Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Sur les Mémoires d'outre-tombe

Sur les Mémoires d'outre-tombe

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 6 min de lecture · p. 433–437 · chapitre 100 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La vraie critique à Paris se fait en causant : c'est en allant au scrutin de toutes ces opinions que le critique composerait son résultat le plus complet et le plus juste. Au moment où ils paraissaient par feuilletons, je suis allé au scrutin sur les fameux Mémoires. J'étais absent de Paris, et l'on m'en écrivait en des sens divers. Voici le pêle-mêle de ces propos :

« (1848). On lit beaucoup les Mémoires : on en dit les choses les plus contraires, et tout le monde a raison. On y trouve à foison de quoi blâmer, et de quoi admirer. - Ce sont les fragments d'un talent, ce sont les morceaux cassés d'un tout. S'il est au Ciel, de là-haut on dirait qu'il laisse tomber ce qui fut lui; puis nous ramassons sans mettre en ordre, et cela fait des taches et des rayons. - Quant au style, Mme Nariskin me disait : « Mais c'est du breton. » Le fait est que je ne comprends pas tout. Puis, il y a de ces beautés d'expression qui n'appartiennent qu'à lui, mais il s'égare dans le grandiose ; il le parcourt, et le dépasse. - Quant au fond, il se rappelle les faits, et a oublié les impressions : il les met après coup. Ce sont les gestes d'un jeune homme, et les réflexions d'un vieillard, de sorte que c'est vrai et c'ost faux à la fois. Jamais on n'a mis l'intelligence d'autrui à une plus rude épreuve. Elle s'embrouille. - Oublie-t-on Atala, René, l'Itinéraire en lisant ces Mémoires, et le passé reconnaissant ne protége-t-il pas un peu l'œuvre du jour? N'y a-t-il pas un peu le prestige des souvenirs? Je ne saurais dire. - Si c'était un premier ouvrage ferait-il une réputation? J'en doute. Mais en étant une dernière parole, cela ne dépare rien et cela supporte l'enchaînement avec le reste. - Je crains bien que le commencement ne soit le meilleur. L'amour, les rêves, un vieux château, la mer, ce sont des textes qui vont à tout le monde. Mais ce langage, cette fantaisie, ce défaut de plan, appliques à la politique, que sera-ce?...

« Le docteur R. me disait que cette lecture lui faisait l'effet des Mémoires du Chat Murr dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la bigarrure. »

« Je veux vous dire que j'ai lu les Mémoires de Chateaubriand; je les trouve très-intéressants, d'un style ferme, avec un dehors tout sentimental et poétique. Ce côté chevalier me plaît. Il y a plus de tête que de cœur, mais assez de cœur pour qu'on l'aime.... »

« A propos de ces Mémoires, je me refroidis, non pour l'ouvrage, mais pour le héros; il est malveillant, et il sue l'orgueil. Je suis tenté de croire qu'il est resté vierge, se trouvant trop Dieu pour rien partager avec une mortelle.... L'intérêt, quant au livre en lui-même, ne persiste pas moins. Il y a des choses superbes, j'en ai noté beaucoup; il y a de la grandeur, mais le souffle est court.... «

Puis, dans une lettre de la spirituelle Mme Hamelin, je lis :

« Oui, les Mémoires se réchauffent; mais voyez la lata e comparaison ! Rousseau légua son chef-d'œuvre pour ouvrage posthume : Chateaubriand nous laisse sa défaillance. Puis, puis, en vérité, sa personnalité tue son esprit. Il est plus orgueilleux que Rousseau, et tout, mais tout est ramené ‚vers lui seul. Ah ! René ! Amélie surpasse Lucile. »

- Et puis, ce qu'on ne dit pas, c'est qu'on était jeune du temps d'Amélie.

« Les Mémoires d'Outre-Tombe m'intéressent malgré tout. J'aime encore mieux ce moi que bien d'autres, qui ne crient pas moins fort, sans y joindre l'avantage d'une belle voix.i (Décembre 1848.)

« Que pensez-vous des Mémoires? Ils sont devenus les plus spirituels du monde. Peut-on être plus gai et plus aimable? Il me disait : « On n'aura rien vu de pareil. » C'est bien vrai. On est séduite et emportée. »

« Ce que vous dites de ces Mémoires extraordinaires de talent, voilà ce qu'il voulait; vous lui accordez tout. On veut montrer au public sa force, et non sa bonté. »

Mais prenez garde! ceci est d'un grand peintre, d un des plus riches héritiers de Chateaubriand, de George Sand :

« Je lis les Mémoires d'Outre-Tombe, et je m'impatiente de tant de grandes poses et de draperies. C'est un ouvrage sans moralité. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire, même au bout d'une fable ou d'un conte de Féés. Jusqu'à présent, cela ne prouve rien et ne veut rien prouver. L'âme y manque, et moi qui ai tant aimé l'auteur, je me désole de ne pouvoir aimer l'homme. Je ne le connais pas, je ne le devine pas en le lisant, et pourtant, il ne se fait pas faute de s'exhiber : mais c'est toujours sous un costume qui n'est point fait pour lui. Quand il est modeste, c'est de manière à me faire croire qu'il est orgueilleux ; et ainsi de tout. On ne sait pas s'il a jamais aimé quelque chose ou quelqu'un, tant son âme se fait vide avec affectation. Cette préoccupation de montrer le contraste de sa misère et de son opulence, de son obscurité et de sa célébrité, me paraît d'une profondeur nuérile, presque béte, le mot est lâché. Je lui pardonne d'être injuste, furieux, absurde, en parlant de la Révolution, qu'il ne devait pas comprendre dans son ensemble et dont le détail même n'était pas sous ses yeux. Je lui pardonne d'autant plus que quand il épanche sa bile, au moins je retrouve sa physionomie de gentilhomme breton, et je sens en lui quelque chose de vivant; mais le reste du temps, c'est un fantôme; et un fantôme en dix volumes, j'ai peur que ce ne soit un peu long ! Et pourtant, malgré l'affectation générale du style qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré l'abus du néologisme, malgré tout ce qui me déplaît dans cette œuvre, je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux. »

En refaisant René dans les Mémoires d'Outre-Tombe, Chateaubriand a travaillé plus qu'il ne voulait se l'avouer pour les générations d'après Olympio, et il a réussi en effet à se rajeunir à leurs yeux. Il m'est arrivé d'écrire en 1831 : « Une bien forte part de la gloire de Chateaubriand plonge déjà dans l'ombre.... On commence à croire que, sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à distance. » Si cela était vrai en 1831, qu'était-ce donc en 1848? Les Mémoires d'Outre-Tombe ont rendu aux générations nouvelles un Chateaubriand vigoureux, heurté, osant tout, ayant beaucoup de leurs défauts, mais par cela même plus sensible à leurs yeux et très-présent. Il y en a parmi les jeunes qui se sont remis à le respecter et à l'admirer, précisément par ce côté des Mémoires qui a choqué si fort les anciens amis et la belle société.

Ces Mémoires, après tout, sont sa grande œuvre, celle où il se révèle dans toute sa nudité égoïste et aussi dans son immense talent d'écrivain. C'est le livre peut-être le plus composé de Chateaubriand. Tout est calculé pour produire l'effet et se mettre lui-même en lumière; et, ce qu'il y a de piquant, c'est que cet effet est désagréable et au désavantage du portrait même, et de celui qui le trace. L'auteur a peut-être le sentiment de son égoïsme, mais il n'a pas celui de sa vanité : sans quoi il aurait pris garde. Tel qu'il est, ce livre est quelque chose d'unique.