Publication du Génie de l'homme
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il nous faut revenir un peu en arrière. Affligé par des douleurs de cœur dont nous n'avons fait que soulever le voile, Chênedollé semblait, dès les premiers pas, renoncer à la palme qu'il avait brûlé d'obtenir. Il trouva pourtant en ces années (1805-1806) quelques consolations dans la nature, et ainsi dans la société d'une personne gracieuse dont il avait dû la connaissance à M. de Chateaubriand. Mme de Custine, qui habitait Fervaques, était un peu sa voisine de Normandie. Cette adorable femme, qui elle-même connaissait si bien la tristesse et les pleurs, ne se laissa point décourager par les sauvageries et les silences de l'ami de son ami; à force d'attentions et presque d'obsessions, comme il est permis à l'amitié délicate, elle redonna un peu d'intérêt à cette existence flétrie. Je pourrais m'arrêter ici à tracer un portrait charmant, si cela ne sortait décidément un peu trop de la littérature. - « Adieu, reine des roses. » c'est ainsi que M. de Bouflers appelait Mme de Custine1.
1 Voir ci-après, à la page 321, le petit Appendice à l'Etude sur Chênedolle. ↩
Cependant, à travers les heures de tristesse et de deuil, le Génie de l Homme était terminé, et ce poëme, qui aurait dû voir le jour en 1802, parut au printemps de 1807. Tout le monde en connaît de beaux vers, et notre enfance a été accoutumée à en admirer plus d'un tableau. Je viens de le lire dans son ensemble, et je dirai avec franchise l'impression que j'en ai reçue. Il y a, certes, bien de l'élévation, de la fierté native dans ce talent; la région habituelle est haute. Elle l'est même trop, ou elle ne l'est pas assez. Je m'explique : les paysagistes ont remarqué qu'il y a des montagnes qui excèdent la hauteur moyenne sans atteindre jusqu'à la région sublime; la végétation y cesse déjà, les neiges éternelles n'y étincellent pas encore. Leur cime reste dépouillée et nue à l'œil, dans une teinte un peu grise. Je reçois quelque chose de cette impression en lisant d'une manière continue le poëme. Je n'y rencontre ni la splendeur éblouissante des Alpes, ni la grâce riante des collines. Il y a dans Chênedollé plus et moins que dans Delille : c'est moins gentil, moins égayé de détail, moins agréable à lire; c'est plus grave, plus élevé, plus soutenu, aussi plus monotone. L'agrément y manque un peu, et il ne devrait jamais manquer, même dans la haute poésie : le grave n'est pas le triste, et aucun genre ne dispense le poëte d'avoir de la fraîcheur, de la joie dans le style. Mais, cela dit, que de beaux vers, que de riches descriptions, que de nobles essors de pensée! Dans le premier Chant, le poëte montre l'homme étudiant les cieux, et, dans le second, étudiant la terre, le globe qu'il habite; dans le troisième Chant, c'est l'homme même qui est en jeu et qui essaye de sonder sa propre nature; dans le quatrième enfin, la société s'invente, et l'être social s'accomplit. « L'homme lève d'abord ses regards vers le ciel, il les laisse en suite tomber sur la terre, puis il les reporte sur lui-même, et enfin il cherche quelles sont les lois sous lesquelles il vit. » Le poëte a couronné tout cet ensemble par un titre suffisamment justifié : le Génie de l'Homme.
En voyant l'homme nu, réduit à sa faiblesse,
Qu'une voix nous eût dit : « Accroissons sa vitesse,
« Qu'en franchissant les mers il vole en d'autres lieux ;
« Qu'il soumette la foudre et désarme les cieux,
« Qu'il dispose à son gré de l'étoile polaire ;
« Que la foudre en ses mains, terrible ou tutélaire,
« Frappe ses ennemis, ou dans des jeux plus doux,
« Perce l'oiseau léger qui fuit en vain ses coups ;
« Que Saturne, pour lui, soit captif sous le verre;
« Que sa pensée arrive aux deux bouts de la terre,
« Et qu'il soit invisible et présent en tout lieu; »
On se fût écrié : « Vous en faites un dieu ! »
Et toutefois, vainqueur d'innombrables obstacles,
Des arts, autour de lui, rassemblant les miracles,
Au sceptre social soumettant l'univers, L'homme a réalisé ces prodiges divers !
Dans l'épisode du jeune Léon (au Chant II1), Chênedollé semble avoir voulu nous donner son propre René et réaliser un idéal de lui-même dans la crise de sensibilité où nous l'avons entrevu, sous l'éclair de la douleur et de la passion. Le quatrième Chant offre des beautés de l'ordre le plus sérieux; l'élève de Rivarol et de Montesquieu s'y dessine avec vigueur. Il s'y prononce ouvertement pour la forme monarchique, et caractérise énergiquement le vice populaire :
Toi, qui des grands États observant la police, Veux sur leurs vrais appuis en asseoir l'édifice, Rehausse la couronne, et sache que la loi Ne peut de trop de pompe environner un roi.
La majesté des rois rend le peuple docile.
Mais dans un frêle État, où, d'intrigues suivie, La multitude hait les places qu'elle envie, Le rang des magistrats est sans cesse insulté, Et bientôt dans leurs mains périt l'autorité.
Ce poëme, si fait pour assurer à l'auteur au moins une très-haute estime, fut jugé assez diversement à l'instant où il parut. Des trois ou quatre amis dont le suffrage avait du poids, Joubert paraît avoir été le plus favorable. « Ce qui caractérise surtout votre talent, me disait Joubert, c'est l'haleine. Il est impossible de voir dans votre poëme les points de repos, les instants où vous vous êtes arrêté et où vous avez repris l'ouvrage. Tout le poëme paraît fondu d'un seul jet.i - Il n'y a pas de pause en effet, et c'est même une raison de fatigue pour le lecteur. Joubert lui disait encore : « Il y a dans votre ouvrage une circulation qui anime tout. On voit la vie et le sang partout. Il y a de l'harmonie de pensée et de l'harmonie pour l'oreille. »
Quant à Fontanes, en homme du métier, il entrait davantage dans le détail. Il goûtait peu le Chant de l'Astronomie, l'ayant lui-même conçu autrement; mais, à propos des vers de la mémoire au Chant II, il disait : « Ce sont des vers excellents, tout cela est neuf, tout cela est à vous; on ne fait pas mieux. » De tout le Chant de l'Homme il disait encore : «C'est bien enlacé ; il y a là de la force et de la puissance, mais c'est un peu raide et un peu sévère. On entend quelquefois le bruit des anneaux de fer. On pourrait vous assouplir et vous détendre, mais on vous ôterait de votre force » Enfin veut-on savoir comment il s'exprimait en l'absence du poëte : « Voilà le secret de Fontanes sur mon talent; il disait à Joubert : Chênedollé a toutes les parties extérieures du poëte, l'oreille, l'harmonie, l'art, et quelques-unes des intérieures ; mais il ne se défie pas assez de sa mémoire. Il prend des idées, et quelquefois des expressions. Cependant il serait capable d'avoir de très-belles choses par lui-même s'il voulait s'évertuer davantage, descendre en lui, et faire passer ses idées au travers de sa propre nature. Il est d'ailleurs d'une docilité admirable à la critique, trop docile même, et d'un honneur littéraire imperturbable. » Et revenait toujours la comparaison avec Esménard, le grand descriptif du moment : « Esménard lui est-il supérieur? » Fontanes ne tranchait pas la question sans balancer; il inclinait toutefois à croire Chênedollé supérieur, et nous pensons aisément comme lui1.
1 Je lis encore dans une note de Chênedollé, d'une date bien postérieure : Jugement de Fontanes sur moi rapporté par Villemain : « M. Chênedollé a assurément beaucoup de talent, beaucoup d'esprit; il fait parfaitement les vers, il a une facture à lui; mais il ne se défie pas toujours assez de sa mémoire. Il emprunte des hémistiches, et, soit dit en passant, il m'en a pris à moi, et plusieurs. » - « Tout est là, ajoute Chênedollé, l'excellent critique, le littérateur, le poëte, l'ami et le bon homme. » Et moi, j'ajouterai que, dans cette manière de prendre la critique d'un ami, il y a tout en effet, et, par-dessus tout, le galant homme. ↩
Quelques années après, Chênedollé écrivait sur un exemplaire du Génie de l'Homme la note suivante, qui témoigne de la candeur :
«J'avais eu, en faisant cet ouvrage, une grande pensée, c'était d'appliquer la poésie aux sciences; mais je crois que les sciences sont encore trop vertes, trop jeunes pour recevoir un pareil vêtement. C'est une erreur de croire que la poésie soit la compagne de l'enfance des sociétés. Pour qu'elle peigne un certain ordre d'idées avec succès, il faut que la civilisation soit très-avancée, et que ces idées aient déjà un commencement de popularité. Alors elle s'en empare avec fruit, et les fait entrer, au moyen de sa divine harmonie, dans tous les esprits et dans toutes les têtes ; mais dans l'état des choses actuelles, la science n'était pas encore nubile : il ne fallait pas songer au mariage. - J'aurai du moins ouvert la route, et mon livre sera peut-être quelque jour l'occasion d'un bon ouvrage. »
Est-il conc bien vrai que la maturité de la science la prépare en effet à un hymen suprême avec la poésie? Non, la poésie de la science est bien à l'origine ; les Parménide, les Empédocle et les Lucrèce en ont recueilli les premières et vastes moissons, Arrivée à un certain age, a un certain degré de complication, la science échappe au poëte; le rhythme devient impuissant à enserrer la formule et à expliquer les lois. Le style des Laplace, des Cuvier et des Humboldt (celui de Cuvier et de Laplace surtout), est le seul qui convienne désormais à l'exposition du savant système.
Le poëme du Génie de l'Homme ne fut point reçu du publie de l'Empire comme il le méritait : on aurait dit, quand il parut, que Delille et en dernier lieu Esménard eussent épuisé toute l'admiration pour le descriptif, et qu'il n'en restât plus après eux. Le Journal de l'Empire, qui donnait alors le signal des succès littéraires, se montra poli, mais réservé, par la plume de M. de Féletz (20 mai 1807). L'aimable et spirituel vieillard me racontait hier encore qu'un jour, à un dîner chez M. de Chateaubriand, celui-ci le pria de rendre compte du poëme de son ami. Deux jours après, Chênedollé, qui était au dîner, vint voir le critique, et, d'un air tant soit peu effrayé, lui dit: « Monsieur, c'est de la poésie sérieuse; point de plaisanterie, je vous en conjure ! » Une telle crainte ainsi exprimée est bien tentante pour le critique malin. M. de Féletz s'abstint de plaisanter, mais aussi il tempéra l'éloge. Cet article1, qui n'était que froid, parut amer à Chênedollé; il lui attribuait les plus fâcheuses conséquences : « L'article de Féletz est indécis, il ne donne pas le désir de lire l'ouvrage. J'aurais mieux aimé la critique franche et rude d'un ennemi qui me dirait : Je vous prends corps à corps, et je veux vous prouver que votre ouvrage est mauvais. » Quelques mois après, le même Journal de l'Empire insérait un article de Dussault (25 novembre 1807)2 destiné évidemment à panser la plaie du poëte, mais qui avait l'inconvénient de constater en public le non-succès du poëme. Cet appareil, mis tout exprès sur la blessure, était assez maladroit. Oh! qu'Esménard s'entendait mieux à travailler ses succès et à insinuer ses vers3!
1 Voir les Mélanges de M. de Féletz, tome II, page 498. ↩
2 Annales littéraires de Dussault, tome I1, page 389. ↩
3 Chênedollé avait gardé une dent contre M. de Féletz. « Quand je dis à Féletz : Cet article (un article qu'il lui demandait sur les Œuvres de Rivarol publiées en 1808) est tout à fait dans votre genre : d'ailleurs votre esprit a du rapport avec celui de Rivarol, - il eut presque l'air d'être humilié de la comparaison. Ce trait est plus gai que tout le Recueil de Rivarol. » ↩
En somme, si nous cherchons la cause de ce peu de succès du Génie de l'Homme dans des raisons plus intérieures et plus essentielles, nous la trouverons sans trop de peine. Chênedollé n'appartenait à aucune école bien définie. Nous l'avons vu se rattacher au groupe de 1802 ; mais il n'en est pas exclusivement et purement, comme Fontanes et Joubert. Il y apportait d'autre part des impressions antérieures déjà fortes. Rivarol avait mis une première marque sur son esprit. Il avait admiré Klopstock, il avait visité madame de Staël; Delille l'attirait aussi. Il est un trait d'union entre ces divers groupes. Son dessein eût été de combiner en lui des maîtres bien différents : « Il faut inventer, disait-il, avec l'imagination de Rivarol, et corriger avec celle de Fontanes. » Or, le public aime assez les choses simples et les classements bien nets, dût-il en résulter dans les productions quelque faiblesse. A moins d'un de ces rares miracles qui l'enlèvent, il veut une œuvre qui rentre autant que possible dans un genre connu, et, à première vue, il s'accommode mieux encore d'un poëme de Campenon que de celui de Chênedollé1.
1 Tout d'ailleurs ne fut pas mécompte pour le poëte : il eut quelques chauds admirateurs. M. de Langeac, le traducteur des Bucoliques, ne parlait qu'avec enthousiasme de l'œuvre nouvelle, et s'écriait : « Esménard ! il le joue sous jambe. » (Toujours Esménard !) Le jour même de l'article de M. de Féletz, Chênedollé entra chez Saint-Ange, qui lui dit pour premier mot : Je vous ai lu, ça n'est que sublime ! Chênedollé ne peut s'empêcher de sourire, mais il avoue que cela le consola un peu. ↩