Neuvième leçon
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Expressions créées et nuances. - Les quatre manières comparées de Jean-Jacques, - de Bernardin, - de Chateaubriand, - de Lamartine. - Les Anciens partent de la nature; les Modernes y reviennent. — Cri de Chactas. - Dernier mot de René. - Le Père Aubry. - Bizarrerie et faux brillant. - Faux Bossuet. - Vrai Chateaubriand.
Nous continuons notre lecture d'Atala. Savoir bien lire un livre en le jugeant chemin faisant, et sans cesser de le goûter, c'est presque tout l'art du critique. Cet art consiste encore à comparer, et à bien prendre ses points de comparaison : ainsi, à côté d'Atala lire Paul et Virginie et Manon Lescaut; - à côté de René lire Oberman et le Lépreux; - à côté des Martyrs lire l'Odyssée, Télémaque et Milton. Faites cela, et laissez-vous faire. Le jugement résultera tout naturellement en vous et se formera de votre impression même.
Le principal mérite d'un guide en matière de goût est de bien choisir ses points et de mettre chacun à même de juger comme lui. C'est là toute mon ambition aujourd'hui dans ces conversations où je parle seul, mais où j'aime à croire que la pensée de plus d'un me répond1.
1 Ma manière, mon habitude pour l'analyse appliquée à la littérature et aux livres est celle-ci : prendre les choses et les recueillir tout proche de la conversation ou à la simple lecture, sans tant de méthode, mais selon qu'elles viennent au naturel, sed quæ plane spar æ sint et nativæ, comme l'a dit Bacon, qui ajoute excellemment : « De même que les vins qui découlent doucement sous un premier foulage sont plus doux que ceux qui sont exprimés au pressoir, parce que ceux-ci prennent quelque chose, pour le goût, du pépin et de la peau du raisin, de même tout à fait salubres et douces sont les doctrines qui découlent et cule uvx aliquid sapiant : similiter salubres admodum ac suaves sunt doctrinx, quæ ex Scripturis leniter expressis emanant, nec ad controversias aut locos communes trahuntur. » ( De Augmentis Scientiarum, tout à la fin.) Ce que Bacon dit là de l'impression qu'on retire des Saintes Ecrilures se peut dire de toute remarque sur les livres anciens ou même plus ou moins nouveaux : la meilleure et la plus douce critique est celle qui s'exprime ainsi des beaux ouvrages, non pressés au pressoir, mais légèrement foulés à une libre lecture. Enfin, pour parler encore avec Bacon, j'aime que la critique soit une émanation des livres. ↩
Jen'analyserai pas Atala page par page; c'est un livre op facile à lire, et trop difficile à analyser. Je courrai eulement à travers, relevant au passage quelques traits. arfois le vieux Chactas dans son récit est forcé de s'inerrompre par ses larmes :
« Les souvenirs se pressèrent en foule dans son âme; ses eux éteints inondèrent de larmes ses joues flétries : telles eux sources, cachées dans la profonde nuit de la terre, e décèlent par les eaux qu'elles laissent filtrer entre les rohers »
Plus loin l'auteur fera dire à Chactas, qui cherche en ain à rappeler sur ses lèvres les brûlantes paroles de sa eunesse :
« Le vent du midi, mon cher fils, perd sa chaleur en pasant sur des montagnes de glace. Les souvenirs de l'amour lans le cœur d'un vieillard sont comme les feux du jour réfléchis par l'orbe paisible de la lune, lorsque le soleil est couché et que le silence plane sur les huttes des Sauvages »
Toujours l'image; mais comme elle est grande, heureuse, poétique ! comme elle atteste la hauteur naturelle de l'imagination qui l'a portée ! - L'inconvénient sera
des Écritures doucement foulées, et qui ne sont pas réduites en discussion ou ramenées à des lieux communs : Certe quemadmodum vina quæ sub primam calcationem molliter defluunt, sunt suaviora quam qua a torculari exprimuntur ; quoniam hæc ex acino dans l'habitude; car plus tard, et même quand l'image ne viendra pas, la plume de l'auteur la cherchera toi jours, et l'inventera, la forgera plutôt que de s'en pas ser. La verge continuera, même à sec, de frapper le ro cher.
La tribu est toujours en marche vers le grand villag où le prisonnier doit être brûlé. Le soir Atala vient que quefois visiter à la dérobée le prisonnier sous les liqu dambars de la fontaine; elle trouve moyen d'éloigner ) guerrier qui le garde; elle lui détache ses liens, et i font une promenade ensemble dans la forêt:
« Sans lui répondre, je pris sa main dans ma main, et j forçai cette biche altérée d'errer avec moi dans la forêt. I nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelur bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait ! faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sou les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azt sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cim indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans l profondeur des bois : on eût dit que l'âme de la solitude sou pirait dans toute l'étendue du désert. »
Est-il besoin d'indiquer cet effet magique d'harmoni qui rend l'effet de lumière vague et d'ombre : sur l cime indéterminée des forêts? Plus loin il dira, rendan également le vague de l'étendue par le vague des sons « Le désert déroulait maintenant devant nous ses soliti des démesurées1 ... »
1 Et dans les Martyrs, pour rendre la douceur des horizons de l'Ai cadit sous les rayons de la lune : « Les hauts sommets du Cyllène les croupes du Pholoé et du Thelphusse, les forêts d'Anémose et d Phalante, formaient de toutes parts un horizon confus et vaporeux. (Liv. XI.) Jamais avec des sons et par l'oreille on n'a mieux réussi rendre un effet de vue et de couleur. ↩
Remarquons aussi ces expressions créées : Sa cheve- 'ure bleue, embaumée de la senteur des pins... Quand on en est là en prose dans une littérature, on est arrivé à saisir aussi près que possible et à égaler les nuances pittoresques les plus indéfinissables : il n'y a plus un seul progrès à faire qui ne soit un excès.
Et plus loin, parlant toujours des promenades à deux dans ces solitudes enchantées, il montre Atala s'appuyant sur sa foi religieuse pour l'opposer au torrent des passions, «lorsque, dit-il, tout les favorise, et le secret des bois et l'absence des hommes, et la fidélité des ombres. » La fidélité des ombres, c'est encore ce que j'appelle une expression créée, - un reflet moral mêlé dans une même teinte et faisant nuance avec l'obscurité qu'il s'agissait de peindre.
Cette création dans l'expression est particulière à M. de Chateaubriand, et aussi à Bernardin de Saint-Pierre; ce sont les premiers dans notre littérature qui s'en soient avisés expressément. Si grands peintres que puissent paraître Jean-Jacques et Buffon, je ne leur trouve pas cette qualité originale à un haut degré. Ils ont l'expression large, simple, naturelle ou pompeuse, qui répond à son objet, mais une expression générale ; ils ne se donnent pas beaucoup de peine pour entrer dans les nuances et pour exprimer les reflets1. J'en prendrai tout de suite un exemple, et je l'emprunte au plus beau passage de Rousseau en fait de rêverie : il raconte dans sa cinquième Promenade les deux mois délicieux qu'il a passés dans la petite île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne, oubliant les hommes et les livres, herborisant, décriva la Flore du pays, découvrant avec des transports de jo les cornes de la brunelle. M. de Chateaubriand s'est fo souvenu de ces pages touchantes dans le chapitre ‹ l'Essai dédié Aux Infortunés.
1 M. Cousin s'est amusé à donner d'après un manuscrit les différentes leçons par lesquelles Rousseau passa avant d'atteindre à la perfection de son style dans le fameux épisode du Vicaire savoyard. A travers ces corrections diverses on voit que ce qu'il recherche surtout, c'est la propriété dans l'expression. ↩
« L'exercice que j'avais fait dans la matinée, nous dit l'el« quent promeneur, et la bonne humeur qui en est inséparabl me rendaient le repos du dîner très-agréable; mais quand se prolongeait trop, et que le beau temps m'invitait, je1 pouvais si longtemps attendre, et pendant qu'on était enco à table, je m'esquivais et j'allais me jeter seul dans un bater que je conduisais au milieu du lac, quand l'eau était calm et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeu tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lenteme au gré de l'eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plong dans mille rêveries contuses, mais délicieuses, et qui, sai avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissaient p d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'ava trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de vie. Souvent averti par le baisser du soleil de l'heure de retraite, je me trouvais si loin de l'île, que j'étais forcé c travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit clos D'autres fois, au lieu de m'écarter en pleine eau, je me pla sais à côtoyer les verdoyantes rives de File, dont les limpidi eaux et les ombrages frais¹ m'ont souvent engagé à m'y bai gner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes éta d'aller de la grande à la petite île, d'y débarquer et d'y pass‹ l'après-dînée, tantôt à des promenades très-circonscrites a milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des a brisseaux de toute espèce, et tantôt m'établissant au somme d'un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, c fleurs, même d'esparcette et de trèfles2 qu'on y avait vraisem blablement semés autrefois, et très-propres à loger des lapin pui pouvaient là multiplier en paix sans rien craindre, et sans uire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir le Neufchâtel des lapins mâles et femelles, et nous allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et noi, les établir dans la petite île, où ils commençaient à peu- ›ler avant mon départ, et où ils auront prospéré sans doute, s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le pilote des Argonautes l'était pas plus fier que moi, menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grande île à la petite, et je notais avec orgueil que la receveuse, qui redouta l'eau à l'excès, et s'y trouvait toujours mal, s'embarqua sous ma conduite avec confiance, et ne montra nulle peur durant la traversée.
1 Il se contente de dire que les rives sont verdoyantes, les eaux lin pides et les ombrages frais. C'est ce qui apparait à première vue; 1 naance n'y est pas encore. ↩
2 Ce que j'appelle la nuance se fail sentir ici dans cette curiosité è description botanique qui est propre à Rousseau, et qui donne une phy- - sionomie, une gaieté particulière au paysage. ↩
« Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île, en herborisant à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant1 coup d'œil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et, de l'autre, élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées, qui la bornaient.
1 Superbe et ravissant, il en reste à l'expression et à l'impression générale, un peu commune. ↩
«Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens, et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes2 que la rêverie éteignait. en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mo existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autr naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité de choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offrait l' mage; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dar l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qu sans aucun concours actif1 de mon âme, ne laissait pas d m'attacher, au point qu'appelé par l'heure et par le signa convenu je ne pouvais m'arracher de là sans efforts. »
2 Internes, le mot est un peu dur, il sent la nomenclature psychologique et détonne avec la mollesse de la rêverie. M. de La Mennais aime beaucoup ce mot-là et l'emploie très-habituellement. ↩
1 Ici incore on sent quelque manque de mollesse dans le tour « dans le son, ↩
Voilà d'admirables pages, simples et tout à fait neuve à leur moment; le coup de pinceau y est large, plein facile, grave encore et ferme, bien que souple et gra cieux; il semble qu'il n'y ait rien à désirer. - Rien e effet qu'un je ne sais quoi de velouté qui y, manque, 1 lumen purpureum du poëte.
Mais un autre coloriste s'avance : disciple pieux d Rousseau, mais disciple original et doué d'une certain manière particulière de regarder la nature et de l peindre, il va faire un pas de plus, lever un nouvea voile avec lenteur et nous initier par sa douce magi aux nuances du mystère. Prenons-le dans une des scène où il est en précence de son maître et de son premie modèle, en pèlerinage au tombeau de Jean-Jacques les différences de pinceau vont à l'instant se fair sentir :
« Les feuilles et les fleurs de la plupart des végétaux, d Bernardin de Saint-Pierre, reflètent les rayons de la lun comme ceux du soleil... J'ai éprouvé une nuit un effet enchar teur de ces reflets lunaires des végétaux. Quelques dames ‹ quelques jeunes gens de mes amis firent un jour avec moi l partie d'aller voir le tombeau de Jean-Jacques à Ermenon ville : c'était au mois de mai. Nous primes la voiture publiqu
e Soissons, et nous la quittâmes à dix lieues et demie de Pais, une lieue au-dessus de Dammartin. On nous dit que de là Ermenonville il n'y avait pas trois quarts de lieue. Le soleil llait se coucher lorsque nous mîmes pied à terre au milieu les champs. Nous nous acheminâmes par le sentier des guéets, sur la gauche de la grande route, vers le couchant. Nous marchâmes plus d'une heure et demie dans une vaste camagne sans rencontrer personne. Il faisait nuit obscure, et tous nous serions infailliblement égarés, si, par bonheur, nous n'eussions aperçu une lumière au fond d'un petit vallon : 'était la lampe qui éclairait la chaumière d'un paysan. Il n'y avait que sa femme qui distribuait du lait à cinq ou six petits enfants de grand appétit. Comme nous mourions de faim et de soil, nous la priâmes de nous faire participer au souper de sa 'amille. Nos jeunes dames parisiennes se régalèrent avec elle de gros pain, de lait, et même de sucre dont il y avait une assez ample provision. Nous leur tînmes bonne compagnie. Après avoir bien reposé notre âme et notre corps par ce festin champêtre, nous prîmes congé de notre hôtesse, aussi contente de notre visite que nous étions satisfaits de sa réception. Elle nous donna pour guide l'aîné de ses garçons, qui, après une demi-heure de marche, nous conduisit à travers des marais dans les bois d'Ermenonville. La lune vers son plein était déjà fort élevée sur l'horizon, et brillait de l'éclat le plus pur dans un ciel sans nuages. Elle répandaitles flots de sa lumière sur les chênes et les hêtres qui bordaient les clairières de la forêt, et faisait apparaître leurs troncs comme les colonnes d'un péristyle. Les sentiers sinueux où nous marchions en silence traversaient des bosquets fleuris de lilas, de troènes, d'ébéniers, tout brillants d'une lueur bleuâtre et céleste. Nos jeunes dames vêtues de blanc, qui nous devançaient, paraissaient et disparaissaient tour à tour à travers ces massifs de meurs, et ressemblaient aux Ombres fortunées des Champs-Elysées. Mais, bientôt émues elles-mêmes par ces scènes religieuses de lumière et d'ombre, et surtout par le sentiment du tombeau de Jean-Jacques, elles se mirent à chanter une romance : leurs voix douces, se mêlant aux chants lointains des rossignols, me firent sentir que, s'il y avait des harmonies entre la lumière de l'astre des nuits et les forêts, il y en avait encore de plus touchantes entre la vie et la mort, entre la philosophie et les amours1. »
1 Haronies végétales du soleil et de la lune. ↩
Enfin, après ce divin coloriste, nous avons MM. de Chateaubriand et de Lamartine, ce dernier tenant plus directement de Bernardin de Saint-Pierre par une certaine douceur facile et abondante, - disons mieux, une douceur céleste, qui se joue aux ondulations et aux harmonieuses mollesses. De nuit, voguant sur les flots, entendez-vous la jeune Napolitaine qui chante du rivage en s'adressant au pêcheur qu'elle aime :
Vois : la mousse a pour nous tapissé la vallée; Le pampre s'y recourbe en replis tortueux, Et l'haleine de l'onde, à l'oranger mêlée,
De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.
A la molle clarté de la voûte sereine Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,
Se perd en pâlissant dans les feux du matin.
Jamais l'harmonie musicale n'a versé plus d'enchantement dans une parole humaine. - Hélas ! que sont-ils devenus ces dons d'un coloris céleste? qu'est-elle devenue cette lune du golfe de Baïa et du cap Misène? Dans bien des pages de l'énervante et coupable Histoire des Girondins, elle est allée se jouer dans des flaques de sang2.
2 O noble Muse du poëte, je ne vous l'ai point encore pardonné! pourquoi s'être allée faire dangereuse et raccoleuse des masses, sous prétexte de pouvoir un jour, quand tout sera à bas, devenir utile? La Muse de poésie, telle que je la conçois, est si à part et si au-dessus de ces choses, qui même, quand elles semblent immenses aux contemporains, ne sont que des choses d'un jour ! ↩
Nous avons donc en présence les quatre manières comme couleur et harmonie. La manière de Jean-Jacques est la première à titre de signal et d'exemple ; st aussi la plus directe, la plus large et la plus simpl nais elle peut s'imiter, se copier presque (quand on a du alent), et elle a été mainte fois reproduite en effet dans le belles pages qu'on dirait de lui, et qui sont ou de 1. de La Mennais ou de Mme Sand. Mais Bernardin de saint-Pierre, mais Chateaubriand, on n'y parvient pas, Is déjouent le disciple; ils ont plus que Jean-Jacques 'expression créée, l'expression rare et impossible pour tout autre que pour eux. Ils ont dérobé la nuance, la demi-teinte, le reflet ; ils ont réussi à saisir et à rendre de sentiment de l'ineffable.
Les Anciens n'ont pas tout à fait suivi cette même marche compliquée dans la peinture des choses naturelles. Les plus anciens poëtes et peintres ont dès l'abord réfléchi les objets dans toute leur étendue, et aussi dans toute leur distinction variée et leur fraîcheur. Les derniers vénus comme Théocrite ont un peu raffiné peut-être en exprimant, mais encore ils n'ont pas cessé d'être de l'école des premiers et grands peintres. C'est que les Anciens n'ont pas eu à faire comme les Modernes, qui sont partis de l'abstrait et du factice social pour revenir au naturel, et qui ont eu tout à reconquérir en ce genre. Il a fallu faire violence aux habitudes de salon pour reprendre pied, pas à pas, dans la nature. Il a fallu (à la lettre ) sortir de l'hôtel Rambouillet pour découvrir le Mont-Blanc et même la vallée de Montmorency.
Je reviens à Atala, qui nous est une occasion pour relever et définir, chemin faisant, les qualités principales de l'écrivain que nous étudions.
Arrivé au grand village, Chactas, qui n'est pas délivré, se voit à la veille de son supplice. Il y a là un conseil tenu à son sujet entre les Sachems, dans lequel figurent cinquante vieillards en manteau de castor rangés sur des gradins. Cette partie du poëme est un peu singulière e prête à la plaisanterie. On ne peut s'empêcher de sourire en entendant cette matrone qui se lève pour ré pondre à un Sachem de la tribu de l'Aigle, et qui lu dit : « Mon père l'Aigle, vous avez l'esprit d'un renard e la prudente lenteur d'une tortue. » Ce sont là les fai blesses du genre1.
1 Ce qu'un de nos amis, homme d'esprit et qui s'entend à nommer les choses, appelle le tatouage, et le mot est si bien indiqué ici qu'il se peut que je Paie déjà employé moi-même. ↩
Enfin Chactas est délivré, et il fuit avec sa libératrice dans le désert. J'indique en passant de gracieuses images qui sont faites exprès pour attirer le regard :
« Quand nous rencontrions un fleuve, nous le passions sui un radeau ou à la nage. Atala appuyait une de ses mains sur mon épaule, et, comme deux cygnes voyageurs, nous traversions ces ondes solitaires. »
Et plus loin :
« Ces profondes solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme. Nous ne vîmes qu'un chasseur indien qui, appuyé sur son arc et immobile sur la pointe d'un rocher. ressemblait à une statue , élevée dans la montagne au Génie de ces déserts. »
Toujours, toujours le procédé ! Oh ! nous le connaîtrons bien. Est-il donc si nécessaire de terminer absolument sa pensée, bon gré mal gré, en image ou en statue? Quand la pensée ou la chose aperçue ne se présente qu'a l'état pur et simple, pourquoi ne pas la laisser telle sans la tourmenter pour la revêtir, comme si l'on avait toujours à parler devant des enfants ou devant des Sauvages? On me dira que Chactas est un Sauvage. Il le serait plus, s'il ne se piquait pas tant de l'être.
Chactas cependant ne peut rien comprendre aux con-
tradictions d'Atala qui l'aime et le repousse, qui l'enchante et le désole sans cesse. La scène de l'orage va lui livrer la clé de ce cœur combattu. Sous les coups redoublés du tonnerre, à la lueur des pins embrasés, Atala lui raconte son histoire : Atala est chrétienne. Elle n'est pas, comme on le croit, la fille du magnanime Simaghan, elle est la fille de Lopez, de ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas. Mais laissons cette romanesque histoire. La beauté de la scène (et elle est grande) se retrouve tout entière dans la situation, dans l'immensité de l'orage et de l'incendie, dans la résistance, motivée ou non, d'une simple et fragile mortelle, dans ce cri de Chactas qui est plutôt déjà celui de René, celui de tout cœur malade et ulcéré qui se retourne et cherche ses représailles contre le Ciel
« Pompe nuptiale, digne de nos malheurs et de la grandeur de nos amours : superbes Forêts qui agitiez vos lianes et vos dômes comme les rideaux et le ciel de notre couche, Pins embrasés qui formiez les flambeaux de notre hymen, Fleuve débordé, Montagnes mugissantes, affreuse et sublime Nature, n'étiez-vous donc qu'un appareil préparé pour nous tromper, et ne pûtes-vous cacher un moment dans vos mystérieuses horreurs la félicité d'un homme ! »
O Chactas! ce n'est pas vous qui avez poussé ce cri déchirant : celui qui l'a poussé, et qui le poussera bien des fois encore, est ce même cœur malade et incapable de bonheur en même temps qu'il en est insatiable, ce cœur de Prométhée que le bonheur même, une fois trouvé, ne remplirait pas et qui le rejetterait bien vite plutôt que de s'en contenter, qui le renierait avec mépris en se retournant encore contre les Cieux. C'est celui qui, parlant un jour en son propre nom et dans tout son orgueil à la femme subjuguée, a livré en ces termes effrayants son désolé secret :
« ... Ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage , lorsqu'après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis , et toi seul me peux comprendre ! Oh ! que ne me suis-je précipité dans les Cataractes au milieu des ondes écumantes? je serais rentré dans le sein de la Nature avec toute mon énergie1. »
1 Lettre de René à Céluta au tome II des Natchez. ↩
Telle est dans toute sa franchise, dans tout son blasphème, l'inspiration qui se peut dire infernale et satanique; mais elle ne se produit ailleurs qu'à demi voilée et comme dans un faux jour, en se mêlant frauduleusement à un rayon d'en haut. Nous la retrouverons dans René, dans Velléda. C'est elle qui s'élance du sein de l'orage dans Atala, et qui, autant que l'imagination descriptive du début, répand sur ce petit poëme la grandeur.
Il faut convenir toutefois que tout cela est étrangement placé dans le Génie du Christianisme. J'aimerais autant dire que de telles histoires sont des pièces justificatives de l'Hamlet de Shakspeare ou du Prométhée enchaîné d'Eschyle.
Chactas et Atala ont été trouvés pendant l'orage et sauvés par le Père Aubry, un vénérable missionnaire qui a fondé près de là une colonie d'Indiens convertis au Christianisme : cette portion du récit a pour titre les Laboureurs, comme la portion précédente s'intitulait les Chasseurs. Ce Père Aubry, l'homme des anciens jours, est l'èbre, et il a été accueilli à son entrée en scène par en des plaisanteries. L'auteur a corrigé plus d'un pasge qui y avait donné lieu : on ne voit plus dans Atala, le que nous l'avons aujourd'hui, le nez aquilin du re Aubry et sa longue barbe « qui avaient quelque ose de sublime dans leur quiétude, et comme d'aspint à la tombe par leur direction naturelle vers la rre. » - Somme toute, cette partie du poëme est andiose, quoique un peu raide et pleine d'effets callés :
« « » En descendant la montagne, j'aperçus des chênes où ; Génies semblaient avoir dessiné des caractères étrangers. ermite me dit qu'il les avait tracés lui-même, que c'étaient s vers d'un ancien poëte, appelé Homère, et quelques senaces d'un autre poëte plus ancien encore, nommé Salomon. y avait je ne sais quelle mystérieuse harmonie entre cette gesse des temps, ces vers rongés de mousse, ce vieux soliire qui les avait gravés, et ces vieux chênes qui lui servaient livres. » Pour le plaisir de faire la réflexion si concertée, l'au-ur, par la bouche de Chactas, accumule les invraisemances, et tait du Père Aubry un savant curieux qui, a besoin, rédigerait son Anthologie. - Et plus loin, au moment de la célébration des saints mystères :
« L'aurore paraissant derrière les montagnes enflammait Orient. Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre nonce par tant de splendeur sortit enfin d'un abime de lunere, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le retre en ce moment même élevait dans les airs. O charme de la eligion ! ô magnificence du culte chrétien ! etc., etc. » Et il tire de cet accident du rayon une raison de roire ; je dis u, c'est-à-dire l'auteur, car ce ne peut être hactas qui, cinquante ans après, n'est pas converti encre. L'invraisemblance en fait de caractère s'ajoute ici à la légèreté et au faux brillant en matière de foi. Bo Dieu ! que dirait Calvin qui, dans sa colère, compar la messe à une Hélène, de la voir ainsi mêlée à l'Auror aux doigts de rose? Mais que doivent penser surtout d ces jeux de lumière ceux qui croient tout gravement a Saint-Sacrement de l'autel, et qui, par conséquent, n croient pas moins les jours de nuage que les jours d soleil ?
Le Drame commence, présentant le tableau de la mo et des derniers instants d'Atala qui s'est empoisonné durant l'orage, croyant par là (pauvre ignorante !) sati faire au vœu de sa mère et se garantir d'elle-même. y aurait, du point de vue moral, bien des choses à oj poser (même après ce que dit le Père Aubry) à cette f tale superstition d'Atala, à cette invention romanesq et violente; mais, arrivé à cet endroit du récit, on e subjugue, on est ému, et l'on ne raisonne guère. - I paroles d'Atala mourante sont d'ailleurs animées d'i sublime délire de passion ; elles répondent en beaut en énergie brûlante, au cri que Chactas a poussé tout l'heure dans la forêt : « Quel dessein n'ai-je point rêv quel songe n'est point sorti de ce cœur si triste?... Et tout ce qui suit, où s'exhale ce vœu forcené d' bonheur à tout prix, même à travers l'anéantisseme de Dieu et du monde.