Dix-huitième leçon (suite 2)
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« Gaulois, suspendez vos coups. C'est moi qui ai causé vos maux, c'est moi qui ai tué mon père. Cessez d'exposer vos jours pour une fille criminelle. Le Romain est innocent. La vierge de Sayne n'a point été outragée : elle s'est livrée elle-même, elle a violé volontairement ses vœux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie! »
« Alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant à sa ceinture sa faucille d'or, comme si elle allait faire un sacrifice aux Dieux :
«Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d'une vestale ! ›
« Aussitôt elle porte à sa gorge l'instrument sacré : le sang jaillit. Comme une moissonneuse qui a fini son ouvrage, et qui s'endort fatiguée au bout du sillon, Velléda s'affaisse sur le char ; la faucille d'or échappe à sa main défaillante, et sa tête se penche doucement sur son épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu'elle aime, mais sa bouche ne fait entendre qu'un murmure confus : déjà je n'étais plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avait fermé ses yeux. »
De telles beautés consacrent à jamais une physionomie et la fixent dans une attitude immortelle, comme Niobé, comme Ariane, Soxea ut effigies Bacchantis, comme Sapho se précipitant du rocher. Velléda, du haut de son char, inclinant sa belle tête sous sa faucille d'or, vivra toujours dans les songes de tout poëte et de tout amant.
Elle vivra après Didon, après Médée; - moins coupable que Phèdre et plus heureuse (car du moins elle fut aimée ); - après Herminie et Clorinde; - toute poétique et sans rien de romanesque; - avec la Magicienne de Théocrite, et plus noble que cette dernière; - son beau front touché de la foudre et pleinement éclairé du rayon idéal qui divinise.
On raconte sur cet épisode de Velléda une anecdote dont la critique doit naturellement s'emparer pour en faire une leçon. Cette anecdote, je l'ai fait maintes fois redire à d'anciens amis de M. de Chateaubriand, à des amis de son bon temps et de sa jeunesse, avant ce je ne sais quoi de poli et de glacé qu'ajoute la gloire. M. de Chateaubriand était revenu à Paris de son pèlerinage à Jérusalem; il avait acheté (automne de 1807) dans la vallée d'Aulnay, dans ce qu'on appelait la Vallée aux loups, un petit enclos qu'il travaillait à embellir età planter, tout en mettant la dernière main à ses Martyrs. Quand l'ouvrage fut terminé, vers le printemps de 1808, il convoquait chaque dimanche ses amis de Paris pour leur lire quelque livre du nouveau poëme : c'était Mme de Vintimille, MM. de Fontanes, Joubert, Molé, Pasquier, peut-être encore M. Gueneau de Mussy ; voilà, je crois, tout le petit cercle au complet. Ce dimanche-là c'était l'épisode de Velléda qu'il avait à lire. Il commence : au bout de quelque temps, l'auteur s'aperçoit, au silence des auditeurs, que la lecture ne prend pas. Sa voix s'altère; il continue pourtant, il achève. Suit un grand silence. Fontanes, à la fin, prend la parole : c'était à lui en effet qu'il appartenait de parler pour briser la glace et pour proférer au nom de tous l'oracle du goût : « Eh bien ! ce n'est pas cela, vous vous êtes trompé... » et il entra dans quelques détails : probablement l'auteur n'avait pas su concilier d'abord ce qui convenait à la situation délicate d'Eudore qui se confesse, et à l'intérêt si vif du souvenir qu'il doit retracer; il penchait trop d'un côté ou d'un autre. Quoi qu'il en soit, à la suite de Fontanes, tous parlèrent. Mme de Vintimille (c'est le rôle des femmes) essaya de relever les beaux passages, de montrer qu'il y aurait peu à faire pour réparer, pour perfectionner. Chacun fit de même. M. de Chateaubriand écoutait en silence : puis il répondit; il essaya longtemps de résister et d'opposer ses raisons. Cependant une larme roulait dans ses yeux : il dit qu'il essayerait de remanier, de refaire, - de faire mieux, mais qu'il ne l'espérait pas. Huit jours après, jour pour jour, c'est-à-dire le dimanche suivant, les mêmes amis étaient convoqués pour entendre cette même Velléda, et l'épisode, tel que nous l'avons, était accueilli d'eux avec un ravissement, avec un applaudissement sans mélange1.
1 M. de Chateaubriand était très-sensible à la critique du dehors, mais en général très docile à la critique du dedans , à celle de ses amis. Doué d'une extrême facilité de travail, il acceptait aisément les conseils et les suppressions de ses amis, comme quelqu'un qui se sent toujours en mesure de recommencer. Du temps de sa polémique avec M. de Villèle, il arriva bien des fois à M. Bertin l'aîné de ne pas mettre dans les Débats son article du matin quand il y voyait quelque inconvénient; il pouvait y retrancher aussi, et sans le lâcher jamais. ↩
Eudore achève son récit. Le malheur dont il a été cause décide de son repentir : il quitte ses charges militaires, renonce aux honneurs, et part pour faire agréer sa résolution de Dioclétien, qui est alors en Egypte : c'est une occasion de voyage et de description. L'auteur y décrit cette Egypte, qu'il a lui-même visitée au retour de Jérusalem. Il y a de grands traits, mais qui visent à être des traits. En parlant de la ville d'Alexandrie :
« La forme même de la cité, dit-il, frappait mes regards : elle se dessine comme une cuirasse macédonienne sur les sables de la Libye2 ; soit pour rappeler le souvenir de son fondateur, soit pour dire aux voyageurs que les armes du héros grec étaient fécondes, et que la pique d'Alexandre faisait éclore des cités au désert comme la lance de Minerve fit sortir l'olivier fleuri du sein de la terre. Pardonnez, Seigneurs, à cette image empruntée d'un source impure. »
2 Ce n'est pas à une cuirasse, c'est à une épée que Victor Hugo a comparé une autre ville, dans cette strophe d'une Ode aux Ruines de Montfort-l'Amaury : La souvent je m'assieds, aux jours passés fidèle, Sur un débris qui fut un mur de citadelle : Je médite longtemps, en mon cœur replié; Et la ville, à mes pieds, d'arbres enveloppée, Étend ses bras en croix et s'allonge en épée, Comme le fer d'un preux dans la plaine oublié. C'est là une des conquêtes pittoresques de la bonne École romantique. Heureuse lorsque, dans son art, elle s'est bornée à trouver naturellement l'image vive et vraie adaptée aux choses, et qu'elle n'a pas violenté les choses pour les contraindre à tout coup à l'image! ↩
Il eût mieux valu s'interdire l'image. Une source im• pure! c'est peu poli pour Démodocus, qui n'en connaît point d'autre. - Le désert de Scété, le soleil d'un matin d'orage, la tempête dans les sables, tout cela est de main de maître :
« Nous reprîmes notre route avant le retour de la lumière. Le soleil se leva dépouillé de ses rayons, et semblable à une meule de fer rougie. La chaleur augmentait à chaque instant. Vers la troisième heure du jour, le dromadaire commença a donner des signes d'inquietude : il enfonçait ses naseaux dans le sable, et soufflait avec violence. Par intervalles, l'autruche poussait des sons lugubres... Soudain de l'extrémité du désert accourt un tourbillon. Le sol emporté devant nous manque à nos pas, tandis que d'autres colonnes de sable, enlevées derriere nous, roulent sur nos tètes... L'ouragan redouble de rage : il creuse jusqu'aux antiques fondements de la terre, et répand dans le ciel les entrailles brûlantes du désert... »
Enfin Eudore termine le récit de ses pérégrinations; et nous nous retrouvons avec lui et avec ses hôtes aux bords de l'Alphée, dans cette Arcadie de la pénitence.
Le poëte invoque l'Esprit-Saint : il va décrire la conjuration des Démons contre Cymodocée et Eudore; l'ennuyeux recommence ! Galérius, Hiéroclès sont encore plus laids et plus odieux que les Démons qui les font agir : c'est dans toutes ces parties qu'il faudrait absolument le charme des vers pour rafraîchir et égayer le récit; cette prose tendue ne laisse aucune trêve. Pour y suppléer, le poète fait tout aussitôt des miracles de description de clair de lune et d'évocations mythologiques, qu'il reproduit avec une indicible harmonie :
« Cymodocée s'avançait involontairement vers le lieu où le fils de Lasthénès avait achevé de conter son histoire. Lorsqu'une chevrette des Pyrénées s'est reposée pendant le jour avec le pasteur au fond d'un vallon, si, la nuit, s'échappant de la crèche, elle vient chercher le pâturage accoutumé, le berger la retrouve le matin sous le cytise en fleurs qu'il a choisi pour abri : ainsi la fille d'Homère monte peu à peu vers la grotte habitée par le chasseur Arcadien. »
Cette richesse et cette fertilité de comparaisons est perpétuelle, et il ne faut pas moins pour triompher du désagréable de certains tableaux. Dès qu'il sent que le Diable devient un peu trop laid, il le déguise; il remet en avant les images antiques dont il a le secret et dont il sait presque trop bien la recette :
« Aussitôt le Démon de la Volupté se revêt de tous ses charmes. Il prend à la main une torche odorante, et traverse les bois de l'Arcadie. Les Zéphyrs agitent doucement la lumière du flambeau : tels, au milieu des bocages d'Amathonte, ils se jouent dans la chevelure parfumée de la mère des Grâces. Le fantôme magique fait naître sur ses pas une foule de prestiges. La nature semble se ranimer à sa présence ; la colombe gémit, le rossignol soupire, le cerf suit en bramant sa légère compagne. Les Esprits séducteurs, qui enchantent les forêts de l'Alphée, entr'ouvrent les chênes amollis , et montrent çà et là leurs têtes de Nymphes. On entend des voix mystérieuses dans la cime des arbres, tandis que les Divinités champêtres dansent avec des chaînes de fleurs autour du Démon de la Volupté. »
Il continue de tirer des mots je ne sais quoi de lumineux et d'harmonieux que lui seul sait leur faire rendre ; mais on commence à y être accoutumé avec lui, et l'on se blase.
Gymodocée, protégée par l'Ange des saintes amours, renonce pour Eudore au culte d'Homère : afin de la soustraire aux persécutions d'Hiéroclès, tandis que son fiancé se voit obligé de partir pour Rome, elle est envoyée à Jérusalem sous la conduite de Dorothé, qui se charge de la remettre entre les mains de la pieuse Hélène, mère de Constantin. De là, voyage à Jérusalem et description; on ne manque pas de voir Chypre en passant : «On célébrait alors la fête de la déesse d'Amathonte : l'onde molle et silencieuse baignait le pied du temple de Dionée, bâti sur un promontoire au milieu des vagues tranquilles. De jeunes filles demi-nues dansaient dans un bois de myrtes... »
J'ai parlé d'une recette propre à l'auteur : nous la savons maintenant si bien, qu'il nous semble presque que nous ferions, si nous le voulions, du Chateaubriand : ne nous y fions pourtant pas trop, nous pourrions bien rester en chemin. Car tout à côté des inventions pénibles, systématiques, qui nous avertissent que nous n'avons plus affaire au bel art pur, nous retrouvons à chaque pas des beautés, des miracles d'imagination et d'harmonie, des surprises de talent : et ce sera ainsi jusqu'au bout. - Dans les Martyrs, M. de Chateaubriand a livré la plus grande bataille que le talent puisse livrer, la bataille épique, - je dis la plus grande, et ce serait strictement vrai si son poëme était en vers, - du moins une très-grande : il suffit à sa gloire de dire qu'il ne l'a point perdue.
Suite des Martyrs. - Alternative de beautés et de défauts : - ceux-ci plus sensibles en avançant. - Début du dernier chant; admirable adieu à la Muse. - Poésie et histoire. - La vie coupée par le milieu. - Jugement général du poëme. - Les articles critiques du temps : - Hoffman; - M. de Place. -Fontanes, ami consolateur. - Chateaubriand blessé.
Le site de Jérusalem et de la Judée nous est admirablement dépeint dans son affreuse nudité :
« Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cœur. Mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe, le voyageur éprouve une terreur secrète, qui, loin d'abaisser l'âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, l'humble hysope, le cèdre superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l'avenir, chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige; le Désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Eternel. »
Hélène a fait bâtir autour du sépulcre de Jésus-Christ une basilique de marbre et de porphyre, dont les portes de bronze offrent dans leurs sculptures prophétiques les scènes anticipées de la Jérusalem délivrée :
« Un solitaire des rives du Jourdain, animé de l'esprit prophétique, avait donné le dessin de ces portes à deux célèbres sculpteurs de Laodicée. On voyait la Ville sainte tombée au pouvoir d'un peuple infidèle, assiégée par des héros chrétiens : on les reconnaissait à la Croix qui brillait sur leurs habits. Le vêtement et les armes de ces héros étaient étrangers; mais les soldats romains croyaient retrouver quelques traits des Franks et des Gaulois parmi ces guerriers à venir¹. Sur leur front éclataient l'audace, l'esprit d'entreprise et d'aventure, avec une noblesse, une franchise, un honneur ignorés des Ajax et des Achille. Ici le camp paraissait ému à la vue d'une femme séduisante; qui semblait implorer le secours d'une troupe de jeunes princes; là, cette même Enchanteresse enlevait un héros sur les nuages et le transportait dans des jardins délicieux; plus loin, une assemblée d'Esprits de ténèbres était convoquée dans les salles brûlantes de l'Enfer : le rauque son de la trompette du Tartare appelle les habitants des ombres éternelles; les noires cavernes en sont ébranlées, et le bruit, d'abîme en abîme, roule et retombe2. Avec quel attendrissement Cymodocée aperçut une femme mourante sous l'armure d'un guerrier! Le chrétien qui lui perça le sein va tout en pleurs puiser de l'eau dans son casque, et revient donner une vie éternelle à la beauté qu'il priva d'un jour pas-
2 C'est une allusion très directe à la fameuse octave (la troisième ) du chant IV de la Jérusalem délivrée : Chiama gli abitator dell' ombre eterne Il rauco suon della tartarea tromba. Treman le spaziose aire caverne, E l'aer cieco a quel rumor rimbomba... Comment ce chef-d'œuvre d'harmonie imitative se peut-il conclure de la scène figurée sur les portes de la basilique ? Comment la sculpture peut-elle suggérer le son ? Ne pressons pas trop le poëte : le souvenir se confond ici avec l'imagination, et l'octave connue se remet à faire bruit à son oreille : le bronze lui-même en retentit. ↩
divin de son hieros à signalé ces traits de la race blonde sur le bouclier
Aurea cæsaries ollis, atque aurea vestis.
sager. Enfin la Cité sainte est attaquée de toutes parts, el étendard de la Croix flotte sur les murs de Jérusalem. L'artiste divin avait aussi représenté parmi tant de merveilles le poëte qui devait un jour les chanter : il paraissait écouter au milieu d'un camp le cri de la religion, de l'honneur et de l'amour; et plein d'un noble enthousiasme, il écrivait ses vers sur un bouclier. »
C'est brillant, c'est ingénieux; c'est le pendant du bouclier d'Achille, surtout du bouclier d'Enée1 : toutes les machines épiques sont en jeu dans les Martyrs, rien n'est oublié; mais d'où vient que cela manque de charme? Qu'on relise Virgile, au contraire :
1 Enéide, liv. VIII. ↩
Talia per clypeum Vulcani dona parentis Miratur, rerumque ignarus imagine gaudet, Attollens humero famamque et fata nepotum.
De telles impressions tiennent-elles aux vers ou au sentiment? ou simplement à ce que ces beautés anciennes se sont gravées les premières dans notre mémoire et dans nos cœurs? Je ne sais, mais je n'en trouve point de telles dans les Martyrs.
Cependant Eudore a prononcé son très-beau discours en l'honneur du Christianisme au Capitole : il est jeté dans les cachots. Hiéroclès et Galérius deviennent de plus en plus dégoûtants et odieux. De son côté, là-bas à Bethléem, Jérôme, qui prend à première vue Cymodocée pour un beau démon et qui s'opiniâtre à l'exorciser ( Vode retro, Satanas), est un peu exagéré et grotesque. Le poëte aussitôt se rachète en multipliant les gracieuses comparaisons autour de Cymodocée :
« On reconnaissait dans son langage les accents confus de son ancienne religion et de sa religion nouvelle : ainsi, dans le calme d'une nuit pure, deux harpes suspendues au souffle d'Éole mêlent leurs plaintes fugitives ; ainsi frémissent ensemble deux lyres, dont l'une laisse échapper les tons graves du mode Dorien, et l'autre les accords voluptueux de la molle Ionie; ainsi, dans les Savanes de la Floride, deux cigognes argentées, agitant de concert leurs ailes sonores, font entendre un doux bruit au haut du ciel : assis au bord de la forêt, l'Indien prête l'oreille aux sons répandus dans les airs, et croit reconnaître dans cette harmonie la voix des âmes de ses pères. »
Le grand paysage dur et maudit de la mer Morte, ce désert d'un amer et stérile abandon est opposé aux souvenirs encore frais du Taygète. On a une scène toute pastorale de caravane arabe dans le désert. Bref, Cymodocée, à travers les tempêtes, est ramenée à Rome. Eudore confesse sa foi dans les tortures; saluons ici une belle pensée : « Eudore, dans le cours de ses actes glorieux, avait offert secrètement son sacrifice pour le salut de sa mère.. » Celle-ci, qui, morte, gémissait encore au Purgatoire, en est délivrée. Ce Purgatoire, que le poëme nous entr'ouvre, n'a rien pourtant qui satisfasse ni les simples ni les docteurs, et dans sa première version des . Martyrs on remarqua que l'auteur y avait mis un peu imprudemment le duelliste qui a tué et le prêtre faible qui a scandalisé1. Dans tous ces derniers livres, le poëte a redoublé d'efforts et comme d'exploits de talent pour sauver la monotonie des scènes odieuses et pour jeter quelque charme à travers les tortures. On a une reproduction et un peu une parodie de la scène connue de Dioclétien à Salone; un hymne à Bacchus, dans lequel je distingue un couplet délicieux1; de gracieuses images toutes les fois que reparaît Cymodocée2, les deux religions confondant jusqu'à la fin leurs couleurs dans cette âme pareille à une aube blanchissante. Malgré tout, l'intérêt est lent et l'impression pénible. Je ne détacherai que l'admirable début du livre XXIVe et dernier, où le poëte parle en son propre nom. Ce sont les adieux du poëte à la Muse : et en effet il n'y est plus guère revenu depuis qu'à de rares instants et avec un esprit partagé ; ce sont ses vrais adieux :
1 Fénelon, bien autrement chrétien par le cœur que Chateaubriand, a eu aussi ses légers oublis de doctrine : dans Télémaque, au livre XI, il laisse échapper, à propos de Protésilas, tombé en disgrâce et condamné à l'exil, une idée païenne sur le suicide : « II (Protésilas) appelle en vain à son secours la cruelle mort, qui sourde à ses prières ne daigne pas le délivrer de tant de maux, et qu'il n'a pas le courage de se donner lui-même. » Fénelon a eu une distraction stoïcienne, Chateaubriand une distraction chevaleresque. ↩
1 « Descends parmi nous, ô consolateur d'Ariadne, toi qui parcours les sommets de l'Ismare, du Rhodope et du Cythéron ! Dieu de la joie, enfant de la fille de Cadmus, les Nymphes de Nyssa t'élevèrent par le secours des Grâces dans une caverne embaumée. A peine sorti de la cuisse de Jupiter, tu domptas les humains rebelles à ton culte. Tu te moquas des pirates de Tyrsène, qui t'enlevaient comme l'enfant d'un mortel. Tu fis couler un vin délicieux dans le noir vaisseau, et tomber du haut des voiles les branches d'une vigne féconde ; un lierre chargé de ses fruits entoura le mât verdoyant ; des couronnes couvrirent les bancs des rameurs; un hon parut a la poupe : les matelots, changés en dauphins, s'élancèrent dans les vagues profondes. Tu riais, ô roi Évohé! » ↩
2 « Les Chrétiens, au comble de la joie, couvrent d'un casque les cheveux de la jeune fille ; ils enveloppent Cymodocée dans une de ces toges blanches bordées de pourpre, que les adolescents prenaient à Rome au sortir de l'enfance : on eût cru voir la légère Camille, le bel Ascagne ou l'infortuné Marcellus... « Et plus loin, quand on la ramène à son père : « Le casque de la jeune martyre roule à terre, ses cheveux descendent sur ses épaules : le guerrier devient une vierge charmante... » ↩
« O Muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures ! J'aperçois les bornes de la course; je vais descendre du char, et pour chanter l'hymne des morts je n'ai plus besoin de ton secours. Quel Français ignore aujourd'hui les cantiques funèbres? Qui de nous n'a mené le deuil autour d'un tombeau, n'a fait retentir le cri des funérailles? C'en est fait, ô Muse ! encore un moment, et pour toujours j'abandonne tes autels ! Je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes : il faut quitter la lyre avec la jeunesse. Adieu, consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs ! Puis-je me séparer de toi sans répandre des larmes1? J'étais à peine sorti de l'enfance, tu montas sur mon vaisseau rapide, et tu chantas les tempêtes qui déchiraient ma voile; tu me suivis sous le toit d'écor'e du Sauvage, et tu me fis trouver dans les solitudes américaines les bois du Pinde. A quel bord n'as-tu pas conduit mes rêveries ou mes malheurs? Porté sur ton aile, j'ai découvert au milieu des nuages les montagnes désolées de Morven, j'ai pénétré les forêts d'Erminsul, j'ai vu couler les flots du Tibre, j'ai salué les oliviers du Céphise et les lauriers de l'Eurotas. Tu me montras les hauts cyprès du Bosphore et les sépulcres déserts du Simoïs. Avec toi je traversai l'Hermus, rival du Pactole; avec toi j'adorai les eaux du Jourdain, et priai sur la montagne de Sion. Memplis et Carthage nous ont vus méditer sur leurs ruines, et dans les débris des palais de Grenade nous évoquâmes les souvenirs de l'honneur et de l'amour. Tu me disais alors :
1 Voilà les vraies larmes de Chateaubriand, des larmes de poëte, - de celui qui disait : « Je n'ai jamais pleuré que d'admiration. » ↩
« Sache apprécier cette gloire dont un obscur et faible voyageur peut parcourir le théâtre en quelques jours. »
« O Muse, je n'oublierai point tes leçons ! je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les Cieux, laisse-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie et m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge : j'emploierai l'âge des regrets au tableau sévère de la vérité. »
Illusion dernière, la encore où l'on se pique de prendre congé des illusions ! Il croyait entrer dans les portiques austères de l'histoire, il allait descendre dans l'arène enflammée de la polémique et dans les guerres de l'ambition '. Du moins le chevalier n'y rendit jamais son épée, et il put dire jusqu'à la fin : Tout est perdu, fors l honneur.
Il y a un moment solennel dans la vie, quand la jeunesse expire, et avec elle notre sensibilité première, notre imagination naturelle et facile. Sous une forme ou sous une autre, tous les grands poëtes ont senti cette heure décisive et l'ont exprimée : c'est ainsi que dans la pièce des Novissima verba, Lamartine a dit :
Quand vous vous desséchez sur le cœur qui vous aime,
Ou que ce cœur flétri se dessèche lui-même; Quand le foyer divin qui brûle encore en nous
Ne peut plus rallumer sa flamme éteinte en vous 2;
Que nul sein ne bat plus quand le nôtre soupire,
Que nul front ne rougit sous notre œil qu'il attire ;
Et que la conscience avec un cri d'effroi
Nous dit : Ce n'est plus toi qu'elles aiment en toi!
' « La polémique est mon allure naturelle... Il me faut toujours un adversaire, n'importe où... » C'est ce que disait M. de Chateaubriand à M. de Marcellus, en dictant à celui-ci une dépêche à Londres, en 1822. Il faisait alors, tout ambassadeur qu'il était, de la polémique contre les ministres, en les poussant presque malgré eux à la guerre d'Espagne; bientôt, ministre lui-même, il fit de la polémique contre ses collègues ; il finira par faire une polémique à mort contre ses anciens amis, contre son ancien parti et contre sa cause.
2 Le poëte parle ici de l'amour et des femmes, mais il ne dit pas bien ce qu'il veut dire; car il suivrait de sa phrase que la femme se dessèche et se flétrit, que le cœur de la femme n'a plus de flamme pour aimer, tandis qu'il veut seulement dire : Quand nous devenons vieux, et que les jeunes femmes dans leur grâce et leur fraîcheur ne peuvent plus nous aimer et en aiment d'autres que nous.. Quel dommage qu'un si beau jet de source s'écoule en des membres de phrases qui le plus souvent ne se tiennent pas, et dont il est impossible, à la réflexion, de se rendre compte! Le poëte ne s'est jamais relu.
Alors, comme un Esprit exile de sa sphère Se résigne en pleurant aux ombres de la terre, Détachant de vos pas nos yeux voilés de pleurs,
Aux faux biens d'ici-bas nous dévouons nos cœurs;
Les uns, sacrifiant leur vie à leur mémoire, Adorent un écho qu'ils appellent la gloire ; Ceux-ci de la faveur assiègent les sentiers Et veulent au néant arriver les premiers !
Ceux-là, des voluptés vidant la coupe infâme, Pour mourir tout vivants assoupissent leur âme; D'autres, accumulant pour enfouir encor, Recueillent dans la fange une poussière d'or.
Mais mon œil a percé ces ombres de la vie :
Aucun de ces faux biens que le vulgaire envie, Gloire, puissance, orgueil, éprouvés tour à tour, N'ont pesé dans mon cœur un soupir de l'amour, D'un de ses souvenirs même effacé la trace, Ni de mon âme une heure agité la surface, Pas plus que le nuage ou l'ombre des rameaux Ne ride en s'y peignant la surface des eaux.
Après l'amour éteint, si je vécus encore, C'est pour la vérité, soif aussi qui dévore !
Ce que Lamartine salue, en le quittant, sous le nom d'amour, de sensibilité et de tendresse, Chateaubriand le saluait sous le nom d'imagination, de Muses et de poésie. Tous deux se promettaient de vouer le reste de leur vie à la vérité; mais cette vérité ne tarde pas à se déguiser elle-même à l'âge mûr tout aussi bien qu'à la jeunesse; et les illusions de cette seconde moitié de la vie, pour être moins légères et moins gracieuses que les premieres, ne sont pas toujours pour cela plus élevées ni plus sérieuses1.
1 L'antique et généreux Properce vouait également sa jeunesse au culte des muses et aux chants passionnes, et il se réservait pour l'age mûr l'étude de la nature, de la physique, de l'astronomie, les questions naturelles, et même celles qui touchaient à l'autre vie (Elég. m, 5) : Tum mihi Naturæ libeat perdiscere mores, Quis Deus hanc mundi temporel arte domum, etc. On conçoit en effet qu'un poëte érotique ne sache trop que faire de lui après la jeunesse passée. Quelqu'un a dit « qu'un poëte est un homme qui s'engage à être toujours jeune ; » et c'est là un engagement bien périlleux. Mais, de fait, le vrai poëte reste jeune bien plus long-temps qu'un autre. - Gœthe avait ressenti aussi ce ralentissement ou cette fuite de la poésie qui menace de nous quitter avec la jeunesse, et il attribuait à l'influence généreuse de Schiller (à qui lui-même il fut si utile) d'avoir rouvert en lui à temps la source féconde : «L'heureuse rencontre de nos deux natures, lui écrivait-il, nous a déjà procuré maint avantage, et j'espère que cet échange agira toujours de la même manière. Si j'ai fait valoir la réalité à vos yeux' vous m'avez appris à considérer d'un œil plus équitable la diversité de l'homme intérieur; vous m'avez refait une jeunesse et ressuscité en moi le poëte, alors qu'il s'en fallait de bien peu qu'il ne cess » t d'exister. » (Lettre du 6 janvier 1798). Gœthe avait quarante-neuf ans quand il écrivait cela à son ami, de dix ans plus Jeune. ↩