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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième leçon (suite 2)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 19 min de lecture · p. 80–92 · chapitre 5 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

'Il est très-vrai que les mœurs vraiment républicaines au sein d'une émocratie organisée, en y admettant même et en y comprenant tout e développement de l'intelligence, impliqueraient dans leur vigueur ne sorte de rudesse, et supprimeraient nécessairement certains côtés élicats et nuancés qui tiennent à une société aristocratique. Des répuicains comme Mme de Staël et comme Benjamin Constant sont des publicains de salon, des raffinés, et, avec toute la bonne volonté du onde, ils sont pétris de restes d'ancien régime. Je conçois donc u'un homme de grand talent et de forte logique, mais appartenant ut entier à la démocratie future, - dans un livre récent (1858), -

Elle caractérise avec une grande vérité cet espr sauvage :

« Si cet état se prolongeait, l'on ne posséderait plus aucu homme distingué dans une autre carrière que celle des armes rien ne peut décourager l'ambition des succès militaires; il arrivent toujours à leur but, et commandent à l'opinion ‹ qu'ils attendent d'elle. Mais, dans ce libre échange d'où résult la gloire des écrivains et des philosophes, les idées naissent pour ainsi dire, de l'approbation même que les hommes sor disposés à leur accorder »

Nous saisissons bien ici la différence qu'il y a entr la société moderne et l'ancienne, celle des Romains et la parole de Mme de Staël, mise en regard de ce qu a été dit dans le Dialogue des Orateurs, nous explique la contradiction. Chez les Romains, dans cette répu blique forte, munie d'aristocratie, aguerrie aux luttes e d'un tempérament robuste, les orages politiques étaient jusqu'à un certain point, l'état normal habituel; il trouvaient les courages et les talents tout préparés, e ne faisaient que leur offrir plus de chances, leur ouvri un champ plus vaste. En France, sur ce sol mobile e dans cette arène tourbillonnante, le souffle, l'ouragai révolutionnaire ne laissait rien debout : « Ce n'est qu‹ poussière, disait Benjamin Constant (qui s'y connaisdans un chapitre intitulé : Influence de l'élément féminin sur le mœurs et la littérature française, ait dénoncé comme efféminé toute une série d'écrivains littéraires éloquents, émus et troublants, commencer par Jean-Jacques Rousseau et y compris Mme de Staé « Le moment d'arrêt de la littérature française, dit M. Proudhon commence à Rousseau : il est le premier de ces femmelins de l'intelli gence en qui , l'idée se troublant, la passion ou affectivité l'emport sur la raison... » Mais à la date de Mme de Staël, celle-ci avait affair à un autre ordre d'adversaires très-peu raisonneurs, très-peu théo riques, et, en présence de leur grossièreté, elle n'était que trop fonde dans sa plainte.

sit), et quand arrive l'orage, cette poussière devient e la boue1. »

1 Ce ne sont plus là ces herbes gaillardes dont parle Montaigne herbas lœtiores), que produit un champ indompté. Les Romains vaient une terre forte. Ici nous avons une terre meuble, trop léère. Notre premier Forum a été la salle d'un manége. ↩

Nous n'avons pas à nous occuper du caractère et du ur que Mme de Staël aurait désiré voir prendre à l'é- ›quence républicaine d'alors, puisque toute cette partie e son ouvrage est restée à l'état de vœu honorable et e projet. La forme élevée, noble; grave, de Cicéron, e Brutus, de César même, voilà l'idéal qu'elle propoerait volontiers et dont elle a démêlé aussitôt la graneur dans cette ancienne langue latine rapidement en revue. La littérature républicaine du Directoire et du ionsulat n'a point laissé de pages plus belles et plus irilement émues que celle-ci, par exemple :

« Les plus beaux morceaux de prose que 'nous connaissions ont la langue des passions évoquée par le génie. L'homme ans talent littéraire aurait trouvé ces expressions que nous dmirons, si le malheur avait profondément agité son âme. Sur es champs de Philippes, Brutus s'écrie : « O vertu, ne serais-tu u'un fantôme? » Le tribun des soldats romains, les conduisant une mort certaine pourforcer un poste important, leur dit : Il est nécessaire d'aller là, mais il n'est pas nécessaire d'en venir. Ire illuc necesse est, unde redire non necesse. » Arie dit à œtus, en lui remettant le poignard : « Tiens, cela ne fait point e mal. » Bossuet, en faisant l'éloge de Charles l°", dans l'Orai-on funèbre de sa femme, s'arrête, et dit, en montrant son ercueil : « Ce cœur, qui n'a jamais vécu que pour lui, se éveille, tout poudre qu'il est, et devient sensible, même sous e drap mortuaire, au nom d'un époux si cher. » Emile, prêt se venger de sa maîtresse, s'écrie : « Malheureux ! fais-lui onc un mal que tu ne sentes pas. » Comment distinguer dans e tels mots ce qu'il faut attribuer à l'invention ou à l'histoire, à l'imagination ou à la réalité? Héroïsme, éloquence, amour tout ce qui élève l'âme, tout ce qui la soustrait à la personnalité, tout ce qui l'agrandit et l'honore, appartient à la puissance de l'émotion1. »

1 Et encore : en parlant de l'homme, du citoyen généreux qui lutte avec les événements et avec la fortune : « Il a recours, dans son inquietude, a ces livres, monuments des meilleurs et des plus nobles sentiments de tous les âges. S'il aime la liberié, si ce nom de république, si puissant sur les âmes fières, se réunit dans sa pensée à l'image de toutes les vertus, quelques Vies de Plutarque, une lettre de Brutus à Cicéron, des paroles de Caton d'Utique dans la langue d'Addison, des réflexions que la haine de la tyrannie inspirait à Tacite, les sentiments recueillis ou supposés par les historiens et par les poètes, relèvent l'âme que flétrissaient les événements contemporains. » - Mme de Staël avait trouvé la, vraie note républicaine, grave, mâle, élevée; mais la France se souciait très-peu d'être républicaine aloni ↩

Je le répète, Messieurs, quelques discours de Garât, surtout de Daunou (l'Éloge du général Hoche, le Discours d'inauguration de l'Institut), ces pages de Mme de Staël, l'Élégie de Marie-Joseph Chénier, ce sont là les témoignages, les inspirations les plus honorables et les plus mémorables qu'ait laissés cette littérature, ou ce projet de littérature républicaine, qui ne s'est point réalisée, que le Directoire si gâté n'aurait point eu sans doute la force de mener à bon terme, auquel le 18 Brumaire coupa court, et qui reçut comme son coup de grâce dans l'élimination du Tribunat et dans la suppression de la Classe des Sciences morales et politiques à l'Institut : frappée à mort en Brumaire, la htterature de l'an Ill donne un dernier signe de vie sous le Consulat et achève d'expirer à la veille de l'Empire2.

2 Je dis que le Directoire (même sans le 18 Brumaire) n'était pa: de force à mener une littérature saine à bon terme. En effet, me disent les plus judicieux contemporains, « tout était tombé pendant la Révolution et sous le Directoire au dernier degré de décadence, de désordre, de ruine. Cela se voyait et sautait aux yeux en toutes choses Pas une maison n'était réparée, pas une porte cochère ne tenait. L'élégance, le luxe étaient si oubliés que, dès qu'il y en avait quelque petit retour, on s'ébahissait et on criait merveille. Un ambassadeur russe qui vint à Paris vers ce temps-là avait un attelage en tandem ; on se mettait aux lenetres pour le regarder passer. » Ainsi pour la littérature; je me rappelle encore avoir vu dans mon enfance ce respect et cet étonnement pour la plus petite page littéraire imprimée. - Au reste, nous qui avons vu, pas plus tard qu'hier, combien il suffit de quelques mois, de quelques semaines, pour que le niveau de la civilisation baisse tout d'un coup et que la dégradation se fasse, nous comprenons ce que ce pouvait être après dix ans de catastrophes. ↩

* Si distingué que soit à nos yeux l'ouvrage de Mme de Staël, si plein qu'il nous paraisse d'idées d'avenir, il tenait trop immédiatement au régime cessant, aux idées régnantes que l'auteur aurait voulu continue, en les épurant et les vivifiant, - il tenait trop au passé d'hier pour être le vrai signal de l'ouverture du siècle nouveau. L'auteur qui n'avait cessé d'opposer en toute rencontre le sentiment à l'analyse dont c'était alors la mode, avait lui-même ce don d'analyse au plus haut degré; il coupait souvent, on l'a dit, une idée en quatre; et cette finesse extrême d'aperçus s'accordait peu avec l'imagination proprement dite. Aussi, Mme de Staël déclarait-elle le règne de celle-ci terminé :

« La poésie d'imagination, disait-elle, ne fera plus de progrès en France : l'on mettra dans les vers des idées philosophiques ou des sentiments passionnés; mais l'esprit humain est arrive, dans notre siècle, à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à frapper les esprits. Le génie français n'a jamais été très-remarquable en ce genre; et maintenant on ne peut ajouter aux effets de la poésie, qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles dont le temps doit nous enrichir. »

Au milieu de tant de lueurs et comme de divinations ? heureuses, c'était là un oracle malencontreux à la veille d'Atala, de René, du Génie du Christianisme et des Martyrs.

Elle faisait ses réserves, elle donnait ses explications sans doute ; elle reconnaissait et proclamait, tout à côté, « qu'un nouveau genre de poésie existait dans les ouvrages de J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre: c'est l'observation de la nature dans ses rapports avec les sentiments qu'elle fait éprouver à l'homme .... » Mais Mme ¡de Staël, en réalité, aimait peu, sentait peu la nature directement et en elle-même' ; c'était son esprit qui reconnaissait ce nouveau genre de poésie, plutôt que son cœur. Il y a dans toute cette partie de son ouvrage, beaucoup de vague; et le point juste qui, bien touché, devait faire vibrer alors toutes les âmes, toutes les imaginations, elle ne l'atteignit pas, elle ne le pressentit pas. - Elle n'eut dans cet ouvrage, comme on l'a dit encore, que des commencements de vérités.

Aussi, quoiqu'elle ait précédé de beaucoup M. de Chateaubriand dans la publicité, et qu'elle ait disparu longtemps avant lui, ce n'est point par elle que s'ouvre véritablement la littérature du xix° siècle, en ce que celle-ci eut de tout à fait soudain et nouveau. En 1800, Mme de Staël est encore une personne du x vir' siècle ; elle en est l'esprit le plus avancé, mais elle y plonge encore. Elle ne subit toute sa transformation qu'après Delphine, durant son voyage d'Allemagne de 1804, dans le commerce qu'elle eutavec les Schlegel, les Goethe, les Humboldt. La Mme de Staël toute moderne, l'initiatrice véritable de tout un ordre de générations modernes, date de la.

Et même, suivant moi, pour l'étudier au complet, pour la saisir tout à fait à son avantage, à son plus haut

1 « Mme de Staël a été dix ans en présence des Alpes sans avoir une image : elle n'était donc pas née essentiellement avec de l'imagination. Son imagination a eu besoin d'être avertie par celle de Chateaubriand. »

(Chênedollé.) Fontanes pressent Chateaubriand - 8õ

point d'élévation et de développement, il vaudrait mieux encore la prendre en 1818, c'est-à-dire à l'entrée de la Restauration, qu'elle sut si bien comprendre dans son esprit, et dont elle apparaît comme la muse historique et politique par son beau livre posthume des Considérations sur la Révolution française. Mme de Staël n'est complète que de ce jour-là; la pleine influence de son astre ne se leva que sur sa tombe. L

Je tiens, Messieurs, à bien vous marquer tous ces temps: l'histoire littéraire n'a son vrai sens que de la sorte. Les catalogues, les bibliographies donnent la date de la naissance et celle de la mort, la date de la publication de chaque ouvrage : il y a quelque chose de plus à faire pour "le citique qui veut ranger, échelonner selon la méthode naturelle toutes ces lignes qui seraient sans vie. C'est ainsi que l'histoire littéraire reprend sa vraie marche et son mouvement. - C'est ainsi que les groupes s'y succèdent, s'y entrelacent sans se confondre, et s'y dénouent harmonieusement comme dans un chœur.

Un écrivain distingué, d'un autre bord que Mme de Staël, qui critiqua l'ouvrage de la Littérature et y mit une sorte d'acrimonie polie, M. de Fontanes, avec bien moins d'idées et un fonds incomparablement moins fertile, avait un sentiment plus net, une vue plus éclaircie de la situation. Fontanes avait connu ou plutôt retrouvé en Angleterre, où il s'était réfugié après la proscription de Fructidor, un jeune émigré breton, aimant les Lettres, un peu bizarre d'humeur, sauvage par habitude et singulièrement aimable par accès. Il s'était promené avec lui à l'ombre de Westminster; ils avaient visité ensemble le Coin des poëtes ; ils avaient causé de Milton, de Gray, de cette mélancolie rêveuse qui faisait le caractère des derniers poëtes anglais, et que l'âme des deux exilés était d'autant mieux disposée à sentir; il avaient pleuré ensemble en regrettant Argos. Lorsque, dans ce petit monde d'émigrés spirituels dont était le chevalier de Panât, on raillait le jeune rêveur pour quelqu'une de ces excentricités et de ces boutades qui semblaient des prétentions peu fondées au génie, Fontanes prenait la défense de l'absent, et disait : « Vous riez, Messieurs, laissez faire, il nous passera tous. » Rentré en France, Fontanes était resté en correspondance avec son ami de Londres, qui le tenait au courant de tous ses projets. Vers cette date de 1800, ayant eu l'idée de recueillir ses poésies, ses œuvres complètes, Fontanes avait déjà donné à l'imprimeur la traduction de l'Essai sur l'Homme de Pope, et de plus, un essai de traduction libre en vers du cinquième Chant de Lucrèce. Il avait cru intéressant de rapprocher Lucrèce1 de Pope, et il avait joint à ce second essai un Avant-propos très-remarquable. Mais sur ces entrefaites, la faveur du Consul vint trouver l'élégant écrivain : appelé à prononcer aux Invalides l'Éloge funèbre de Washington, il y manifesta le talent d'orateur|dont il était doué ; et, se sentant à la veille d'une destinée politique, il ne voulut point la compromettre d'avance par une publication littéraire qui offre toujours prise à la critique. Il arrêta donc l'impression, presque terminée déjà, de ces volumes, et n'en laissa rien paraître. J'en possède pourtant un exemplaire d'épreuves qui s'est conservé. L'Avant-propos, mis en tête du cinquième Chant de Lucrèce, a cela de particulier qu'il nous laisse voir Fontanes beaucoup plus philosophe au fond qu'il ne le parut le lendemain, ou du moins n'avant pas encore son parti prises si ouvertement

1 Cette élude de Lucrèce avait déjà beaucoup occupé André Chénier dans son poëme d'Hermés; et en général les poëtes de cette fin du A VIe siècle avaient été, la plupart, tentes d'écrire le poème de la Salure. ↩

Tout cet Avant-propos est court; il est comme inédit et inconnu ; c'est du Fontanes et du meilleur avec quelque chose même de plus net et un sens plus ferme qu'il l'en mit depuis dans ses rôles officiels. Lisons donc :

« J'ai cru, disait-il, que le rapprochement de Lucrèce et de Pope pourrait intéresser les lecteurs : tous deux ont été poëtes et philosophes. J'ai choisi, dans le poëme latin, le cinquième Chant, parce qu'il forme, si je ne me trompe, l'ensemble le plus intéressant. Il renferme d'ailleurs un grand nombre de détails, semblables à ceux de la troisième Epître de l'Essai sur l'Homme. Si ma faible version donnait quelque envie de relire l'original, je ne serais point surpris qu'on préférât à l'énergique précision, aux traits brillants de l'esprit moderne, la majesté simple et les riches développements du génie antique.

« Ce cinquième Chant offre de grands tableaux. Lucrèce, après avoir peint rapidement la faiblesse et les misères de l'homme, les vicissitudes des éléments, les anciennes révolutions de la terre, et celles qui l'attendent encore ; après avoir indiqué les différents systèmes astronomiques connus de son temps, Lucrèce trace l'origine du monde et de ses habitants. Il conduit le genre humain depuis son berceau jusqu'à la naissance des sociétés, des langues, des arts, des lois et des religions. Il s'arrête où la tradition commence. Il nous a rendu cette partie de nos annales, qui n'était gravée, ni sur la pierre, ni dans les livres, ni dans la mémoire. On verra que ce grand homme a prévenu plusieurs opinions de nos philosophes les plus illustres; il a résolu plus d'une fois, en peu de mots, les questions qu'ils ont agitées longuement après lui. On se convaincra plus que jamais, que les idées dont notre orgueil s'attribue la découverte, ne sont bien souvent qu'un héritage de l'Antiquité.

« Vous verrez le poëte romain, dans le tableau des anciens désastres arrivés à notre globe, tracer quelquefois la route à Buffon '; et, dans l'examen des causes qui ont répandu chez tous les peuples les cérémonies religieuses, précéder l'auteur de

• Époques de la Nature.

l'Antiquité dévoilée et des Recherches sur le Despotisme oriental1, ouvrages que les érudits dépouillent sans cesse depuis vingt ans, et qu'ils oublient soigneusement de citer. En peignant les mœurs sauvages des premiers hommes, Lucrèce semble aussi les préférer, comme Rousseau, à celles de la civilisation; mais sa philosophie, aussi sage qu'élevée, le défend des exagérations de la misanthropie. Occupé de saisir des résultats utiles, il ne s'appesantit point sur des opinions vaines. Qu'importe, en effet, de comparer le bonheur du Sauvage à celui de l'être social; de chercher si le luxe, les arts, le commerce ou la découverte du Nouveau-Monde, ont apporté plus d'inconvénients que d'avantages? Toutes ces questions, qui rentrent les unes dans les autres, et dont s'emparent toujours les rhéteurs, sont indignes d'occuper longtemps les bons esprits. Il faut observer l'homme tel qu'il est dans son état actuel, et non dans celui que conçoivent fort gratuitement quelques rêveurs enthousiastes. C'est sur la situation certaine des choses, et non sur d'incertaines conjectures, qu'on doit arranger le plan du bonheur général. Il serait temps de renoncer, même dans les Académies, à ces lieux communs, à ces frivoles jeux d'esprit, trop multipliés dans les meilleurs livres modernes. »

1 Boulanger. ↩

Il fait allusion au sujet proposé par l'Académie de Dijon, mais on voit bien, à son ton épigrammatique, qu'il n'est encore ni du Séant ni de l'Académie. Plus un homme de Lettres arrive à tous les honneurs de la société, moins il ose avoir tout son esprit, toute sa pensée, dans ses écrits et dans ses discours.

Les opinions philosophiques de Fontanes sembleraient, à un certain endroit, pencher d'un côté s'il osait s'y livrer, tandis que ses sentiments et ses désirs de cœur pencheraient plutôt d'un autre :

« L'Athéisme, disait-il, n'a jamais été soutenu avec plus d'audace, ni même avec de plus fortes preuves, que dans ce morceau de Lucrèce. L'existence du mal physique et du mal moral, la difficulté de concevoir l'action d'un être immatériel sur la matière, et d'admettre la Création, qui suppose un temps où rien n'a existé, voilà les principales objections d'Épicure et de son disciple. Les Athées de ces derniers temps n'ont rien dit de plus solide ou de plus spécieux. Il est vrai que les réponses les plus convaincantes des Déistes sont aussi les plus anciennes. Ils triomphent encore de leurs adversaires, en montrant l'ordre de l'Univers : Cœli enarrant gloriam Dei. Ce premier élan de l'âme du poëte est le dernier argument de la raison du philosophe. »

Mais voici qui va devenir prophétique : cet épicurien (comme je le définis) qui a l'imagination chrétienne, l'imagination catholique1, nous révèle à demi ses espérances. II va nous tracer le plan du Génie du Christianisme tel qu'il le conçoit, tel qu'il le développera maintes fois en conversation ou par lettres en s'adressant à son ami, tel qu'il le lui fera corriger et refaire, aussitôt le retour en France; car la première forme de l'ouvrage était incohérente, et le style en bien des endroits pouvait sembler rebutant. Ce plan est simple, pur, séduisant, irréprochable : c'est ainsi qu'à sa manière le critique aussi montre du génie. Tout critique qui aide la gloire du poëte pourrait prendre pour devise : Non sine me tibi partus honos, comme le disait Tibulle s'adressant à Messala. C'est la consolation à la fois et le seul orgueil du rôle secondaire :

1 Et en effet qu'était-ce, après tout, que Fontanes et même Chateaubriand ? des Épicuriens qui avaient l'imagination catholique. - Il y a des hommes qui ont ainsi l'imagination catholique indépendamment du fond de la croyance. Les pompes du cuite, la solennité des fêles, l'harmonie des chants, l'ordre des cérémonies, l'encens, le rayon mystérieux du sanctuaire, tout cet ensemble les touche et les émeut. - Il y en a d'autres qui ( raisonnement à part) ont plutôt la sensibilité chrétienne. Une vie sobre, un ciel voile, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire, tout cela les pénètre, les attendrit et les incline insensiblement à croire. J'en connais de cette sorte. ↩

« Si on se rappelle, écrivait Fontanes, toutes les absurdités du Paganisme, on s'étonnera moins que Lucrèce s'élève avec tant d'énergie contre l'influence des opinions religieuses, et qu'il la regarde comme si funeste au genre humain. Un homme de génie, qui voudrait prouver aujourd'hui l'utilité de ces mêmes opinions, devrait chercher d'abord s'il est certain que les peuples et les siècles ont toujours été florissants et heureux avec elles, et s'ils ont véritablement vu disparaître leur gloire et leur bonheur, quand elles se sont affaiblies. Il faudrait suivre d'âge en âge et de contrée en contrée l'ouvrage de la morale et de la religion; bien distinguer ce qui appartient à l'une ou à l'autre, et n'appuyer jamais ses preuves que sur des faits non équivoques. Il faudrait éviter soigneusement les vaines déclamations, et cette métaphysique vague, obscure et insuffisante, qui n'est point fondée sur la méthode et sur l'analyse '. Une vaste érudition, un esprit clair et juste, ne suffiraient pas encore. Un exigerait un style digne du sujet; l'élévation et la sensibilité y domineraient, mais sans faste et sans effort. C'est là qu'on aimerait cette heureuse suite de mouvements et de raisonnements qui forme l'éloquence : car dans un tel ouvrage, il faudrait tour à tour forcer la conviction et parler à l'enthousiasme. Le charme, qui persuade, y serait peut-être plus nécessaire que la logique victorieuse, qui subjugue la raison. C'est donc à une âme douce, plutôt qu'à une ame fière, qu'il appartient d'écrire sur les opinions religieuses. Ce livre important reste encore à faire : il mérite un grand écrivain. »

Le grand écrivain était tout trouvé ; Fontanes le connaissait, il l'avait deviné ; mais il s'efforçait par ses conseils de faire que ce jeune et grand écrivain eût toutes les qualités n'eût aucun des défauts de sa nature. Cette page que nous avons citée est à la fois le plan le plus parfait du Génie du Christianisme tel que nous l'avons, et (par anticipation) la critique la plus discrète

'Il y a ici trace de cette manie du temps qui mettait en avant à tout propos l'analyse.

le l'ouvrage sur certains points où le conseil n'a pas été uivi. Fontanes veut qu'on distingue ce qui est de la eligion d'avec ce qui est de la morale; qu'on n'appuie amais ses preuves que sur des faits non équivoques. Il eut l'érudition exacte et la justesse de l'esprit, nulle léclamation, une élévation et une sensibilité sans faste et sans effort. En un mot, il touche à tous les points délicats en critique sûr et en ami tendre.

Malgré les défauts qu'il ne sut pas tous éviter, l'ouvrage de M. de Châteaubriand, à sa date, justifia suffisamment le programme tracé par son ami; le poëte s'inspira surtout là où le critique avait désiré, et rendit le son qu'on demandait de lui : « Après tant de dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il chanta1. » Il chanta les sujets éternels qu'une éclipse funèbre avait trop longtemps voilés, que la persécution et le martyre avaient rajeunis, - les pompes religieuses et sociales qu'il égalait, en les retraçant, par la splendeur de ses tableaux, et sous lesquelles il introduisait (au risque d'en altérer l'esprit ) je ne sais quoi d'ému, de sensible et même de troublant, qui les rendait plus mystérieuses encore et plus chères. Il combina, par un mélange hardi et où les contrastes choquaient moins qu'ils n'éblouissaient, la poésie de l'Antiquité dont il était plein, avec une poésie toute nouvelle du Moyen-Age, et aussi avec une peinture merveilleuse des scènes naturelles immenses, auxquelles les derniers grands écrivains eux-mêmes n'avaient point accoulumé. Ce fond si dissemblable, et qui n'aurait point supporté le regard du froid examen, mais si admirablement revêtu , saisit à l'instant les imaginations lassées et altérées, qui voulaient à la fois retrouver, adorer ce qui leur était cher, et le retrouver cependant sous une forme légèrement inconnue. De là son succès, qui donna le signal d'une renaissance, et qui ressemblait tout ensemble à une reprise de possession du passé et à une marche en pompe vers l'avenir.

1 M. Vinet. ↩

Quel était donc, Messieurs, ce jeune émigré breton qui entrait ainsi brusquement dans la gloire, et dont la première apparition était un événement au lendemain de Marengo ? Il nous faut l'aborder et le connaître d'un peu près dans ses origines et dans ce qui l'a préparé.