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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Au même. « Paris, le 7 mai 1816

Au même. « Paris, le 7 mai 1816

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 4 min de lecture · p. 227–229 · chapitre 63 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Je dicte en courant quelques mots à mon secrétaire1, mon cher ami. Je ferai tout ce qui me sera possible de faire pour vous faire entrer à l'Institut; mais ne comptez sur rien, et voici pourquoi : l'esprit de ce Corps est resté le même malgré la réforme qu'il vient d'éprouver. Dans les dernières nominations, nous n'avons pu avoir que quatre voix pour M. de Sèze. Jugez par là où nous en sommes. Je sais que vos titres sont d'une nature différente; mais le talent, comme vous savez, n'est pas toujours une raison de succès. Quant à Fontanes, je ne le vois plus2; son opinion dans la Chambre des Pairs le range sous des bannières différentes de la mienne, et j'avoue qu'après la dernièreexpérience, je ne sais plus capituler avec des opinions. Comptez toujours sur moi, mon cher ami, et croyez que je serais trop heureux de trouver l'occasion de vous être bon à quelque chose.

1 Cette lettre n'est pas de la main de M. de Chateaubriand; il n'a fait que la signer. Déjà l'homme politique absorbe l'ami. ↩

2 Triste effet des passions politiques ! M. de Chateaubriand y était en proie à cette heure; il était dans son paroxysme d'ultra-royalisme el voulait que tout le parti marchât dans le sens de la Monarchie selon la Charte. Fontanes, très-royaliste également, n'était pas de cette nuance ni pour ces moyens héroïques et téméraires. Il se crut obligé de contredire Chateaubriand à la Chambre des Pairs, notamment sur la liberté des journaux (février 1817) : il ne pensait pas qu'en leur laissant une aussi grande liberté que le voulait son ami, on rendît le Gouvernement du Roi plus solide et plus stable ; et , en pensant hautement de la sorte, il ne se mettait pas si fort en contradiction avec son passé qu'on l'a dit. Car s'il s'était beaucoup servi lui-même des journaux avant Fructidor, ç'avait été pour combattre et détruire le Directoire : et il ne voulait pas qu'on détruisît la monarchie. Or le résultat ordinaire de la liberté des journaux est (si l'on veut parler franchement) de battre en brèche ce qui existe: une fois le feu ouvert, il ne s'agit que du plus ou du moins de longueur du siége. Cela est dans la nature des choses, du moins en France et eu égard à l'esprit français. Je n'énonce pas une doctrine, je crois reconnaître un fait, en regrettant fort qu'il n'en soit pas pour nous autrement. D'heureux voisins, plus robustes de sens, plus solides en raisonnement, les Anglais, savent porter cette liberté entière avec-ses inconvénients, et ils en recueillent les servir pour l'honneur du talent, mais dont il calculait mal les effets par rapport à la Restauration elle-même. ↩

« Je vous embrasse1.

1 Ces derniers mots sont seuls de l'écriture de M. de Chateaubriand. ↩

De Chateaubriand. au même

« 26 juillet 1820. - Rue de Rivoli, n° 26.

«Votre écriture, mon cher ami, m'a fait grand plaisir à reconnoître : les années ne font rien sur moi, et les amis qui m'ont oublié2 ne vivent pas moins dans mon souvenir. Dix ans, à mon âge, c'est trop pour l'histoire; il faut que je la commence promptement ou que j'y renonce. J'ai déjà deux volumes à peu près achevés; j'espérois rester en France : Diis aliter visum3.

2 Ce mot est dur et n'est pas juste. Il devait bien savoir qu'il n'était pas de ceux qu'on oublie. ↩

3 1l venait d'être nommé à l'Ambassade de Berlin. ↩

On dit qu'on me rappellera l'année prochaine : Dieu le veuille! Le Roi, en me nommant son représentant, m'a trop honoré et trop récompensé : j'attendrai la suite de ses bontés. Et vous, mon cher ami, que devenez-vous? Que deviendra l'Université? Je voudrois bien vous voir à Paris. Votre muse doit avoir besoin de revoir les lieux qui ont inspiré Racine. Vous trouverez tôt ou tard, sous nos Princes légitimes, une place plus convenable à votre fortune et à vos occupations. Si je restais en France, je vous offrirois tout mon crédit, qui n'est pas grand. Mais enfin ceci n'est pas un adieu; nous nous reverrons, nous finirons nos jours ensemble dans cette grande Babylone qu'on aime toujours en la maudissant, et nous nous rappellerons le bon temps de nos misères où nous prenions le détestable café de Mme Rousseau. - Bonjour, mon cher ami; je vous embrasse tendrement. Je ne partirai qu'au mois de septembre. Ainsi, si vous avez quelque chose à me dire, je suis tout à vous »

Ce souvenir du bon temps de misère et du détestable café de Me Rousseau va renouer la chaîne au premier anneau d'autrefois : depuis ces premiers mois du retour de l'Émigration en 1800 jusqu'à l'Ambassade de Berlin, vingt longues années s'étaient écoulées. Chênedollé était resté fidèle aux anciens jours; il n'avait cessé, au sein de sa vie secrète, de célébrer en silence les anniversaires de ses premières jouissances d'esprit ou de cœur. Il était de ceux qui s'assoient de bonne heure sur un banc de pierre du chemin et qui aiment à se dire en se retournant : « Notre meilleur ami, c'est le passé. »