Première leçon
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La vraie méthode avec les contemporains : - pourquoi l'on commence par Chateaubriand. - De la littérature du xviIe siècle ; son caractère ; - continuité de régime. - Des dix années révolutionnaires. - Littérature du Directoire : - ce qu'elle aurait pu être. - Inauguration de l'Institut : discours de Daunou. — Les Écoles normales. — Mme de Staël sous la république.
Si l'époque du dix-neuvième siècle que nous abordons était aussi bien une époque ancienne, et que nous voulussions la traiter d'une manière soi-disant complète, tout à fait méthodique, qu'aurions-nous à faire pour en établir l'histoire? A noter, à relever par ordre d'apparition les principaux ouvrages publiés depuis 1800; à les classer peut-être par genres; ou bien encore, à parler des auteurs successivement et à mesure qu'ils nous seraient signalés par la date de leur mort. C'est ce qu'on appelle la méthode régulière proprement dite, celle des Bénédictins dans l'Histoire littéraire de France. Une corporation, une Académie n'en admettra jamais d'autre. De la sorte on n'omet rien; on croit être plus exact, et l'on ne fait que de l'histoire morte. L'avantage d'être contemporains, je veux dire, d'avoir l'esprit vivant de la tradition et le sentiment des vrais rapports, de l'importance relative des hommes et des choses, c'est de pouvoir sortir tout d'abord et sans témérité de cette voie de classification et de catalogue, et d'aller à ce qui a influé, à ce qui compte1. Si pour écrire l'histoire militaire des premières années du siècle, on allait au Ministère de la guerre relever le dossier des maréchaux, généraux, par ordre de grade dans la hiérarchie et suivant la date de leur mort, on ferait une histoire militaire bien confuse, et qui serait bien peu fidèle, en ce qu'elle mettrait sur le même rang ex æquo ceux qui ne le sont pas. Car qu'y a-t-il eu, en réalité, au milieu de tous ces noms ? quatre ou cinq grands généraux et vrais capitaines autour du plus grand. Le reste a servi sans doute, mais secondairement et à la suite. Toute la partie originale de l'histoire se retrouve, si l'on sait bien les faits et les combinaisons de ces chefs principaux.
1 Dans un article du Journal des Savants où il critique l'estimable ouvrage de la Poésie française à l'époque impériale par M. Bernard Jullien (janvier, 184G, page 17), M. Patin, en signalant les inconvénients de la méthode qui s'attache à des classifications mortes, a très-bien montré comment il fallait avant tout reproduire le mouvement, l'unité et l'ensemble d'une époque littéraire, et il a tracé le plan «'une histoire de la littérature de P'Empire, telle qu'il la conçoit. Je suis heureux de m'être rencontré avec lui dans la généralité du plan et dans plus d'un détail. ↩
A plus forte raison en est-il ainsi dans l'histoire littéraire, là où les soldats comptent moins, et où les chefs sont presque tout. Nous commencerons donc par le plus grand et le plus signalé des personnages littéraires qui parurent à l'entrée du siècle. Je vous ai fait remarquer que la période des quarante-huit dernières années se partageait assez bien en trois périodes secondaires, de quinze ans à peu près chacune. Quinze ans, a dit Tacite, c'est un espace considérable de la vie humaine : quindecim annos, grande mortalis avi spatium1. C'est le temps qu'il faut à une génération pour se produire, pour naître, fleurir et régner, puis se trouver en face d'une autre génération nouvelle déjà grandie, laquelle à son tour lui dispute l'empire. Eh bien, il y a un homme qui a eu le privilége de durer et de persister, disons mieux, de régner durant les trois périodes, durant les trois fois quinze ans que nous avons traversés : trois âges d'homme! Sous le Consulat et l'Empire il brille du [ ramier jour, dès le premier matin ; comme un météore. Sous la Restauration il est à son zénith; il la remplit. Bien plus, il est au cœur des choses et des luttes de chaque jour, et l'on reconnaît son épée à l'éclair dans chaque mêlée. Sous le dernier régime ; il se tient à l'écart, et ne sort plus de sa tente que par intervalles; il n'a plus, si vous le voulez, qu'un règne honoraire, surtout dans ces derniers temps; mais enfin, le respect, l'admiration ne se sont pas retirés de lui un seul jour; et celui dont nos pères, encore jeunes, lisaient avec étonnement et avec la surprise de la nouveauté, Atala ou René, voilà que vous cherchez chaque matin avec curiosité ses dernières pages sorties de sa tombe, et toutes parfumées pourtant ( au moins quelques-unes ) d'un certain souffle de jeunesse et d'un reste de fraîcheur. ! y a là une destinée littéraire et plus que littéraire, une destinée vraiment historique et monumentale, à laquelle se rattache de loin aux yeux de la postérité toute une période accomplie. Ce sont des monarques dans la république des Lettres, que des personnages qui durent comme Voltaire ou comme M. de Chateaubriand. Ils obtiennent, ils usurpent une espèce de sceptre. Je ne prétends pas établir un rang, ni fixer la valeur des œuvres, mais seulement mesurer les rapports apparents et l'étendue du rayon; et en ce sens, on peut dire que M. de Chateaubriand est et demeurera en perspective le premier, le plus grand des lettrés français de son âge.
1 Agricolæ Vita, III. Ce mot que chacun peut emprunter directement à Tacite a été fort cité dans ces derniers temps, et par des personnes même qui ne sont pas de grands lecteurs de Tacite : M. de Chateaubriand l'a mis en honneur et en circulation par l'application qu'il en a faite en une de ses pages si lues ; et lui-même il est fort possible qu'il l'eût remarqué et retenu pour l'avoir vu employé dans une excellente Notice sur Rollin par sen ami Gueneau de Mussy (1805). Mais le mot n'a retenti pour tous que depuis que le grand Echo l'a répété. ↩
Mais nous avons à voir en quelles circonstances il s'est produit, et ce qu'était le monde littéraire à la veille de son apparition : car ce fut moins un auteur d'ouvrages complets et parfaits en eux-mêmes qu'un homme de mouvement et d'influence; et la première des qualités de son génie se trouve encore l'à-propos1.
1 Cet à-propos pour l'éclat, il l'eut toujours, depuis sa première entrée jusque dans les diverses circonstances critiques de sa vie, même dans ce qu'on peut appeler ses coups de téle; il savait prendre son temps et saisir le joint des choses. On peut trouver qu'il n'a manqué cet à-propos que par l'heure de sa mort. Et encore, s'en allant à ceite heure tardive et confuse, il eut la satisfaction (satisfaction bien triste, mais enfin c'est la dernière des mourants) de voir s'accomplir ce qu'il avait prédit. Il put croire que la société s'en allait avec lui, de même qu'elle avait attendu son signal autrefois pour commencer à renaitre. ↩
La littérature du dix-neuvième siècle est séparée de celle du dix-huitième proprement dit, par un intervalle de dix années qui s'étendent depuis la prise de la Bastille jusqu'au 18 Brumaire, depuis le moment où s'ouvrit la brèche contre l'ancien régime jusqu'au jour où l'on recommença l'ère d'un régime nouveau. Cet intervalle fut tout révolutionnaire, sans aucun repos, perpé. tuellement coupé par des catastrophes. La plus longue durée de chaque régime (si l'on peut appeler de ce nom le règne éphémère de constitutions mouvantes) ne passa jamais trois années. Il ne se passa jamais trois ans sans une révolution, - je ne parle pas des insurrections, il y en avait tous les jours, mais sans une révolution ; ou un coup d'État comme celui de Fructidor, qui venait avertir que rien n'était établi. Le dix-huitième siècle, au contraire, avait été une époque toute calme et toute paisible ; depuis la mort de Louis XIV jusqu'en 1788, c'est-à-dire durant plus de soixante-dix ans, la France avait joui des bienfaits d'une paix intérieure, que les expéditions et les guerres du dehors n'avaient alarmée et troublée qu'à de rares moments, et n'avaient, le plus souvent, servi qu'à exciter et à ranimer. Fontenoy, Rosbach même, n'étaient que des émotions; la guerre d'Amérique était une partie de plaisirs. « Après tout, écrivait quelqu'un qui avait eu depuis à subir toutes les transes de la Révolution, et dont la pensée se reportait vers ces soixante-dix années antérieures, ce sont encore celles, depuis le siècle des Antonins, où il a été le moins difficile et le moins périlleux d'exister. » Grâce à une si longue paix et à un si parfait loisir, la civilisation était arrivée à une extrême douceur; la vie humaine avait acquis tout son luxe et tout son raffinement. Le luxe de l'esprit était en première ligne, et la bonne société le prisait avant tout. Cette bonne société, ce qu'on appelait ainsi, s'était fort étendue, et formait un cercle imposant. « Des dix années de la Régence, a dit Lemontey, il sortit un résultat général qu'on peut réduire à ces simples termes : l'influence de la Cour sur la capitale diminua considérablement, et l'influence de la capitale sur le royaume s'accrut au même degré. Toute la destinée de la France jusqu'à la fin du dix-huitième siècle sera la conséquence de ces deux propositions. » Les gens d'esprit qui voulaient se produire dans les Lettres avec distinction n'étaient plus, comme au dix-septième siècle, en présence surtout de la Cour, ils avaient à compter avec l'opinion; et cette opinion qui avait ses caprices, ses vogues1, ne subit point, durant toutes ces années, de ces tempêtes et de ces secousses profondes qui changent l'atmosphère des esprits : dans la sphère morale, le même régime atmosphérique continua. Durant cette période heureuse et presque unique dans l'histoire, il s'était composé de grands et longs ouvrages, des monuments ; et les écrivains célèbres avaient pu parcourir toute leur carrière, naître à la célébrité, se développer et mourir, sans être à tout moment interrompus, déjoués et harcelés par ces crises sociales et politiques qui brisent les plus prudentes destinées. Montesquieu avait pu fournir toutes les phases de son génie d'écrivain, passer des Lettres Persanes aux Considérations sur les Romains, et s'élever graduellement à l'Esprit des Lois, en vertu de son seul mouvement et de son seul progrès intérieur. De telles conditions heureuses aident fort à l'unité et à la dignité et si nous reportons notre pensée sur nos écrivains d'aujourd'hui, obligés de s'accommoder à deux ou trois régimes différents et souvent contraires, coupés en 1814 et en 1815, en 1830, en 1848, nous serons plus indulgents peut-être pour leur versatilité en apparence si étrange, et pour leur carrière bigarrée; ou du moins nous nous l'expliquerons parfaitement.
1 Querellessur la Bulle, sur l'Encyclopédie, querelles sur la musique, sur le commerce des grains, elc., elc. ↩
Voltaire, de même, n'avait eu, dans sa longue carrière, à subir d'autre métamorphose que celle de son talent de plus en plus libre, de son humeur plus pétulante (s'il était possible) et plus audacieuse en vieillissant; d'ailleurs il se ressemble à lui-même d'un bout à l'autre, et il court risque de se répéter bien plus encore que de se contredire. Jean-Jacques n'avail eu à consulter que les inspirations de la nature, de la solitude, et de sa méditation mêlée de rêve. Ses plus grands orages, après ceux de la Sorbonne, étaient sortis tout formés de son esprit malade et de son pauvre cœur. Buffon enfin, le plus semblable à lui-même et le plus un des hommes de génie, avait pu élever, assise par assise, le monument de son Histoire naturelle, sans avoir à se déranger que pour aller et venir en carrosse de sa tour et de son parc de Montbar au Jardin du Roi. Les hommes célèbres du dix-huitième siècle avaient pu mourir et disparaître successivement, Montesquieu (1755), Voltaire et Jean-Jacques (mai et juillet 1778), d'Alembert (1783), Diderot (1784), Buffon, le dernier, fermant la marche (1788), en croyant à un adoucissement véritable, à un perfectionnement presque définitif de l'espèce et de la race humaine, et comme, après tout, l'homme, même le plus supérieur, ne juge que par ce qu'il voit, il avait fini par se glisser dans le jugement même des plus sages et des plus fermes esprits d'alors, une part d'illusion et d'optimisme, qui était devenue le lieu commun des disciples et la déclamation enthousiaste des générations confiantes. On avait oublié tout à fait que sous l'homme, même le plus civilisé, on atteint vite le sauvage. Aussi, quand sonna l'heure de la Révolution de 89, tout le monde y donna, tête baissée, dès le premier jour; mais le choc fut prompt, le réveil terrible, le désabusement amer et cruel. La culture littéraire fut brusquement interrompue.
Jusqu'à la fin elle avait prospéré sans trop faiblir. Les Études de la Nature (1784) et l'adorable histoire de Paul et Virginie (1787), le Voyage en Syrie et en Égypte de Volney (1787) et ceux du Jeune Anacharsis (1788), honoraient d'un pur éclat les dernières années paisibles du règne de Louis XVI. Le Mariage de Figaro (1784), à travers les applaudissements et les rires, était déjà un signal menaçant de l'attaque révolutionnaire.
89, en arrêtant les talents déjà formés, en produisit d'autres à l'instant, et la France naquit du même jour à la vie et à l'éloquence politique. Les Romains, qui mettaient volontiers toute la littérature dans l'éloquence, ce grand instrument de gouvernement ( 1u regere imperio...), disaient que rien n'était plus favorable à la production des talents que les jours d'orage : « Nostra civitas, donec erravit, donec se partibus et dissentionibus, et discordiis confecit, donec nulla fuit in foro pax, nulla in senatu concordia, nulla in judiciis moderatio, nulla superiorum reverentia, nullus magistratuum modus, tulit sine dubio valentiorem eloquentiam, sicuti indomitus ager habet quasdam herbas lætiores1. » Ce que Montaigne, sans en avertir, a traduit de la sorte : « L'éloquence a flori le plus à Rome lorsque les affaires ont esté en plus mauvais estat, et que l'orage des guerres civiles les agitoit : comme un champ libre et indompté porte les herbes les plus gaillardes2. » Cela était vrai pour eux plutôt que pour nous peut-être; c'étaient de rudes athlètes, et plus faits que nous à un antagonisme violent : mais sans contredire ici cette assertion classique, sans prétendre nier que le souffle des grandes tempêtes aille chercher jusque dans les profondeurs de la société et y exciter tous les hommes qui se sentent faits pour les luttes publiques et pour l'action, il n'est pas moins certain que ces époques en dévorent beaucoup avant l'heure de la maturité; et surtout elles effarouchent, elles font rentrer en elles-mêmes ces autres natures tendres, poétiques, rêveuses , si éminemment littéraires. Virgile court risque d'y périr, et Horace attendra que la foudre ait fait silence pour commencer à chanter. Il suivra le précepte de Pythagore : « Dans la tempête il faut adorer l'écho. » En somme, il ne se fit oint, il ne put point se faire de grandes œuvres, de grandes compositions littéraires durant les dix années rdentes de la Révolution. La tribune eut ses moments le tonnerre et d'éclat, la scène eut ses soirées brillantes, comme la presse eut ses pamphlets du matin. Ces sortes l'œuvres n'excèdent pas le degré de suite et d'attention que permettent les circonstances. On peut avoir le Philinte de Fabre d'Églantine, le vieux Cordelier de Camille Desmoulins, et même l'Agamemnon de Lemercier : on ne se met pas à écrire l'Esprit des Lois sous la Constituante ni sous le Directoire; ou si on se mettait à l'écrire, la plume tomberait des mains bien des fois, et il y aurait tel moment de désespoir où l'on jetterait au feu le manuscrit.
1 Dialogus de Oratoribus, XL. ↩
2 Essais, liv. I, ch. li, De la vanité des paroles. ↩
Je conçois même plutôt que d'illustres savants, des têtes puissantes comme celle d'un Lagrange on d'un La Place, s'isolent au sein des révolutions, s'enferment comme Archimède, dans la haute sphère, dans la sphère d'Uranie ,
Edita doctrina sapientum templa serena,
et développent d'une plume aidée du compas leurs conceptions inaltérables, sans se soucier des troubles de la terre1. Mais pour des œuvres, littéraires, c'est-à-dire essentiellement humaines, dont la matière s'agite et bouillonne au même moment où l'écrivain la voudrait fixer, il n'y a pas moyen alors : il faut du loisir, du calme, une certaine sécurité pour l'artiste, un temps de repos de la part du modèle.
1 L'Exposition du Système du Monde, par La Place, est de 1796; la Théorie des Fonctions analytiques, par Lagrange, est de 1797. ↩
En un mot, l'artiste humain travaille sur une matière essentiellement mobile et mouvante; mais si elle passe à l'état de lave brûlante, ce n'est pas le moment de la saisir; il faut du moins qu'elle soit un peu refroidie.
Ainsi donc, en ces années de la Révolution, il n'y avait pas de place pour composer un grand ouvrage. La circonstance dominait et inspirait tout. Deux ou peut-être trois générations d'orateurs bien vite dévorés (mais non, deux générations seulement, ceux de la Constituante et ceux de la Gironde, la génération de Mirabeau et celle de Vergniaud, - car ceux qui vinrent après tuèrent, proscrivirent; ils furent terribles, et se dispensèrent d'être éloquents); - des auteurs dramatiques spirituels ou hardis , et souvent déclamatoires (Picard, Lemercier, Marie-Joseph Chénier); beaucoup de vaudevillistes dont les gaietés frivoles contrastaient avec le fond sombre du tableau ; - des potes, comme Fontanes, se faisant journalistes ; des critiques comme La Harpe redescendus à la polémique; - chacun vivant au jour le jour, et improvisant, brochant ce que dictait l'esprit de parti ou la nécessité : - tel est, avec des éléments assez riches, mais épars, le tableau peu flatté, et assez fidèle, de l'ensemble de la littérature française, même depuis Thermidor jusqu'au 18 Fructidor, ou jusqu'au 18 Brumaire.
Pour qu'une lillérature ait de la vie avec ensemble et consistance, il faut une certaine stabilité non stagnante; il faut, pour l'émulation, un cercle de juges compétents et d'élite, quelque chose ou quelqu'un qui organise, qui régularise, qui modère et qui contienne, que l'écrivain ait en vue et qu'il désire de satisfaire; sans quoi il s'émancipe outre mesure, il se disperse et s'abandonne. Au dix-septième siècle on avait eu Richelieu ; on avait eu Louis XIV aidé de Boileau. Au dix-huitième siècle on avait la société, l'Upinion, cette reine d'alors. Les grands siècles littéraires ont toujours eu ainsi un juge, un tribunal dispensateur, de qui l'écrivain se sentait dépendre, quelque balcon, ou pour parier comme la Bruyère quelque balustre, duquel descendait la palme et la récompense1. Aux époques tout à fait libres, il peut y avoir un moment d'inspiration générale, un souffle universel et rapide qui suffit pendant quelque temps à la production diverse et spontanée des œuvres; mais encore, en y regardant bien, on verrait le plus souvent au-dessous quelque nom de personnage essentiel, central, ralliant et sachant diriger, sans trop le faire paraître, quelque Périclès, quelque Médicis, une cour d'Élisabeth, ou de Ferrare, ou de Weymar, ou enfin ce cercle plus ou moins précis des jugements publics que les modernes ont compris par le seul mot d'Opinion. Or, sous le Directoire, dans ce pêle-mêle, il n'y avait ni prince, ni opinion régnante, ni public rangé devant vous (corona) : de là, toute licence.
1 On ne rencontre nulle part, à aucune époque, un ensemble et un concert de réunions aussi accomplies que sous Louis XIV : Chantilly, l'écueil des mauvais ouvrages ; la jeune Cour de Madame, où Mme de La Fayette et M. de Tréville donnaient le ton; le monde de M. de La Rochefouceuld, de Mme de Sévigné, du cardinal de Retz. On se rappelle les beaux vers dans lesquels Boileau s'est plu à dénombrer tous ces cercles choisis, que couronnaient Chantilly et Versailles : Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées, etc. (Épitre VII, à Racine.) ↩
Pourtant, on saisirait un moment, vers 179ž, où une littérature républicaine parut avoir quelque chance de se développer et de s'établir; les talents ne manquaient pas, non plus qu'une sorte d'inspiration particulière et sui generis, dont on trouve des exemples dans les écrits d'alors, dans ceux de Garat, de Daunou, de M.-J. Chénier, de Lemercier, de Benjamin Constant, et dont Mme de Staël a essayé de construire la théorie dans son livre de la Litératture, publié en 1800. Si le Directoire, en un mot, avait duré avec la Constitution de l'an III, il y avait possibilité de ce côté à l'établissement d'une littérature. Mais cette possibilité n'était que secondaire, et il était impossible que le Directoire durât.
M. Thiers , avec cette vivacité d'intelligence et cette émotion rapide qui le caractérisent, a ressaisi et rendu le sentiment de ce qui aurait pu inspirer cette époque, lorsque dans une page de son Histoire de la Révolution, terminant le tableau de la première campagne d'Italie, il s'est écrié éloquemment (Je vous demande, Messieurs, la permission de vous lire cette page, nos leçons devant ainsi se composer en grande partie de lectures que nous ferons ensemble) :
« Jours à jamais célèbres et à jamais regrettables pour nous ! A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle et plus grande ? Les orages de la Révolution paraissaient calmés; les murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la tempête : on regardait ces restes d'agitation comme la vie même d'un État libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable; le sol entier, restitué à des mains industrieuses, allait être fécondé. Un Gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la république avec modération ; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes les voix étaient ubres. La France, au comble de la puissance était maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyré nées, de la mer aux Alpes. La Hollande, l'Espagne allaient unir leurs vaisseaux aux siens, et attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables armées faisaient flotter ses trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils seulement par l'age et le courage, conduisaient ses soldats à la victoire. Iloche, Kléber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et une foule d'autres encore, s'avançaient ensembre. On pesait leurs mérites divers, mais aucun œil encore, si perçant qu'il pût être, ne voyait dans cette génération de héros les
alheureux ou les coupables ; aucun œil ne voyait celui qui lait expirer à la fleur de l'âge, atteint d'un mal inconnu, lui qui mourrait sous le poignard musulman, ou sous le feu memi, celui qui opprimerait la liberté, celui qui trahirait i patrie : tous paraissaient grands, purs, heureux , pleins avenir ! Ce ne fut là qu'un moment; mais il n'y a que des toments dans la vie des peuples, comme dans celle des indiidus. Nous allions retrouver l'opulence avec le repos ; quant la liberté et à la gloire, nous les avions !...... « Il faut, a dit un Ancien, que la patrie soit non-seulement heureuse, mais suffisamment glorieuse. » Ce vœu était accompli. Franais, qui avons vu depuis notre liberté étouffée, notre patrie envahie, nos héros fusillés ou infidèles à leur gloire, n'ou- ›lions jamais ces jours immortels de liberté, de grandeur et l'espérance ! »
Donnez dix ou quinze ans de vie au Directoire, et certainement l'esprit d'enthousiasme si vivement rendu dans cette page, et ressenti dans le temps par plusieurs, aura produit une littérature distincte, ayant sa marque à elle.
La fondation de l'Institut, dont la séance d'inauguration eut lieu le 15 germinal an IV (4 avril 1796), indique encore assez bien le caractère général et comme officiel qu'aurait eu la littérature du Directoire si elle avait pu s'établir. Ce fut Daunou qui prononça le Discours d'inauguration; ce Discours, ferme, serré, animé d'une certaine éloquence intérieure, marquant avec rigueur l'enchaînement des idées et la propriété des termes, exprime à merveille les espérances et les vœux que les amis sérieux du régime d'alors formaient pour la destinée connexe des Sciences, de la Philosophie et des Lettres; il n'offre pas seulement le programme des travaux futurs de l'Institut, mais encore celui de la littérature directoriale, datant de l'an III, - de cette littérature un peu sombre et abstraite, mais distinguée, qui révère Sieyès comme son grand pontife caché, qui peu montrer Garât comme le plus brillant de ses prosateurs Cabanis comme son Vicq-d'Azyr, son physiologiste élo quent, Ginguené comme son critique érudit, Rœdere comme son journaliste ordinaire, et dont M.-J. Chérie a fait entendre le chant du cygne dans son Élégie de la Promenade1.
1 Fauriel, venu un peu après, aurait été le critique le plus original de cette époque (pour peu qu'elle eût duré), - trop original même ; e Daunou, à qui il prodigua l'estime, ne put jamais lui pardonner cette originalité. - Pour rattacher encore à ce moment tous les noms essentiels qui en portent la marque, j'ajouterai que Condorcet en était comme l'oracle révéré : son ouvrage posthume, l'Esquisse d'un Tableau historique des Progrès de l'Esprit humain, fut une des premières publications qui inaugurèrent la période que j'appelle de l'an III: elle s'ouvrit en quelque sorte sous ses auspices, et se mit comme en devoir de réaliser dans tous les ordres son philosophique testament. La belle et noble veuve de Condorcet apportait elle-même sa part dans l'héritage en traduisant la Théorie des Sentiments moraux d'Adam Smith (an VI), et en y joignant des Lettres sur la Sympathie, adressées à Cabanis, dans lesquelles elle cherchait à fixer l'accord de la sensibilité et de l'attendrissement avec la raison. Les travaux idéologiques de M. de Tracy, enfin, portent le cachet du meme moment et en sont peut-être le plus exact produit. - Quant a Victorin Fabre que nous avons vu le disciple tardif de cette école, il n'en fut jamais, saut quelques bonnes pages, que le rhétoricien bouffi, et. comme on l'a dit, un avorton hydropique. ↩
Quoi qu'il en soit de cette belle Élégie finale (belle par le sentiment plutôt que par le style, et encore plu éloquente que poétique), il est sensible que le côté faible de cette littérature était la poésie2, On ne l'admettait qu'à la suite, à la fin, après les sciences mathématiques et physiques qui occupaient le premier rang: après les sciences morales et politiques, et sous le conrôle de la philosophie, qui l'invitait, il est vrai, à s'énanciper, à reprendre son libre essor : mais cette inviation là ressemblait un peu à celle que l'Empereur aisait adresser un jour aux Comédiens français conviés n partie de plaisir à Saint-Cloud, et que M. de Taleyrand leur transmettait en ces termes: « Messieurs, l'Empereur entend qu'on s'amuse. » — La philosophie, 'analyse, permet à Messieurs les beaux-arts de s'émanciper, à condition toutefois de rester patriotes et répulicains. Voici, au reste, les passages du discours de Daunou qui se rapportaient aux beaux-arts, compris dans la troisième Classe de l'Institut :
2 A la poésie de cetle heure médiocrement propice, se rattacheraient encore quelques Contes spirituels, mais prosaïques, d'Andrieux, et le prême de la Gastronomie de Berchoux, publié un peu plus tard (1801), mais conçu et médité sous le Directoire. Il sera dit plus loin un mot de la Guerre des Dieux. ↩
« La troisième Classe1 de l'Institut est dévouée à ces arts créateurs, qui semblent les chefs-d'œuvre de l'industrie humaine, les derniers produits de toutes les connaissances, de toutes les méditations, et dont néanmoins la destinée, jusqu'à ce jour invariable, fut de commencer l'instruction de chaque peuple, de précéder partout les sciences physiques et morales, et d'en préparer le retour. Séduite elle-même par ces arts enchanteurs, la tyrannie ne s'aperçoit pas des écueils au milieu desquels ils l'entraînent; elle se croit couverte de l'éclat des talents et forte de leur gloire, tandis que, provoquant peu à peu l'audace de la pensée et l'énergie des sentiments, les Lettres amènent la philosophie et appellent de loin la liberté.
1 Ce mot de Classe même sentait la gêne et était capable de faire fuir la poésie. ↩
« La Révolution cependant, alors mème qu'elle consommait l'affranchissement des beaux-arts, parut d'abord peu favoriser leur progrès, et un moment le ralentir2. Ce n'est pas qu'ils n'aient aussi, durant ces années de commotions et de troubles, offert à la liberté des tributs honorables : souvent l'éloquence, la poésie3, la musique, ont pris avec un éclatant succès le noble accent du patriotisme; mais lorsque de si grands intérêts occupaient tous les esprits, que de si pressants périls captivaient toutes les pensées, les arts de la paix pouvaient-ils se promettre, au sein de toutes les discordes , d'attirer et de fixer sur eux ces regards rémunérateurs, cet hommage de l'admiration publique, dont l'espoir est nécessaire au talent pour qu'il soit tout ce qu'il peut être ? Que dis-je ? distrait lui-mêne par tant d'événements, froissé par les partis, atteint par les malheurs communs, et partageant surtout avec un dévouement assidu les saints devoirs que la patrie imposait à tous les citoyens, le talent retrouvait-il assez pleinement, pour ses travaux paisibles et solitaires, ce loisir calme, ce recueillement religieux, cette attention immobile et profonde réclamés peut-être à un degré encore plus éminent dans les beaux-arts que dans les sciences, et sans laquelle il n'est pas donné au génie de perfectionner ses ouvrages ?
2 Il est obligé lui-même de reconnaître la décadence et l'abaissement des Lettres durant la Révolution. ↩
3 Au premier rang de ces tributs alors offerts à la liberté par qui tout s'agrandit et se régénère, peut rouvrir le Temple du Goût * et recommencer français, par le citoyen Le Brun, imprimées par ordre du co mité d Instruction publique, an III ; on y trouve l'Ode sur le vaisseau le Vengeur, mais qui ne suffit pas pour racheter d'horribles strophes dans les pièces qui sont à côlé. Marie-Joseph Chénier, dans ses Poésies lyriques imprimées en l'an V ( chez Didot, à 250 exemplaires). recueillait ses Hymnes et chants patriotiques, que dans la suite ses Œuvres complètes n'ont pas tous reproduits. Il y a quelques nobles et fiers accents; mais le ton général est sec, aride et déclamatoire. ↩
« Mais qui mieux que la liberté, par qui tout s'agrandit et se régénère, peut rouvrir le Temple du Goût1 et recommencer n siècle de gloire? Ce peuple qui jadis brilla, dans la Grèce, le l'immortel éclat des arts, était un peuple républicain, et parmi nous, sous l'empire même de la monarchie, c'étaient encore les leçons et les exemples des nations libres, leurs monuments et leur histoire, c'étaient les pensées, les sentiments et le génie de la République qui fécondaient les talents et leur inspiraient des chefs-d'œuvre. Quelle renaissance auguste est donc promise à ces arts sublimes, quand la France est devenue plus que jamais leur patrie, et qu'environnés d'institutions républicaines comme eux, ils se retrouvent dans leur antique et naturel élément !
1 Le goût et la liberté! là est le nœud délicat. L'exemple d'Athènes est unique et ne prouve rien, Il y a quelques années deja qu'un de mes amis fort docte, et d'ailleurs bon républicain, me donnait l'idée d'un joli Essai à faire, sous ce titre : Que la Censure a été utile au bon goût en littérature. Je ne conseillerais certes à personne d'essayer de rétablir la Censure ; mais il faut être juste envers ses ennemis, surtout quand ils sont morts. Il en est de la Censure comme de la rime, elle a servi beaucoup à la pensée en la gênant ; elle a forcé de s'ingénier, et de trouver ce qu'en temps de pleine liberté on ne se donne pas la peine de chercher Quand la Censure n'étouffe pas toute pensée comme en Italie, elle l'aiguise. Cela a eu lieu en France au xvie siècle et sous la Restauration. Témoin Fréron, me disait mon judicieux ami. Le lendemain de la première représentation de l'Écossaise où il était joué en personne, il écrivit un article furieux, injurieux ; la Censure d'alors refusa 'autorisation. Nouvel article, furibond encore; - nouveau refus. Tout cela le réduisit à faire l'article : Relation d'une grande bataille (voir « Année littéraire, 1760, tome V, p. 209) qui est en son genre un petit chef-d'œuvre, et où il triomphe de la difficulté avec tout le bon goût dont il est capable. Il ne l'aurait jamais fait sans les obstacles que la Censure opposa à sa première colère toute brute. La Censure donna de a finesse, même à Fréron. - Il y a beau jour, au reste, que l'abbé Gaiani prédisait à cet égard notre avenir ; il écrivait sous Turgot dans ane lettre à Mme d'Épinay (Naples, 24 septembre 1774) : « Dieu vous « préserve de la liberté de la presse établie par édit! Rien ne contribue davantage à rendre une nation grossière, à détruire le goût, à » abâtardir l'éloquence et toute sorte d'esprit. Savez-vous ma définition du sublime oratoire? C'est l'art de tout dire, sans être mis à « la Bastille, dans un pays où il est défendu de rien dire. Si vous ouvrez les portes à la liberté du langage, au lieu de ces chefs-d'œuvre « d'éloquence, les remontrances des Parlements, voici les remontrances qu'un Parlement fera : « Sire, vous êtes un.... » La contrainte de la décence et la contrainte de la presse ont été les causes « de la perfection de l'esprit, du goût, de la tournure, chez les Français. « Gardez l'une et l'autre, sans quoi vous êtes perdus. Une liberté, telle « quelle, est bonne ; on en jouit déjà..... Si vous accordez par un édit « la liberté, on n'en saura plus aucun gré au ministère, et on l'insultera, comme on fait à Londres. La nation deviendra aussi grossière « que l'anglaise, et le point d'honneur (l'honneur, le pivot de votre « monarchie) en souffrira. Vous serez aussi rudes que les Anglais, sans « être aussi robustes. Vous serez aussi fous, mais beaucoup moins « profonds dans votre folie. Bonsoir. » - Je cite tout ceci sans autre but que de montrer que la question de l'accord entre la liberté et le goût n'est pas aussi simple que la posait l'orateur officiel de l'an IV. - (Ce qui précède a été écrit en 1849. Depuis lors l'expérience a continué; après le régime de la liberté absolue si favorable à la grossièreté, on a eu le régime de la liberté restreinte, de la liberté avertie et intimidée; je n'en parle qu'au point de vue du goût : il me semble que quelques écrivains en ont profité pour montrer bien de l'esprit, pour donner à croire qu'ils auraient bien du talent s'ils étaient moins gênés. M. Prévost-Paradol, par exemple, n'a pas à se plaindre de ce régime-là.) ↩
« Il est vrai que l'on a contesté quelquefois l'utilité politique des beaux-arts ; des hommes qui les idolâtraient1 ont feint de redouter leur influence. Mais l'expérience que de grands événements ont donnée, et le progrès qui doit en résulter dans l'étude du cœur humain; mais l'établissement des fêtes publiques, et surtout cette alliance solennelle que contractent dans l'Institut le goût et la raison, la littérature et les sciences2, tout annonce que désormais, plus éclairée et moins ingrate, la philosophie ne méconnaîtra plus dans les beaux-arts ses organes les plus éloquents et les interprètes qu'elle a besoin d'avoir auprès des nations. Elle sentira tout le prix de l'enthousiasme qu'ils propagent et sans lequel il ne s'est opéré rien d'utile et de grand sur la terre. Si, dans les sciences mème les plus sévères, aucune vérité n'est éclose du génie des Archimède et des Newton sans une émotion poétique et je ne sais quel frémissement de la nature intelligente3, comment, sans le bienfait de l'enthousiasme, les vérités morales saisiraient-elles le cœur des humains? Comment circuleraient-elles privées de ce véhicule ; comment, dénuées de cette chaleur animatrice, pourraient-elles, au sein d'un grand peuple, se transformer en des sentiments, en des habitudes, en des mœurs, en un caractère ? Que deviendraient tant de maximes sociales, tant de généralités abstraites, si les beaux-arts ne s'en emparaient pas pour les replonger dans la nature sensible, les rattacher aux sensations dont elles dérivent, et leur redonner ainsi des couleurs et de la puissance !
1 Platon, par exemple. ↩
2 Il parle pour les beaux-arts et pour la poésie devant la géométrie et l'idéologie dominantes; et il a besoin de précautions : il stipule en quelque sorte les garanties. Belle liberté pour les poëtes ! ↩
3 Admirable d'expression et de pensée. - Ce morceau de Daunou est la page vraiment classique du moment. ↩
« Voilà, Citoyens, quelles ont été jusqu'ici parmi nous, et quelles peuvent devenir sous les auspices de la liberté, les lestinées des sciences, de la philosophie et des arts, dont l'Insitut national est appelé à seconder les progrès. »
Quoi qu'on puisse dire de ces nobles vœux et quelque ngénieuse que fût la rédaction de l'alliance proposée, a chaîne était courte, et on la sentait. Et c'est ce même Jaunou qui, présidant le Conseil des Cinq-Cents, réponlait deux ans après (18 septembre 1798) à une députaion de l'Institut : « Il n'y a point de philosophie sans patriotisme; il n'y a de génie que dans une âme républiaine. »
Du temps de Louis XIV on aurait tout aussi bien dit, levant l'Académie, qu'il n'y a de génie que dans une âme monarchique. Et à cette même date où nous sommes, lans un écrit imprimé hors de France dans sa Théorie lu Pouvoir (1796), M. de Bonald soutenait que le génie les Lettres ne peut atteindre à la perfection qu'au sein le la monarchie. C'est la prétention systématique inerse. Bonald et Daunou, il faut les renvoyer tous les leux dos à dos. Le vrai génie se rit de ces distinctions t se pose où il lui plaît. - Et la philosophie elle-même, est-ce qu'elle ne se rit pas du patriotisme et de ces disinctions de peuple à peuple, de ces différentes formes de la politique ? La philosophie n'est ni française ni anlaise. La vérité est la vérité.
A côté de l'Institut, une autre fondation qui fut de seu de durée, mais qui débuta avec un certain éclat, es Écoles normales ont laissé, dans leurs Leçons impriaées1, un témoignagne honorable de l'esprit et de la entative de l'an III. Elles s'ouvrirent le 1er pluviôse par es leçons de La Place, de Haïy et de Monge. Bernarin de Saint-Pierre, nommé professeur de Morale, et pris au dépourvu, parut seulement pour dire qu'il demandait trois mois de répit : « Je suis père de famille et domicilié 4 la campagne... » A ces simples mots les applaudissements éclatèrent. Daubenton trouva moyen d'être applaudi dans sa seconde leçon sur l'Histoire naturelle en disant : « Le lion n'est pas le roi des animaux ; il n'y a point de roi dans la nature.i Malgré ces légers ridicules malgré les lacunes et l'interruption trop prompte, il y eut une certaine impulsion donnée. Garat, en quelques séances, se livra selon son usage à de brillantes généralités sur l'Entendement humain et chanta une hymme à l'analyse : après quoi, il rentra dans son repos'. L'abbé Sicard, plus positif, exposa avec
1 10 vol. de Leçons et 3 voi. de Débats, en tout 13 volumes in-8°. ↩
• Je donnerai ici une note sur Garat que j'ai écrite, il y a plusieurs années, en venant de causer de lui avec l'un des hommes qui l'avaien le mieux connu : « Garât était un homme très-bon, très-spirituel mais très-faible de caractère, et dont la tête se montait aisément dont l'imagination était fertile à trouver des prétextes après coup esprit et imagination de sophiste brillant. Il commença à marquer dan le monde littéraire par ses trois Eloges couronnés de Suger, de Mon tausier, et de Fontenelle. Il a beaucoup écrit dans le Mercure avant l Révolution. A ses débuts on citait de lui le récit d'une première visit chez Diderot, récit piquant dont celui-ci se montra peu satisfait. L portrait de Diderot est en charge, mais d'une esquisse gracieuse e légère. - Au temps de l'Assemblée constituante, Garat rédigeait pou le Journal de Paris les comptes rendus de l'Assemblée dont il étai membre; c'était un travail tout neuf alors, et dont il s'acquitta d'un manière très-distinguée. Condorcet fit la même chose pour les séance de l'Assemblée législative; Daunou essaya ce rude métier durant quel ques mois pour le Cons il des Cinq-Cents. - Avant la Révolution Garât a fait un petit volume sur le chevalier de Bonnard, auteur d poésies légères; sous la Restauration il a fait deux grands volumes su M. Suard, autour duquel il fait tourner le xvm® siècle. Il a écrit dan les journaux en tout temps, et s'y est dispersé. Vers l'an V, il fond avec Chénier et Daunou un journal, le Conservateur, qui était dans le idées politiques et littéraires de l'an III. On le retrouve vers cett époque dans une quantité de publications périodiques, Il a eu sa sort de plénitude d'éclat sous le Directoire; mais sa considération sérieus était déjà atteinte. Garât, ministre de la Justice par les Girondin (en 92), avait eu la faiblesse de les abandonner. Pour premier acte ‹ suite de judicieuses considérations sur le langage, Volney fit un petit nombre des fortes leçons sur le degré de certitude, les genres d'utilité et les diverses méthodes de l'histoire. Mais la littérature, représentée par La Harpe qui traita de l'éloquence, et particulièrement de celle des Anciens, n'occupait dans ce vaste programme qu'une place très-secondaire. La fondation
sa défection, cédant à un inconcevable entraînement, il était venu faire à la Convention une espèce d'apologie du 2 septembre. Peut-être avait-il dessein de blâmer, mais son peu de fonds, sa versatilité, son sophisme méridional (un peu de peur aussi le poussant), l'emportèrent : il se mit à s'extasier sur ces jugements foudroyants du peuple souverain qui tout à la fois accuse; juge, condamne, exécute. - Plus tard, sous Napoléon, il se laissa de même engouer. Il avait des velléités d'opposition, mais qui ne tenaient pas. Aux objections de ses amis républicains contre le glorieux despote il n'avait qu'une réponse : lors est la port de son en Cara d aie co moins de pas e de Napoléon, sinon à l'âme en général : il se retrouvait spiritualiste par là. - Il a fait aux Écoles normales une ouverture de Cours de philosophie, plus spécieuse que solide : c'était l'homme des prospectus et des promesses. Le théosophe Saint-Martin le combattit avec élévation, et Garât n'eut pas les honneurs dans cette joute. - Garât, vers ce même temps, et depuis plusieurs années déjà, professait l'histoire à l'Athénée; ce devait faire un étrange historien : car jamais homme pout-être ne poussa plus loin la faculté de ne pas voir les choses comme elles sont; mais rien n'a été imprimé de ce Cours. - En résumé, on reconnaît en lui un esprit brillant, mobile, épars, essentiellement divaguant ; ayant bien étudié de bonne heure et ne s'étant jamais fixé ensuite, s'étant laissé dérouter par la Révolution ; caractère faible, tête vive et prompte à mettre en branle, mais sans lest, sans consistance; imagination déliée, complaisante, verve facile jusqu'à être banale, phraséologie gasconne abondante, sans rien de ce parler nerveux, sec et bref dont use son compatriote Montaigne; et malgré tout, et quand on a dit tout cela, nature très-aimable et très-sociable. » - On aurait bien du faire pour lui à temps ce qu'on a fait, déjà un peu tard, pour Fontanes : recueillir ses cendres littéraires, clore son urne. Daunou m'y conviait, en s'offrant obligeamment de m'y aider; j'ai laissé passer le moment.
4 Je lis dans la Décade philosophique, le plus estimable recueil de ce temps, un excellent article critique sur ces leçons trop restreintes de La Harpe, avec un plan étendu et vraiment nouveau de ce qu'au. des Écoles normales de l'an III me fait l'effet de ces édifices tout en façade, qu'on improvise pour une cérémonie ; on admirerait volontiers le frontispice, s'il n'y manquait le corps du bâtiment.
Un grand écrivain qui, à cette époque de sa carrière, était très-lié avec les hommes de la Constitution de l'an III, et qui leur prêta le concours de son talent, Mme de Staël se préoccupa vivement des destinées nouvelles de la littérature sous ce régime républicain dont elle désirait le maintien et le triomphe. En abordant ce sujet et en y jetant les regards, elle ouvrit de toutes parts des aperçus, elle agrandit aussitôt les horizons. Mais le livre qu'elle composa à cet effet, et qui! contenait toute la théorie de ce qu'aurait pu être une littérature républicaine et libre en France, ne vint au jour qu'en 1800, c'est-à-dire après le 18 Brumaire. Quelle que parût la vitesse d'esprit de Mme de Staël, et quoiqu'elle fût (comme on l'a dit avec bonheur) de ces esprits prompts ¡ qui sont habitués à tirer au vol, elle arriva trop tard sur ce sujet et quand cette littérature était déjà frappée au cœur par le renversement des Institutions, qui, seules, auraient pu la favoriser et la garantir. Mme de Staël, qu a tant d'idées, qui est surtout remarquable par là, qui er a bien plus que M. de Chateaubriand (lequel, lui-même en a plus qu'on ne le croirait à ne juger que par le brillant), n'avait pas, à cette époque, le sentiment vif de la seule idée qui pût faire vibrer tous les cœurs et renflam mer toutes les imaginations. Elle était trop abstraite trop romanesque pour cela, trop personne du monde et d'analyse subtile, et de conversation, je ne sais con ment dire, « ou plutôt, d'un seul mot, elle n'était pa:
rait pu être alors un Cours supérieur de Belles-Lettres. Cet article pa raît être de Ginguené (n° du 30 ventôse, an IID).
poëte; elles poëtes seuls ont de ces instincts-là, comme les oiseaux voyageurs, qui sentent merveilleusement rapproche des saisons.