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L'Enchanteur 1768—1848

Quatrième leçon (suite 2)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 130–144 · chapitre 9 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

our les idées, pour le ton, pour le geste et l'apophe, nous reconnaissons là du Rousseau et du meil- , du Rousseau ressaisi et rajeuni déjà par Chateaund.

n sentiment personnel et que j'appellerai royal, doe, - le sentiment d'Adam glorieux et souverain s Éden. Il prend possession du désert, et il dit mes tudes. Car on remarquera que ces trois grands peinet descriptifs français, Rousseau, Bernardin de at-Pierre et M. de Chateaubriand, qui sentent si bien ature et qui l'embrassent d'une si forte étreinte, s'en achent pourtant, en demeurent distincts et ne s'y fondent jamais. Ils restent spiritualistes, déistes, et sont pas panthéistes, comme on dit. C'était difficile ux de s'en tenir à ce point, avec le sentiment si in et si débordant qu'ils avaient de la nature; il fals qu'ils eussent, pour y résister et faire contre-poids, e personnalité bien énergique; et il est vrai que ce st pas ce qui leur a manqué.

L'out ce Journal, ces simples notes sont curieuses; n ne rend mieux l'impression vraie, toute pure, à sa arce : ce sont les cartons du grand peintre, du grand ysagiste, dans leur premier jet. Il entre dans une fovierge :

« Trois heures.

« Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces rets aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une ée de la Création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le ur, tombant d'en haut à travers un voile de feuillages, répand dans la profondeur du bois une demi-lumière el géante et mobile, qui donne aux objets une grandeur fan tique. Partout il faut franchir des arbres abattus, sur lesq s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en une issue dans ces solitudes; trompé par un jour plus vif, vance à travers les herbes, les orties, les mousses, les lia et l'épais humus composé des débris des végétaux; mai n'arrive qu'à une clairière formée par quelques pins tom Bientôt la forêt redevient plus sombre; l'œil n'aperçoit des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns autres, et qui semblent se serrer en s'éloignant : l'idé l'infini se présente à moi1. »

1 Voyages, tome I, pages 71 et suivantes (1828). ↩

On a fort critiqué, je le sais, les détails de ce voy de Chateaubriand en Amérique. Sa description des bo du Meschacebé dans Atala a été particulièrement c testée; on a prétendu qu'il n'avait pas visité tous lieux qu'il décrit, et qu'il avait transporté aux uns qui n'est vrai que des autres. On est même allé, er prévalant des inexactitudes, jusqu'à insinuer qu'il i vait peut-être pas vu la Cataracte de Niagara2. Qu ques inadvertances de souvenirs ne surprendront ¡ sonne parmi ceux qui connaissent l'habitude à la grandiose et négligente, le procédé composite et p

2 Les articles critiques auxquels je fais allusion parurent en 183 en 1835 dans l'Invariable, nouveau Mémorial catholique, s'imprimait à Fribourg, en Suisse. Un amateur distingué, M. de S Mauris, a fait depuis réimprimer ces articles à un petit nombre d'er plaires pour les joindre aux œuvres complètes de Chateaubrian‹ Rendant compte d'un Voyage de Mackensie dans le Mercure (18 Chateaubriand commit une erreur géographique considérable qu relevée dans la Décade du premier trimestre de Pan XI (tome XX page 375). Il supposait qu'il n'y aurait que deux cent cinquante li de terrain à parcourir du fond de la baie du Refus jusqu'au détro Behring en suivant une certaine route. Son contradicteur, qui s Terre-à-terre, lui démontre par des calculs qu'il y aurait au m huit cent soixante-seize lieues et probablement beaucoup plus. espaces à franchir ne lui coûtent pas. ↩

ue de M. de Chateaubriand. Mais dans ce Journal s date, dans ces forêts sans nom, en descendant ce ave qu'il ne nomme pas davantage, c'est là qu'il est pleine vérité, qu'il abonde et qu'il nage en plein timent de la nature américaine. Et qui donc nous révélée le premier comme lui? Continuons à ses côcette marche, heure par heure, à l'aventure :

« Six heures.

‹ J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché es elle. Me voilà au point de lumière : triste champ plus lancolique que les forêts qui l'environnent! ce champ est ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans te double solitude de la mort et de la nature : est-il un le où j'aimasse mieux dormir pour toujours?

« « Sept heures.

«Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La verbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en ssous par la lueur scarlatine1, le feuillage paraît ensananté; les troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme es colonnes de granit rouge; mais les plus distants, atteints peine de la lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du ois, à de pâles fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit cofonde.

1 Ces mots-là sentent le peintre pur; ce sont des couleurs crues; il ote et copie les choses au vif pour en fixer le souvenir, l'exacte nuance, omme il l'a vue. Plus tard quand il transportera ces tableaux dans autres ouvrages, on lui fera changer ces mots de chevalet; il les adoura, comme sentant trop la couleur pour la couleur. Il leur substisera d'autres teintes mystiques ou morales, qui, jointes au sentiment if et vrai du fond, produiront un effet singulier, ineffable; car on aura la fois ce sentiment primitif de la réalité, et la réfraction au moral, ne sais quel reflet mystique qui se jouera sur tout cela. ↩

« Minuit.

« Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se étrécit. J'écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts; n dirait que des silences succèdent à des silences...

« Minuit et demi.

«Le repos continue, mais l'arbre décrépit se romp tombe. Les forêts mugissent ; mille voix s'élèvent. Bientô bruits s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains près imaginaires ; le silence envahit de nouveau le désert.

« Une heure du matin.

« Voici le vent; il court sur la cime des arbres ; il les coue en passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le de la mer qui se brise tristement sur le rivage.

« Les bruits ont réveillé les bruits ; la forêt est toute h monie. Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tar que des sons plus légers errent dans les voûtes de vendu Un court silence succède ; la musique aérienne recommen partout de douces plaintes, des murmures qui renferm en eux-mèmes d'autres murmures; chaque feuille parle différent langage, chaque brin d'herbe rend une note pa culière... »

C'est là du Buffon, mais plus animé, moins ordor avec majesté, du Buffon plus humain et moins imp sible. C'est du Rousseau, mais du Rousseau plus vas plus étendu, et qui a pénétré plus avant dans les p fondeurs naturelles et dans les mystères du Génie de solitude. On sent l'homme qui a écouté, qui a veillé Nature à tous ses instants - de sommeil, de réveil; qui a entendu ses soupirs, et comme surpris ses si le cieuses pulsations.

Le sentiment de la nature, et le pittoresque vrai qu produit, ne remontent pas très-haut dans notre litté ture. On peut dire que les premiers grands exemples sont pas d'avant le milieu du xvII° siècle et datent se lement de Rousseau. Avant lui il n'y avait que des ap çus et des vestiges. M. de Stendhal (Beyle) citait te jours, dans la Princesse de Clèves, une certaine allée SAULES où M. de Nemours va promener sa rêverie' : c'éait, selon lui, le premier léger indice du pittoresque chez nous. On en trouverait encore, par-ci par-là, d'au-res échantillons ; mais le progrès en ce genre nous est rès-bien figuré par la petite rangée de saules mise en regard de la forêt vierge du Canada. Quand les romanciers du xvI* siècle ont à parler d'un désert, ils en varlent toujours comme étant affreux et horrible à voir ; Is y entassent les rochers selon leur fantaisie : ou bien ce sont des déserts fabuleux et imaginaires, comme lans l'Astrée. La vraie nature n'a point de place?. Il y avait à côté du parc des Rochers (en Bretagne) un charnant petit lac, un étang; Mme de Sévigné n'en parle ›as. Elle ne sortait point de ses belles allées droites. Rousseau à cet égard a été le grand initiateur.

Mais remarquez la gradation :

De même qu'aux xv° et xvi° siècles chaque navigateur ardi revenait avec sa découverte, de même au xvIn® chaque grand écrivain, chaque peintre, au retour de es voyages, apportait et versait dans la langue les coueurs et la flore d'une nouvelle contrée :

« La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'étoit lors en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruiseau qui couloit derrière la maison où il étoit caché. » (La Princesse 'e Clèves, quatrième partie.)

2 On cite ua mot de Mme de Rambouillet, qui exprime la manière e sentir assez générale dans la société de ce temps-là : « Les esprits oux et amateurs des belles-lettres ne trouvent jamais leur compte à v campagne.» - C'est ainsi qu'au xvi® siècle le grand jurisconsulte 'othier, allant à la campagne pour huit jours, disait : « Cela est très-eau, sed non habemus hic manentem civilitatem. » Et Mme detael, dans le même sens que Mme de Rambouillet, disait qu'elle aimeait assez l'agriculture, si cela sentait moins le fumier. Mme Roind, au contraire, cette sincère élève de Jean-Jacques, étant à la ampagne où elle prenait du lait d'ânesse, écrivait sans pruderie : « J'aine à force et m'occupe de tous les petits soins de la vie cochonne de a campagne. Je fais des poires tapées qui seront délicieuses... » On a outes les variétés de ton.

Rousseau avait découvert et peint la nature alpestre, le jardin du Pays de Vaud, et les belles forêts de nos climats ;

Bernardin de Saint-Pierre nous révéla le ciel et la végétation des Iles de l'Inde;

Mais à Chateaubriand, le premier, échut le vaste du Désert américain, de la forêt transatlantique.

Ce fut sa grande conquête. Depuis il a su peindre en maître bien des cieux et des contrées, la Campagne romaine, le rivage attique, la vallée du Jourdain : il a pt être plus parfait, plus correct de ligne qu'il ne l'avai été d'abord, plus classique : nulle part il n'a égalé ce: premières pages de descriptions, celles que nous retrouverons dans Atala, pour la grandeur, l'étendue, la viva cité originale des impressions, la majesté toute natu relie des tableaux. C'est qu'au moment où il les écrivait il sentait ces grands objets dans leur entière nouveaut et avec cette fraîcheur avide de l'âme, qu'on n'a qu'un fois. Il semble que le fond d'une âme d'artiste (mêm de celles qui ont, en apparence, le don de se renouve ler plus d'une fois) soit avide d'un certain idéal in connu, d'une certaine impression première : comm ces murailles préparées pour la fresque, elle boit aussi tôt la première couleur, les premières images que ] nature, ce grand peintre, y jette en courant. Plus tar-on peut ajouter à ce fond ; mais il domine, il persiste on ne l'efface plus ; et aucune couche nouvelle, si rict qu'elle soit, ne saurait le remplacer ni le recouvrir. Phi sieurs années après, voyageant en Italie, M. de Chatea briand rendait admirablement ce changement dans l impressions en face de la nature, cette sorte de satur tion qui fait qu'on ne sent plus deux fois avec la mên vivacité, avec le même développement et la même pl nitude :

« Je vous dirai plus, écrivait-il à M. de Fontanes1, j'ai été mportuné du bruit des eaux (des eaux de Tivoli!), de ce bruit qui m'a tant de fois charmé dans les forêts américaines. Je me souviens encore du plaisir que j'éprouvais lorsque, la nuit, au milieu du désert, mon bûcher à demi éteint, mon guide dormant, mes chevaux paissant à quelque distance, j'écoutais la mélodie des eaux et des vents dans la profondeur des bois. Ces murmures, tantôt plus forts, tantôt plus faibles, croissant et décroissant à chaque instant, me taisaient tressaillir; chaque arbre était pour moi une espèce de lyre harmonieuse dont les vents tiraient d'ineffables accords.

1 Lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, imprimée d'abord dans le Mercure du 3 mars 1804. ↩

« Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beaucoup moins sensible à ces charmes de la nature; je doute que la Cataracte de Niagara me causât la même admiration qu'autrefois. Quand on est très-jeune, la nature muette parle beaucoup; il y a surabondance dans l'homme; tout son avenir est devant lui (si mon Aristarque veut me passer cette expression); il espère communiquer ses sensations au monde et il se nourrit de mille chimères. Mais dans un âge avancé, lorsque la perspective que nous avions devant nous passe derrière, que nous sommes détrompés sur une foule d'illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante ; les jardins parlent peu2. Pour que cette nature nous intéresse encore, il faut qu'il s'y attache des souvenirs de la société : nous nous suffisons moins à nous-même; la solitude absolue nous pèse, et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis3 " »

2 La Fontaine, dans la fable de l'Ours et l'Amateur des Jardins (fable x, livre VIII). ↩

3 Si c'est une allusion au vers, tenesque sub noctem susurri (Odes, 1, Ix, 19), Horace entend par là quelque chose de mieux encore que des conversations entre amis. - J'ai à faire, au sujet de tout ce morceau, une remarque assez singulière. D'ordinaire ce sont les poëtes de son temps qui ont mis en vers les pages de M. de Chateaubriand : ici c'est lui qui s'est souvenu de Delille et qui se l'est approprié. Au chant premier de l'Homme des Champs publié en 1800, c'est-à-dire quatre ans environ avant la Lettre à Fontanes, on lit ces agréables vers dont les derniers ont l'air d'être une traduction de la grande prose qu'on vient d'admirer : Mais c'est peu des beaux lieux, des beaux jours, de l'étude, Je veux que l'amitié, peuplant ma solitude, Me donne ses plaisirs et partage le miens. O jours de ma jeunesse hélas! je m'en souviens, Epris de la campagne, et l'aimant en poêle, Je ne lui demandais qu'un désert pour retraite, Pour compagnons des bois, des oiseaux et des fleurs. Je l'aimais, je l'aimais jusque dans ses horreurs : J'aimais à voir les bois, battus par les tempêtes, Abaisser tour à tour et redresser leurs têtes ; J'allais sur les frimas graver mes pas errants, Et de loin j'écoutais la course des torrents. Mais tout passe ; aujourd'hui qu'un sang moins vif m'endamme. Que les besoins des sens font place à ceux de l'âme, S'il est longtemps désert, le plus aimable lieu Ne me plait pas longtemps; les arbres parlent peu, Dit le bon la Fontaine; et ce qu'un bois m'inspire, Je veux à mes côtés trouver à qui le dire. Cette dernière pensée est la même que celle de Balzac : « La solitude est véritablement une belle chose, mais il y a plaisir d'avoir quelqu'un qui sache répondre, à qui on puisse dire de temps en temps que c'est une belle chose. » (Et aussi voir Cicéron, De Amicilia, ch. XXIII.) ↩

Il est bien vrai que la jeunesse seule a le don par excellence de peupler la solitude : elle porte en soi des essaims de rêves. Plus tard, quand les rêves se sont envolés et que bien peu sont revenus avec le rameau, quand l'ombre s'est retournée, qu'elle seule désormais marche et grandit devant nous, et que le soleil déjà couchant est derrière nos têtes, les souvenirs peuvent être doux, mais ils sont tristes aussi; ils sont plus froids, plus lents, ils nous font moins de bruit, et surtout ne remplissent point une âme avec ivresse. De là aussi la solitude a des attraits moins animés. Pourtant la nature en elle-même ne cesserait jamais sans doute pour ses vrais amis d'avoir le même charme puissant, mais c'est à la condition qu'ils lui soient restés fidèles. Si vous vous êtes pris vivement aux choses de la société, si l'ambition vous a une fois mordu le cœur, si le démon lit-

raire vous a irrité et piqué, si les autres passions faciès et secondaires se sont logées en vous et vous ont oculé leur nevre, vous êtes moins propre en effet à la ‚litude; au commerce avec la nature. Un 'doux poëte glais, le dernier des Lakistes survivants, Wordsworth, a remarqué quelque part: la nature a ses mystères, es secrets, ses replis; elle est sainte; elle ne se comunique pas en un jour à l'ambitieux, à l'homme du onde ou déplaisir, qui, dans une heure d'ennui ou de recompte, vient lui demander une distraction passaère, et qui croit en jouir familièrement parce qu'il l'a ne fois aimée et connue. Elle ne s'ouvre tout à fait u'aux âmes restées je ne dis pas innocentes, du moins impies, qui lui reviennent avec franchise et qui n'ont as de but plus cher. J.-J. Rousseau, Bernardin de aint-Pierre jusqu'à la fin de leur vie, celui qui écrivit berman, y sont restés autant sensibles peut-être qu'au renier jour. C'est qu'ils n'avaient pas joué à tous ces eux de la société, surtout à ce jeu dévorant de l'amntion, et que cette fièvre, la plus desséchante de toutes et dont on sait le moins se passer quand on en a été tteint, ne les avait jamais saisis. Un grand poëte, Lanartine, au temps de ses jeunes et belles douleurs, l'est écrié :

Mais la nature est là, qui t'invite et qui l'aime ; Plonge-toi dans son sein qu'elle l'ouvre toujours :

Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.

Redirait-il aujourd'hui les mêmes paroles ? et s'il les disait, la nature lui répondrait-elle comme autrefois ?

Notre jeune voyageur, encore précédé de tous ses rêves, s'ébattait donc à travers les forêts vierges, méditant tableaux et poëmes, lorsqu'un soir, arrivé proche des défrichements américains à une ferme où il reçut l'hospitalité, il trouva un journal anglais qui racontait fuite de Louis XVI, son arrestation à Varennes et réunion de presque tous les officiers de l'armée roya sous les drapeaux des Princes : il crut entendre la vo de l'honneur, et il partit, rompant à l'instant tous s premiers projets.

Il y a dans le cœur humain, surtout dans le cœur poëte, un certain besoin d'instabilité et de revireme qui fait que même les choses les plus chères et plus désirées, si elles se prolongent, on est heureux les rompre à la première occasion qui s'offre, et s tout si l'on peut se figurer qu'on les sacrifie.

tour en France. - Émigration. - Eudore aux bords du Rhin; Vauvenargues en Moravie. - Chateaubriand à Londres. - Essai sur les Révolutions ; idée du livre. - Système du cercle en histoire. - Défauts de composition. - Pages à tiroir. - Du sentiment du ridicule. - Une jeunesse qui ne rit plus.

Que voulait, après tout, Chateaubriand dans cette pointe en Amérique, une fois son premier but du Pôle publié ? Il voulait faire ce qu'il a fait en tous ses voyages, obéir à l'instinct de migration, échapper au secret enqui, voir, changer, ravir en courant ce qu'il lui fallait de réalité pour peindre ensuite ses fonds de tableaux et pour décorer ses mondes. Il lui advint là, d'ailleurs, ce qu'il éprouva toute sa vie : à peine arrivé dans un lieu, l'ennui le reprenait, et il-repartait aussitôt. Il harassait son guide, le grand Hollandais, comme plus tard en Grèce il mettra sur les dents domestique et janissaire, ne leur laissant pas un instant de repos, et menant les voyages comme la guerre, brûlant le pays comme on dit. Les figures romanesques, les chers fantômes qu'il promenait avec lui et qu'il commençait à animer d'une vie immortelle, nous les connaissons : lui d'abord, Rene, la grande et principale figure de ses tableaux; puis cette charmante Lucile, si poétique, si tendre, si mystérieuse, qu'il se plaisait à déguiser à peine dans le personnage d'Amélie, en lui prêtant ou en lui dérobant avec art des sentiments troublés; d'autres figures encore, dont il lui avait suffi d'entrevoir, en passant, quelques traits terrestres pour achever de les rêver et de les divinis dans le monde idéal de la poésie et de la passion, douce Céluta, la fière Atala, et aussi le vieux Sachem Une fois ces traits rapides saisis avec flamme, que fallait-il encore? revenir vite sur le théâtre du mond combiner, fixer dans une œuvre brillante ces tréso nouveaux, en tirer parti pour la gloire; intéresser, ravi conquérir à sa manière cette société maudite qu'il avi fuie un moment; se mettre en règle avec elle, lui pay la dette de l'honneur, obéir en un mot à ces autres ir tincts mondains non moins puissants chez lui que cei du solitaire, bien qu'alors moins déclarés.

Il revint en France, prit terre au Havre ( janvier 9: rejoignit sa famille en Bretagne, se maria ( moment si gulièrement choisi) pour complaire, dit-il, à sa sœ Lucile1, et partit le lendemain, ou peu s'en faut, de s mariage pour l'armée des Princes. Ce qu'il raconte da les Mémoires d'Outre-tombe de ses appréciations poli ques à Paris, en y passant, demanderait à être co fronté avec ses vraies opinions d'alors sur les homm et sur les choses, telles qu'on les lit dans l'Essai : ma ce côté nous importe peu ici. Il assista au siége Thionville, et il a rendu ses propres sensations dura les veilles nocturnes du camp, dans le récit d'Eudor quand celui-ci est aux avant-postes de l'armée romai sur les frontières de la Germanie. En général, j'ain mieux saisir ses impressions personnelles, là où ne se pose pas directement pour nous les dire : il y chance pour qu'elles sortent plus sincères, plus nat relies. Il est plus vrai sous le nom d'Eudore qu'en s« propre nom : « Épuisé par les travaux de la journée, je n'avais durant la it que quelques heures pour délasser mes membres fatités. Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier a nouvelle fortune ; et lorsqu'aux premières blancheurs de ube, les trompettes du camp venaient à sonner l'air de ane, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y ait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé ax périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu, sans une certaine ie belliqueuse, la fanfare du clairon, répétée par l'écho des chers, et les premiers hennissements des chevaux qui saaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le someil, les tentes encore fermées d'où sortaient quelques solts à moitié vêtus, le centurion qui se promenait devant les isceaux d'armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle mobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé ns l'attitude du silence, le cavalier qui traversait le fleuve loré des feux du matin, le victimaire qui puisait l'eau du orifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui gardait boire son troupeau1. »

1 Sur ce mariage il m'a été raconté d'étranges choses : je dirai pe etre ce que j'en ai su, à la fin de ces volumes. ↩

1 Les Martyrs, livre VI. ↩

Tels deviennent ses souvenirs, armés et vêtus à la roaine; telle devient la réalité réfléchie dans cette imanation merveilleuse. N'admirez-vous pas comme le taeau se compose et s'achève; comme de vingt traits bars observés un à un, puis rassemblés et groupés, il it faire un tout où rien ne manque? C'est l'art suprême. n aimable auteur moraliste, et peintre aussi, Vauve. argues, parlant à un jeune ami sur la Gloire et l'y montant, a rappelé également avec vérité et sentiment, rec moins d'art, mais d'une manière qui me touche lus encore, ses souvenirs de soldat, qui font vibrer la orde de l'honneur au sein de ce xviii* siècle amolli, qu'il est bien entendu que nous sommes dans une ude littéraire et que nous n'avons pas plus à nous presser que nous ne ferions dans une promenade, nous no permettrons ici le rapprochement :

« Quand vous êtes de garde au bord d'un fleuve, où pluie éteint tous les feux pendant la nuit et pénètre dans habits, vous dites : Heureux qui peut dormir sous une cab écartée, loin du bruit des eaux! Le jour vient; les omi s'effacent et les gardes sont relevées; vous rentrez dans camp; la fatigue et le bruit vous plongent dans un doux s meil, et vous vous levez plus serein pour prendre un re délicieux. Au contraire, un jeune homme né pour la vei que la tendresse d'une mère retient dans les murailles d' ville forte, pendant que ses camarades dorment sous la t et bravent les hasards, celui-ci qui ne risque rien, qui ne rien, à qui rien ne manque, ne jouit ni de l'abondance ni calme de ce séjour : au sein du repos, il est inquiet et ag il cherche les lieux solitaires; les fêtes, les jeux, les specta ne l'attirent point; la pensée de ce qui se passe en Mor occupe ses jours, et pendant la nuit il rêve des combat des batailles qu'on donne sans lui1. »

1 Vauvenargues, Discours sur la Gloire. ↩

On a ici le sentiment de l'honneur, de la vertu, patriotisme dans toute sa pureté et son ingénuité sentiment moral, exquis, antique, plus antique celui d'Eudore, malgré le costume romain de ce nier. C'est la différence du moraliste au poëte pitt que, au peintre.

Eudore ne fait encore qu'exprimer les sensations i velles de son auteur, dans ces paroles qui contras si bien avec ce que nous avons vu des perspective finies du Désert américain; on dirait qu'il étouffe m tenant dans cet automne brumeux de nos contrée:

« Mais lorsque jetant les yeux autour de nous, nous ap viens les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel aière qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée1, ce eil impuissant qui ne peint les objets d'aucune couleur; and nous venions à nous rappeler les paysages éclatants de Grèce2, la haute et riche bordure de leurs horizons, le cfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l'azur velouté in ciel où se joue une lumière dorée ; alors il nous prenait désir si violent de revoir notre terre natale, que nous ons près d'abandonner les Aigles. » Partout M. de Chateaubriand, jeune, faisait la même tose : à travers ses fortunes diverses, en Amérique ou i camp de Gondé, il ramassait des images que l'art du and écrivain devait employer et distribuer un jour. Il ›rtait dans son havresac Atala, et déjà il préparait, sans songer, Eudore. Il ne paraît pas d'ailleurs avoir épousé en vivement cette cause des Princes ; il fit alors ce 'il jugea de son honneur comme émigré, mais rien de lus.

1 Ce sont de ces expressions comme il les aime et comme il les crée, qui peignent d'un trait et comme d'un son : ainsi la cime indéterninée des forêts : le désert qui déroule ses solitudes démesurées; le iel noyé de la Scandinavie... ↩

2 Lui, au lieu de Grèce, il se rappelait alors ou se figurait ce qui l'avait pas moins d'éclat, - un paysage des Florides au printemps. ↩

Il a raconté lui-même comment, atteint de maladie urant la retraite des Prussiens, en 92, on le crut mort, t on le laissa au bord d'un fossé, d'où il arriva comme put à Namur. S'il avait péri là, que de trésors littéaires nous manquaient ! Quelle direction, quelle impul-on puissante aurait fait faute, et comme un seul aneau brisé aurait changé la suite et l'enchaînement de a tradition littéraire, telle qu'elle s'offre à nous aujour- 'hui ! - Et ! Messieurs, on parle toujours, comme d'une or ce fatale et comme d'une cause souveraine, de l'esprit lu siècle, de l'esprit du temps : cet esprit du temps à charue époque, il faut bien le savoir, n'est qu'un effet et un produit. Ce sont quelques hommes supérieurs qui le fo et le refont sans cesse en grande partie et qui le déte minent, cet esprit de tous, en s'appuyant sans dou sur ce qui est à l'entour et en partant de ce qui a pr cédé, mais en renversant aussi d'ordinaire tout un ét de choses, même au moral, et en le renouvelant. A ch que tournant de siècle, il y a de ces hommes puissan qui donnent le signal, - c'est trop peu dire, - q donnent du coude à l'humanité et lui font changer ‹ voie. Supposez Bonaparte noyé dans la traversée en r venant d'Egypte, ou Chateaubriand mort de la fièvre quelques la do de fonce ja de du os secte, la g