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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Mme de Beaumont a m. de Chênedollé. « Le 7 fructidor (1802)

Mme de Beaumont a m. de Chênedollé. « Le 7 fructidor (1802)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 4 min de lecture · p. 213–216 · chapitre 51 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Notre ami veut attendre la décision d'une nouv‹ lle espérance1 pour vous répondre. Si elle se réalisait, il n'y aurait pas la moindre apparence de fiction dans la lettre déterminante qu'il doit vous écrire; mais ne nous flattons point. S'il était vrai qu'espérer, c'est jouir, nous serions bien heureux, car nous espérons beaucoup. A la vérité, nous changeons souvent de vues, de projets et d'espérances ; ils ont le bon esprit de se trouver bien de cette vie, cependant bien fatigante ; je les en félicite : mais l'hirondelle2 est toujours le plus noir des corbeaux, sans en excepter celui de Vire. Cet aimable corbeau, quoique absent, est toujours parmi nous ; nous en parlons sans cesse, nous cherchons toutes les manières de le rappeler de son exil, de ne plus le laisser s'envoler. Il entre dans tous nos projets de voyage, de retraite ou de repos.

1 Il s'agissait de la nomination de M. de Chateaubriand à un poste diplomatique. ↩

2 C'est elle-même. ↩

«Si par hasard quelque journal arrive à Vire, vous aurez vu la nouvelle organisation du Gouvernement. Je n'en parle pas, car il serait impossible qu'une lettre en donnât idée.

« Il paraît un ouvrage du grand homme de Necker : il s'appelle Dernières Vues sur les Finances et le Gouvernement des Français. On dit qu'après une monarchie tempérée, l'auteur ne trouve rien de mieux à nous offrir qu'une république gouvernée par sept Directeurs. Je ne croirai une telle absurdité qu'après l'avoir lue, de mes yeux lue. Ce qu'il y a de certain, c'est que le livre ne plaît ni ne réussit1. On dit qu'il retarde l'apparition du roman de Mme de Staël² : c'est un tort très-grave pour mon impatience.

1 Après y avoir jeté les yeux, elle sera moins sévère dans la lettre suivante. « Delphine. ↩

«M. de Lauraguais vient, du fond du plus horrible galimatias3, d'essayer de mordre notre ami, mais ses dents sont tout usées ; il aurait bien mieux fait de s'en tenir à la Constitution, la Constitution ! Cette fois, le trop d'idées ne l'a pas empêché d'achever.

3 M. de Lauraguais fit paraître plus d'un écrit à cette date de 1802; on croit qu'il s'agit ici de quelques mots louches contre le Génie du Christianisme, qui se trouvent à la page 4 des Lettres de L.-B. Lauraguais à Madame... (Paris, 1802). ↩

« On a fait une Résurrection d'Atala en deux volumes. Atala, Chactas et le Père Aubry ressuscitent aux ardentes prières des Missionnaires. Ils partent pour la France; un naufrage les sépare : Atala arrive à Paris. On la mène chez Feydel4, qui parie deux cents louis qu'elle n'est pas une vraie Sauvage; chez l'abbé Morellet, qui trouve la plaisanterie mauvaise ; chez M. de Chateaubriand, qui lui fait vite bâtir une hutte dans son jardin, qui lui donne un dîner où se trouvent les élégantes de Paris : on discute avec lui très-poliment les prétendus défauts d'Atala. On va ensuite au bal des Étrangers, où plusieurs femmes du moment passent en revue, enfin à l'église, où l'on trouve le Père Aubry disant la messe et Chactas la servant. La reconnaissance se fait, et l'ouvrage finit par une mauvaise critique du Génie du Christianisme. Vous croiriez, d'après cet exposé, que l'auteur est païen. Point du tout. Il tombe sur les philosophes, il assomme l'abbé Morellet, et il veut être plus chrétien que M. de Chateaubriand. La plaisanterie est plus étrange qu'offensante; mais on cherche à imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le bon esprit de M. Joubert s'accommode mieux de toutes ces petites attaques que moi, qui justifie si bien la première partie de ma devise : Un souffle m'agite1.

4 L'un des rédacteurs du Journal de Paris à cette époque, un personnage assez excentrique, et qui a fini deux ans après par Charenton. Feydel, au commencement de la révolution, était garde du corps de Monsieur, frère du roi. ↩

1 C'est Rulhière qui lui avait envoyé autrefois un cachet où se voyait un Chêne gravé, avec cette devise : Un souffle m'agite, et rien ne m'abat. ↩

« Le dernier Mercure2 est détestable : M. Delalot y règne comme le roi de Cocagne, et s'il ne bâille pas, du moins nous fait-il bâiller... Ah! qu'allait-IL3 faire dans cette galère! Il vous écrira incessamment, Gueneau aussi. Les deux corbeaux soupirent après le troisième. Lucile s'est écriée lorsque son frère nous a lu votre lettre : Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts! Fougères lui a trop appris à apprécier Vire; elle vous plaint de toute son âme et me charge de vous dire mille choses. La lettre de notre ami sera telle que vous la pouvez désirer et très-déterminante. Puisse-t-elle pour vous deux n'être pas une fiction! Il est dans son nouveau logement, Hôtel d'Étampes, n° 84. Ce logement est charmant, mais il est bien haut. Toute la société vous regrette et vous désire ; mais M. Joubert est dans les grands abattements, M. de Chateaubriand est enrhumé, Fontanes tout honteux, et la plus aimable des sociétés ne bat que d'une aile.

2 Le numéro du 3 fructidor an X. ↩

3 Chateaubriand. Voilà la vérité vue de près. De loin Chateaubriand et le Mercure, à cette époque, paraissent ne faire qu'un. M. Delalot était tout à M. de Bonald: « Delalot s'est logé dans l'étui de M. de Bonald, comme les insectes qui se logent dans les trous des autres. » (Chênedolle). - Delalot, le plus haïssable des écrivains , disait M. Joubert ; cela voulait dire le plus éloigné de toute grâce. - Dans le peu de goût que témoigne Mme de Beaumont pour Delalot, expression du genre- Bonald , on aperçoit d'avance et sous forme littéraire l'indice de cette division qui éclatera bien plus tard dans la politique entre la fraction aimable et brillante du parti et le côté raide et dur. ↩

M. B. (Montmorin-Beaumont.) »