que tête, mais qui l'avait si belle, ne pardonna jamais au Temps de la avoir touchée et d'en avoir fait même une belle tête de vieillard considérait comme un outrage singulier et personnel d'être atteint le Temps. Humilié et indigné de vieillir, non moins que s'ii eût été demi-dieu, il avait un certain regard de colère, de douleur, de jalo fierté, qu'il lançait à la jeunesse; ce n'était pas le telum imbelle s ictu de Priam, c'était encore la flèche d'Apollon. - Un jour q revenait de l'Académie où il avait voulu aller pour une élection, i! disait ironiquement et en marquant chaque syllabe : « J'ai voul aller, mais cela m'a coûté, Monsieur; j'étais là avec mon vieil Jouy, qui ressemblait à une vieille femme. » (Lire, après cela, pou contraste du ton, la jolie pièce de Voltaire qui a pour titre, les Desagréments de la Vieillesse.) ↩
Le troisième élément, qui nous est signalé par luiême, et qui perce également dès son enfance, c'est honneur ; il était bien important que celui-ci vînt s'inoduire au plus tôt comme correctif à côté de ces deux âtre éléments si dévorants et dissolvants, à côté de ennui immense et de cette disposition à chérir avant out, à poursuivre le songe rapide, l'éclair du désir. 'honneur, qu'il a si bien défini et dont l'idée s'associe abituellement à son nom, il l'eut donc dès l'origine, le conçut et l'embrassa de bonne heure : par là il fut éritablement de l'ancienne France, il garda quelque hose des anciens preux. Lui si différent à tant d'égards, l retint par cet anneau la tradition de ses pères, et il se etrouva de leur sang par instinct dans chaque situation mémorable. Cette disposition de l'honneur, elle-même, st plus altière et scabreuse que stable et tout à fait asise : elle tient plus de compte de la gloire que de la ertu, et souvent participe plus de la générosité que de équité et de la justice. On est prodigue, libéral, plein l'éclat et de noblesse; on s'expose, on se sacrifie un noment; mais à ce prix on se passe bien des passions et tous ses caprices. Du moins il y a là un ressort puissant, quelque chose qui se révolte contre toute lâcheté, contre toute cupidité sordide, contre toute bassesse. Dans un temps dont M. Royer-Collard disait : « L'abaissement éclate de toutes parts, » il y a là du moins quelque chose qui ne vous rabaisse pas.
Je crois, si l'on peut avoir un jugement formel en de telles analyses, que ce sont la les trois éléments essentiels, et tous les trois extrêmement aigus et vifs, qu composèrent cette personnalité si accentuée et si brillante de M. de Chateaubriand. Ajoutez-y ce vaste dé ploiement d'imagination, cette magie incomparable de plume qui lui fut donnée, et qui, au milieu de mill défauls choquants de goût, réussissait toujours à nous prendre; avec cela un esprit qui dans les jugements or dinaires (non pas toujours dans l'action) avait beaucoup de justesse et de positif; une amabilité et une sorte de naïveté de bon enfant, qui était réelle quand il voulait se la permettre, qui était rare et habituellement nulle quand on le voyait dans le monde, mais qu'on lui re trouvait par moments à l'improviste dans l'intimité voilà un premier trait, une première ébauche de cette grande physionomie que ses ouvrages seuls n'exprimen pas tout entière.
Mais on remarquera encore combien ces trois éléments sont tous les trois, si je puis ainsi parler, hasar deux, imprudents, et singulièrement propres, pou employer le langage de la chimie, à une combinaison fulminante : d'une part, l'ennui sauvage, avide, insa tiable, comme base et comme fond ; - d'autre part sillonnant ce vague ennui, l'éclair idéal, électrique, di désir; - et l'honneur seul, l'honneur chevaleresque pour tenir et maîtriser tout cela. Avec de tels coursier à son char et un tel guide, on doit être tenté à tout mo ment de raser comme Phaéton le bord de l'abîme1, de chercher l'émotion et l'éclat, dût-on se briser et périr on est, en un mot, poussé à jouer, suc la moindre hance provocante, le tout pour le tout. Et voilà pouruoi, l'avouerai-je en passant? j'ai toujours frémi quand ai vu des poëtes, de vrais poëtes, se prendre à la potique et prétendre à devenir nos pilotes. Oh! que Pla-on les connaissait bien quand il voulait les couronner le fleurs et les bannir de sa république! Et pourtant il le connaissait que les poëtes selon Homère, selon Sohocle et selon lui-même. Mais chez les modernes, ces « poëtes selon René sont les plus dangereux de tous ; ils ntrent avec ravissement dans les mois des tempêtes; ils ont repris pour un rien du dégoût de la terre, de cette erre qu'ils veulent pourtant gouverner ; ils dévorent les iècles en un jour; ils seraient tentés à la moindre conrariété, au moindre défi, de mettre le feu au vaisseau et de s'engloutir eux et tout l'équipage, c'est-à-dire la ociété tout entière, comme le vaisseau le Vengeur, pour woir une belle mort sur l'Océan1.
1 Ainsi, à la Cataracte de Niagara, l'échelle de lianes qui servait d'or dinaire aux Indiens étant rompue, il voulut néanmoins descendre at bas de la Chute par un rocher à pic d'environ deux cents pieds di hauteur (je n'entre pas ici dans les inexactitudes qui ont élé relevées) il ne s'y cassa que le bras. - Et dans René, au voyage de l'Etna, i se représente assis sur la bouche du volcan et pleurant sur les mortel lont à peine il voyait à ses pieds les demeures : « C'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes côtés. » ↩
1 « L'idée de n'être plus me saisissait le cœur à la façon d'une joie : subite... Il y avait dans le premier succès de l'amour un degré de : félicité qui me faisait aspirer à la destruction. » Quand on a dit de es mots-là, et qu'on les a sentis, et qu'on a voulu se tuer, on m'est oujours suspect comme pilote; on tient médiocrement au salut des autres et de l'ensemble. - Et qu'on veuille peser encore cette parole inale, non pas du René embelli et légèrement arrangé pour le Génie tu Christianisme, mais du René primitif et brut des Natchez : « Je ‹ m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré : ce qui intéresse ‹ les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué ‹ de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et ‹ de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont « lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais a sans remords. Je voudrais n'être pas ne, ou être à jamais oublie. » { Lettre de René à Céluta). - Après de tels aveux une fois proférés, u n'y a plus rien. ↩
Ces enfants du caprice, de la fantaisie et du rêve soi d'une race tout opposée et ennemie de celle des vra hommes d'État, des Auguste, des Richelieu, des Cror well, des Guillaume d'Orange, des Pitt, et, pour prei dre un nom sans tache, des Washington. A un moind degré, entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand, c' tait une haine de race.
Après le collége de Dol, vient le collége de Renne où le chevalier en entrant hérite du lit du chevalier ‹ Parny (un pan de cette robe de Nessus lui est toujou resté), et où il devient le condisciple de Moreau et Limoëlan. De Rennes il va à Brest, pour y chercher s brevet d'aspirant qui n'y est pas : ses instincts de voy geur s'excitent à contempler tout le jour cet Océan sa bornes, à la pointe de ce Cap extrême. Il est comi ces cygnes sauvages, qui, retenus malgré eux parce q les ailes ne leur sont pas encore venues, souffrent je sais quoi d'inexprimable' à la saison des migrations, ressentent une nostalgie immense1.
1 Toute sa vie M. de Chateaubriand garda cet instinct natal navigateur et du marin. Passant bien des années après en Angleterre il était ambassadeur (1822), à peine le pied sur le bateau, dans une ] nible traversée de Calais à Douvres par une grosse mer, il était d'i gaieté folle, chantait, sautait, grimpait aux mâts, se moquait des aut passagers malades : l'élève de Brest, le pur Malouin se retrouvait. ↩
Mais le vent tout d'un coup a sauté, comme dise les marins : de Brest il retourne sans savoir pourquo Combourg. Ce « château paternel, situé au milieu d forêts, près d'un lac, dans une province reculée, » do il parlait sans le nommer dans René, il nous le déc aujourd'hui dans ses tours et dans ses salles pleines mystères. C'est là qu'il nous donne une nouvelle pei ture de son rêve, de sa poursuite de l'idéal, sous le no de sa Sylphide. Cette Sylphide qu'en l'écoutant autres‹ n'ai pas été des derniers à applaudir, je ne l'aime pournt pas de tout point autant que je l'admire encore. Scidément il se joue un peu, en vieillissant, avec ce qui ait plus triste et plus simple dans le premier René1. Il raconte qu'un jour, dégoûté de la vie, il voulut reter la coupe de ses lèvres et la lancer vers le ciel. Il enfonça dans un bois avec un fusil, et ne fut arrêté ans son projet sinistre que par la rencontre d'un garde. ue la scène soit plus ou moins réelle ou poétique, elle e fait que résumer et fixer une pensée funeste qui est a fond de cette disposition mentale, de cette maladie ? René, laquelle était déjà la maladie de Rousseau. Et elui-ci finalement y a succombé ; car, - il n'y a guère oyen d'en douter aujourd'hui, - Rousseau s'est tué n effet.
1 L'inconvénient de ces Mémoires, s'il faut le dire, et l'effet qu'ils coduisent tels qu'on les lit de suite aujourd'hui, c'est que le narrateur range un peu tout cela à distance, et qu'il ne réussit pas à l'arraner complétement. Un très-bon juge me dit à l'oreille : « Quant au fond se rappelle les faits, mais il semble avoir oublié quelque peu les imressions, ou du moins il les change, il y ajoute après coup, il surarge. Ce sont les gestes d'un jeune homme et les retours d'imagiation d'un vieillard, ou, s'il n'était pas vieillard alors qu'il écrivait, 'un homme politique entre deux âges qui revient à sa jeunesse dans s intervalles de son jeu, de sorte qu'il y a bigarrure, et que par moents l'effet qu'on reçoit est double : c'est vrai et c'est faux à la fois.» - Ce genre d'inconvénient est précisément celui qui se fait sentir ans le Raphaël de M. de Lamartine. La vraie poésie, celle même de otre propre jeunesse, est comme une maîtresse jalouse ; elle ne nous eut pas à demi. ↩
Le chevalier était retourné à Saint- Malo, près de parr pour les grandes Indes, lorsqu'un brevet de sous-eutenant au régiment de Navarre le retient en France, t l'envoie à Cambrai ; de là jusqu'à Paris et à Versailles n'y a qu'un pas.
A Paris ( c'était vers 1788), il voit les gens de Lettres, et aspire, comme il le dit aujourd'hui en plaisantan à insérer quelque idylle dans le Mercure ou dans l'Alm nach des Muses1. L'impression qui résulte des illustr Mémoires ne m'a jamais paru la plus exacte et la pl vraie sur cette époque de sa vie2. En fait, le jeune of cier fut beaucoup plus homme de Lettres alors ; il le f plus sérieusement dès l'abord qu'il ne veut nous le sor bler aujourd'hui. Pour s'en assurer, il suffit de lire qu'il disait sur les gens de Lettres de cette époque da l'Essai sur les Révolutions : on y trouve les vrais jug ments qu'il portait sur eux. Il vit dès lors Fontanes, noua avec lui une première liaison, qui se resserra e suite à Londres et y devint la plus étroite amitié. D 1788, il visitait Parny, qu'il appelait le Tibulle frança comme il surnommait Fontanes le Simonide1. Il consultait La Harpe, qui lui témoignait de la bienveillance : il avait un faible pour Flins, un ami, un diminutif de Fontanes ; et même il ne repoussait pas le Philosophe de la nature, Delisle de Sales, dont il a tracé plus tard un gai portrait en caricature2. Le jeune Breton voyait beaucoup son compatriote Ginguené, déjà produit honorablement dans les Lettres; et par lui il connaissait le poëte Le Brun, surtout Chamfort, qu'il invitait quelquefois à souper dans sa famille, et dont la conversation piquante, pleine de saillies, lui faisait passer des moments heureux. Dans son Essai sur les Révolutions, où se retrouve un Chateaubriand primitif, sauvage, non encore dégrossi ni dégagé, mais plus vrai et plus naïf1 que depuis, un Chateaubriand sans parti pris et avant la gloire, il parle de la plupart de ces hommes comme les ayant beaucoup connus et fréquentés; ses jugements d'alors sur leur compte sont plus indulgents, plus équitables, plus sains, selon moi, que ceux qu'il y a ajoutés et par lesquels il a souvent prétendu corriger et rétracter les premiers. Dans cette édition de 1826, où il se flatte d'être un bien meilleur juge, c'est trop souvent le ministre, l'homme monarchique et religieux, qui a son rôle à garder, - c'est trop souvent cet homme officiel qui fait la leçon au lui-même d'autrefois, et on peut le trouver surtout tranchant et rigoureux à l'excès pour ces anciennes connaissances de sa jeunesse. Dans ses Mémoires d'Outre-tombe, il se borne à être léger à leur propos, et il les traite un peu sous jambe en badinant : cette légèreté va jusqu'à être cruelle pour quelques-uns. La vérité est qu'il les connut et les goûta fort, à son début dans le monde littéraire : il aspirait à y entrer sous leurs auspices et comme leur confrère. Nous aurons à signaler aussi dans l'Essci ses premiers jugements réels sur les écrivains célèbres du dix-huitième siècle, notamment sur le grand Rousseau auquel il se rattachait si directement alors, et dont il a tout fait pour se séparer et pour divorcer depuis.
1 Il parvint en effet à faire insérer une idylle (l'Amour des Cham par le chevalier de C.) dans l'Almanach des Muses de 1790 (p. 20 entre des vers de Pons de Verdun et d'Hoffman : elle n'était pas in gne du voisinage, et aurait pu être signée de Berquin ou de Léona Il est curieux de voir comme M. de Chateaubriand, dès qu'il écrit vers, devient un talent pacifique et doux. Ce n'est plus du tout même imagination. Il a perdu son instrument, son élément. Il me l'effet de ces coursiers indomptés qu'on embarque, et qui, une fois l'air, sont les plus apprivoisés du monde. ↩
2 Non pas, encore une fois, que ces Mémoires ne soient sincèr mais ils sont surtout poétiques et n'ont que ce genre de sincérité-là, une vérité d'artiste. Or, l'artiste ici rend son émotion, son impress telle qu'il l'a au moment où il écrit, non pas toujours telle qu'il eue dans le moment qu'il raconte. Il substitue à son insu ses impr sions et ses effets d'aujourd'hui à ses sentiments d'autrefois. En v un petit exemple que j'ai pu vérifier. Je lis dans une lettre de M. Chateaubriand à Fontanes, datée d'Avignon, samedi 6 novembre 18 « J'arrive de Vaucluse ; je vous dirai ce que c'est. Cela vaut sa ré « tation. Quant à Laure la bégueule et Pétrarque le bel esprit, « m'ont gâté la fontaine. J'ai pensé me casser le cou ( tout com « au Niagara ) en voulant grimper sur une montagne où les voyage ne vont jamais, et où le guide a refusé de me suivre... » Eh bi on n'a qu'à lire dans les Mémoires d'Outre-tombe la page émue q a écrite sur Pétrarque et sur Laure, en racontant après coup ce voya - Il n'y a de tout à fait vrai que ce qui est un témoignage presque volontaire échappé dans le temps même. ↩
1 Sur Parny, notamment, il écrivait en 1798 cette note que j'ai sous les yeux, manuscrite, et qui nous permet de juger du degré exact de leur liaison neuf ou dix ans auparavant : « Le chevalier de Parny est grand, mince, le teint brun, les yeux noirs enfoncés, et fort vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de douceur dans la conversation. Un soir, nous passâmes six heures ensemble, et il me parla d'Eléonore. Lorsqu'il était près de quitter Pile-de-France, lors de son dernier voyage, Éléonore lui envoya une négresse poůr le prier d'aller la voir; cette négresse était la même qui l'avait introduit en de plus doux rendez-vous. Le vaisseau qui devait ramener Parny en Europe était à l'ancre : il devait partir dans la nuit. Qu'on juge des sensations que l'amant d'Éléonore dut éprouver lorsque, après douze ans de silence, il reçut ce message, au moment de son départ, par cette négresse ! Que de souvenirs ! Éléonore était blonde, assez grande, non belle, mais attrayante, mais respirant la volupté. Au reste, il m'a dit que les sites décrits par Saint-Pierre dans Paul et Virginie étaient faux ; mais Parny enviait Bernardin. - i Fontanes m'a fait faire un dîner fort gai dans ma vie. Nous étions pour convives, moi, Ginguené, Flins, le chevalier de Parny. La Harpe, qui prétendait qu'il n'allait plus à ces parties de jeunes gens, nous avait envoyé sa femme. Mme Du F ....., la poétesse et la maîtresse de Fontanes, y était, et, ce qu'il y a de bien Français, c'est que le mari y était aussi et qu'il ne s'apercevait de rien. Grande chère, bon vin, pas trop poëtes ; cependant nous ne pûmes nous empêcher de l'être un peu. » ↩
2 « Chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. » Ce trait plaisant me paraît faire anachronisme dans le portrait de lui que donnent les Mémoires d'Outre-tombe. Je ne vois pas que Delisle de Sales soit allé plus d'une fois à Berlin. L'auteur semble avoir eu ici en vue le germanisme de certains de nos philosophes modernes, et il leur a lâché sa chiquenaude sur la joue du pauvre Delisle de Sales qui n'en peut mais. Celui-ci a payé pour M. Cousin ou pour tel autre. ↩
1 Un critique à la fois sagace et indulgent (M. Vinet) a dit : « M. de Chateaubriand dans son Essai n'et pas plus sincère que dans ses autres ouvrages (voulant dire qu'il l'est partout), mais il est plus naturel. » J'accepte cette rédaction-là. ↩
Une remarque littéraire qui nous importe est celleei : M. de Chateaubriand avait commencé en 1788, si la Révolution n'était pas venue l'ajourner et l'interrompre, il serait évidemment entré dans le monde littéraire, comme disciple de Rousseau et des autres. Ses dix années d'éloignement et de malheur solitaire lui donnèrent le moyen de s'écarter, de prendre de l'espace, pour faire ensuite souche à part. Virgile, parlant du jeune arbre, du rejeton trop près de son père, dont l'ombre l'étouffe et le gêne a dit :
Nunc altæ frondes et rami matris opacant,
Crescentique adimunt fœtus, uruntque ferentem1.
1 Géorgiques, II, 55. ↩
Chateaubriand, s'élevant à deux pas sous l'ombre de Jean-Jacques, de Bernardin de Saint-Pierre, en eût été d'abord gêné et offusqué dans son développement, brûlé dans ses premiers fruits. C'est à cela que servent du moins les révolutions : elles transplantent en déracinant; elles rompent ce qui se suit de trop près, et recommenčent le grand mélange. Il y a chance pour qu'au sortir de là il se produise quelque chose d'original et de nouveau.
Cependant l'instinct des voyages, l'inquiétude aventureuse qui était propre à sa nature, le sentiment qu'il n'y avait ni jour ni place pour lui dans ce monde-là à cette heure, arrachent tout d'un coup de Paris le jeune officier. Au moment où la Révolution de 89 a l'air de faire trêve, à la veille de redoubler, il part pour l'Amérique du Nord, muni des instructions de M. de Malesherbes, dont son frère aîné était le petit-gendre. Le goût de la géographie et des grands voyages d'exploration était fort en honneur sous Louis XVI; les succès et les infortunes de Cook et de Lapérouse avaient enflammé les imaginations. Le jeune officier partait donc, en s'imaginant qu'il allait à la découverte du Passage polaire, du Passage au Nord-Ouest du Continent américain : j'admire ces grands desseins tels qu'en cent endroits il nous les expose, mais il n'allait chercher en réalité que des sensations, des images, et un champ illimité pour ses rêves.
Il ne partait pas comme Volney, comme ce ferme et sévère observateur dont il avait pu lire le Voyage en Orient, avec un dessein bien arrêté et précis ; l'histoire, à cet âge, ne le tentait pas encore : il tournait le dos au vieux monde, et voulait avant tout s'enivrer d'une existence nouvelle inconnue.
La vie sauvage était aussi un des rêves, un contraste idéal des plus caressés dans cette société raffinée de Louis XV et de Louis XVI. Jean-Jacques l'avait mise à la mode. Diderot nous peint avec délire une Otaïti selon son imagination et selon son cœur. Le jeune Chateaubriand méditait déjà un poëme des Natchez qui devait laisser bien loin les Incas, et il voulait en visiter la scène naturelle. Plus tard méditant les Martyrs, il ira ainsi en Grèce et dans l'Orient. Entre les divers buts solennels ou mystérieux qui présidèrent à tous ces voyages, il en est un qui reste pour nous bien clair : le peintre allait faire sa palette et amasser ses couleurs.