Au même. A Semur (Côte-d'Or)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Un mois s'est déjà écoulé, mon cher ami, depuis notre séparation, et je ne vous ai point encore écrit ! Je vous ai pourtant désiré tous les jours. Le Pigeon voyageur avait tort : le plaisir de raconter ses voyages à son ami ne peut valoir celui de voyager ensemble. J'ai parcouru des lieux horribles et charmants, des montagnes sans fin et quelques vallons délicieux, un grand nombre de ruines et des villes superbes. Marseille est au-dessus de l'idée que j'en avais conçue. Si les campagnes de Marseille valaient celles qui environnent Lyon, rien ne me paraîtrait comparable. Mais le sol de la Provence est si aride, à l'exception de quelques vallées ! L'olivier, seul arbre qu'on y trouve avec abondance, n'a qu'une verdure si pâle et des formes si peu agréables! Rien n'est plus chétif aux yeux que cet arbre, et c'est pour cela vraisemblablement qu'on l'avait consacré à Minerve, qui devait préférer le fruit à la forme et l'utile au beau1. Quelques crêtes de montagnes, couronnées çà et là de forêts de pins, forment un assez bel effet ; mais le plus grand nombre des hauteurs est stérile et calciné. On regrette à chaque pas les ormes, les chênes et les ombrages des autres provinces. Il est vrai que le ciel est d'une beauté ravissante, et le coup d'œil de la mer, qu'on découvre d'une élévation en approchant de Marseille, est un des plus grands spectacles dont il soit possible de jouir. Je ne m'étonne point de tous les éloges que les Anciens ont donné à cette ville. L'exil de Milon devait être fort doux. A la multitude de petites maisons de campagne répandues dans les environs de Marseille, et qui se prolongent du haut des montagnes environnantes jusqu'aux bords de la mer, je me suis rappelé une phrase de César qui est pleine de vérité : Vidi urbem in campis disseminatam2. On ne peut mieux peindre cette ville. Il est surprenant qu'elle ne renferme aucune antiquité, quoiqu'elle soit la plus ancienne de toutes. On en trouve bien davantage à Vienne, à Valence, à Orange, à Aix, Arles, et même dans des illages tels que Saint-Remy. J'ai souvent quitté les grandes. routes, et ce que j'ai vu m'a bien dédommagé de mes fatigues, Je n'ai pas oublié la patrie de Massillon, Hyères, et jal demeuré chez son petit-neveu du même nom que lui. J'ai vu l'aloès, le dattier en pleine terre dans les jardins de ce pays-là. J'ai cueilli des oranges de l'année dernière à côté des orangers en fleurs, et presque sur la même tige. Les haies des champs sont formées de grenadiers, d'oliviers, d'orangers, de lauriers. Vous croyez être chez Calypso ou chez Alcinoüs. Les vents du soir vous portent tous ces parfums au bord de la mer, et, si vous le vouliez, une barque pourrait vous conduire dans vingt-quatre heures en Italie. Gênes et la Corse sont presque sous vos yeux. Pour arriver aux jardins d'Hyères il faut traverser un pays affreux, et surtout celui qu'on nomme les Gorges d'Ollioules. Les peintres qui voudront représenter les gouffres de l'Averne et les portes de l'Enfer peuvent venir là. C'est précisément l'Elysée après le Tartare. Le Tasse, qui a placé les jardins d'Armide après un désert horrible, avait vu sans doute des lieux semblables. Toulon, malgré tous les ravages qu'il a éprouvés et des Anglais et des Français, atteste encore toute la grandeur de Louis XIV. L'édifice appelé la Corderie, et bâti par Vauban, frappe d'admiration. Rien n'est plus simple et plus grand. C'est comme la cour de l'Hôtel des Invalides. Vous voyez au premier coup d'œil l'usage de cet édifice; on ne peut porter plus de bon sens et de majesté dans l'architecture. La nature, en creusant la rade et le port de Toulon, semble avoir fait la France reine de la Méditerranée. Le port de Brest, tout beau qu'il est, me semble bien moins imposant. A la vérité, je ne l'ai pas vu depuis trentre ans, et j'étais trop jeune peut-être pour en bien juger. Après de longs détours à droite et à gauche, toujours courant, toujours regardant, toujours rêvant, je suis arrivé à Nîmes. Je m'y suis un peu reposé. L'Amphithéâtre, la Maison-Carrée, la Fontaine de cette ville vaudraient seuls mon voyage. J'ai déjeuné hier sous une arche du pont du Gard. Quel magnifique monument de la grandeur romaine ! Je ne songeais pas sans émotion que ce pont avait été bâti par le gendre d'Auguste, par Agrippa, dont on a retrouvé l'urne et les cendres il y a quelque temps et presque au même lieu. Je ne vous parle point de la Fontaine de Vaucluse, de peur d'être trop long et trop bavard. Rien dans la Suisse, ou j'ai voyagé deux fois, ne m'a fait le même plaisir. Pétrarque avait raison de dire que, hors l'Italie, on ne pouvait voir un site pareil. Après-demain je serai à Montpellier, je visiterai le Canal du Languedoc; et de là à Toulouse, puis dans les Pyrénées, puis à Bordeaux et enfin à Paris, où je serai bien heureux de vous revoir et de vous embrasser. Promettez-moi de ne pas le quitter avant le mois d'août; j'ai grand besoin de vous y retrouver. Notre bon, notre aimable Ambroise sera plus fidèle que vous; je suis sûr qu'il ne m'abandonnera pas cet automne. Et le Rollin? Au nom de Dieu, ne vous découragez pas. Enrichissez les deux derniers volumes de quelques notes dignes de votre raison et de votre goût. Adieu, aimez-moi comme je vous aime. Mille choses tendres à notre cher Ambroise; je lui écrirai. Parlez-moi de Chateaubriand et du bel ouvrage dont j'ai lu les cinq premiers Chants 1. Répondez-moi à Toulouse.
1 Ces postes d'alors, s'ils couraient par hasard les champs, n'osaient considérer la nature que sous le bon plaisir de la mythologie et à travers toutes sortes de réminiscences livresques, qui jouaient devant leurs yeux et divertissaient leur regard. ↩
2 Est-ce que César a dit cela ? ↩
« Ne m'oubliez pas près de Monsieur votre frère. »
Lorsqu'on n'était pas Chateaubriand le poëte-voyageur, lorsqu'on n'était pas Bernardin de Saint-Pierre, ni Jean-Jacques, et fût-on soi-même renommé à titre de poëte, c'est-à-dire pour avoir un pinceau, voilà pourtant comme alors on s'en servait et comme on décrivait le monde visible et ses variées richesses, à l'heure où on les découvrait dans toute la fraîcheur d'une première impression. Une narration courue, maigre, sèche, abstraite dans son élégance, on s'en contentait volontiers; cela passait presque pour un tableau.
La différence est-elle assez grande pour l'art, la maind'œuvre, - disons mieux, pour le sentiment aussi, pour l'habileté à bien voir comme à bien rendre, avec nos brillants pittoresques d'aujourd'hui, avec nos savants paysagistes à la plume, les George Sand, les Théophile Gautier, les Fromentin? Je conçois que l'un d'eux m'ait pu dire un jour, dans une exagération piquante : « Ce n'est que depuis trente ans qu'on sait écrire. » Cela veut dire : Ce n'est que depuis trente ans qu'on sait décrire. Qu'il y
• Les Martyrs.
ait de l'abus, je le sais ; mais qu'il y ait une acquisition véritable et une conquête, un instrument et un organe nouveau, qui le pourrait nier1?
1 Il faut être juste : Victor Hugo doit être compté pour beaacoup, et plus qu'aucun maître depuis Chateaubriand, dans cet avancement pittoresque de la langue, dans ce dernier pos, qui a sans doute forcé en bien des points les choses, mais qui par la meme les a entoncées, et qui, en eût-on fort à rabattre, aura fait obtenir et gagner un certain résuliat définitif. ↩
Et sur ce terrain même des Pyrénées où Ramond, - Ramond trop peu loué et trop peu lu, Ramond le Jean-Jacques et le Saussure pyrénéen, avait déjà passé, et où Taine devait un jour venir, Fontanes, on le va voir, est bien pâle, bien impuissant; il est sans ressources dans son admiration. Jen'ai pas voulu pourtant le supprimer; cela fait mieux mesurer le chemin parcouru.
A m. Gueneau de Mussy
« Votre lettre est charmante, mon cher ami, et redouble le désir que j'ai de vous revoir. Me voici bientôt à la fin de mes longues courses. Il me tarde de causer avec vous sous les arbres du paisible Luxembourg. Cette ville (Bordeaux) est une insolente copie de Paris. Le port est magnifique; c'est un demi-cercle bordé de superbes édifices, et qui a près de deux lieues d'étendue. Mais quand on a vu le port, le théâtre, et le Cours, et les allées de Tourny, on peut partir. Un luxe triste fatigue partout les yeux, et la fureur du jeu introduite dans les meilleures maisons de cette ville en ferait pour moi le plus ennuyeux séjour. Je me déplais d'autant plus ici que j'étais devenu presque montagnard dans les solitudes des Pyrénées J'y ai vécu trois semaines avec délices. Je me suis souvent écrié : « Où es-tu, Gueneau ? où es-tu, Chateaubriand? » Imaginez que, du pied du château où est né Henri IV jusqu'au village où il a été nourri, je me suis promené sous le plus beau ciel et dans les plus beaux paysages à la suite d'un grand nombre de vieillards, de jeunes gens, de jeunes filles qui allaient en pèlerinage au Calvaire de Bétaram, détruit pendant la Révolution et rétabli par la piété des Béarnais. Ce Calvaire est situé sur une montagne très-escarpée entre l'Espagne et la France. Au pied de la montagne coule un torrent terrible, au delà s'étendent des vallées délicieuses1. Le jour de la Saint-Jean, tous les villages du Béarn envoyaient une députation à ce Calvaire. On n'entendait que des cantiques et des psaumes sur la route. Les jeunes filles, les enfants portaient des faisceaux de fleurs. Un vieux prêtre, qui, pendant cinq ans, s'est tenu caché dans les souterrains de Bétaram et n'a échappé que par miracle à Dartigoyte2, marchait à leur tête. Le soir tous les sommets des montagnes voisines ont été illuminés des feux de la Saint-Jean, selon l'usage antique de ce pays-là. Je n'ai jamais vu de spectacle plus ravissant3. Vous retrouvez en Béarn et dans plusieurs gorges des Pyrénées les mœurs patriarcales ; des vieillards, assis à l'ombre, se lèvent avec la politesse des anciens temps, lorsqu'ils aperçoivent un voyageur. Si les Pyrénées sont moins hautes que les Alpes, les vallées en sont bien plus riantes; si les pâtres en sont moins riches, ils sont bien plus aimables. Là, j'ai trouvé pour la première fois des bergers presque semblables à ceux de Virgile, avec des figures mélancoliques telles que la sienne. Ils vous font eux-mêmes admirer leurs sites; ils vous conduisent dans les points de vue les plus favorables ; ils sont pleins d'esprit naturel et point avides comme ceux de la Suisse. Quand on voudra faire des églogues françaises, il faudra placer la scène dans la vallée de Campan ou dans celle d'Aure et d'Argelès.
1 Un torrent terrible, des vallées délicieuses : nous voilà bien avancés. Voir Taine, Voyage aux Pyrénées, sur ces torrents, sur ces vallées, et sur les habitants dont tout à l'heure Fontanes va parler comme de bergers de Virgile. Ces classiques de la fin, je l'ai dit, n'osent voir la aure qua traite, a eury lires, et en la nu, ont qu bien vite pour plus de simplicité , à un type connu et convenu. Oh ! que l'on a de peine à sortir de l'enfance, - à sortir du collége, - à sortir de la bibliothèque ou du salon ! ↩
2 Membre de la Convention et fougueux montagnard, envoyé en mission dans les Hautes-Pyrénées : on racontait de lui des horreurs. ↩
3 Un spectacle ravissant, c'est bientôt dit. Et pourquoi et comment est-il ravissant? et plus ravissant là qu'ailleurs? Vous ne nous le montrez pas, et vous seriez bien embarrassé de le faire; il y a toute une langue de formes, de couleurs, que vous ne savez pas, et quand on n'a pas la langue, on n'a pas les idées, au moins les idées bien démêlées; et dans le cas présent, on n'a pas la vision complète et distincte. ↩
« Adieu, mon ami, je vous verrai avant quinze jours. F. »
Dans toutes les lettres suivantes, Fontanes paraît surtout préoccupé d'une chose, fixer son jeune ami à Paris, l'arracher à sa province, lui ouvrir une carrière, et triompher de ce sentiment d'excessive modestie et de timidité qui l'empêchait de se mettre en avant :
A m. Philibert Gueneau de Mussy
A Semur (Côte-d'Or).
« 10 octobre (1805).
« Je suis bien affligé, mon cher ami. Vous voulez donc que cet hiver-ci me paraisse plus triste et plus long que tous les autres? A votre départ, j'avais reçu de meilleures espérances et je ne puis encore y renoncer. Ne peut-on pas trouver quelque moyen de vous rappeler à Paris? J'ai deux fois parlé à M. de Talleyrand du plaisir et de l'honneur qu'il se ferait en vous donnant quelques-uns de ces travaux qui conviennent au talent et à la probité; je sais qu'il y en a quelquefois de ce genre, et comme le ministre en question a de l'esprit, je suis sûr qu'il ne vous choisirait qu'une besogne conforme à vos principes. Il n'ignore pas qu'un honnête homme qui sait écrire est tout aussi utile qu'un fripon, qu'il est même préférable dans certaines circonstances ; car on en est plus sûr, et il coûte moins. L'absence de M. de Talleyrand a suspendu et non détruit mes projets. M. de Bonald serait déjà adopté sans ses systèmes qui viennent à chaque mot qu'il écrit; mais je ne désespère point encore de lui faire trouver avec vous une place dans les travaux secrets de ce ministère1, qui sont favorables aux développements de l'esprit et de la pensée. Baudus est surchargé; et d'ailleurs son département ne serait pas le vôtre. Oi lui demande surtout des notes sur les Cabinets du Nord, qu'il a connus à fond pendant son séjour en Allemagne. Montlosier n'est presque bon à rien. Ainsi mes démarches, secondées par Laborie, peuvent n'être pas infructueuses. Les hommes qui savent penser et écrire sont plus rares de jour en jour, et ce double talent que vous avez reçu ne doit pas être enfoui sous le boisseau. Je pense même que si M. de Talleyrand nous manque, on ne doit pas perdre courage. Il fallait tomber entre les mains d'un imbécile comme Poignée pour que l'entreprise de Rollin ne fut pas une mine d'or, et ce sot-là s'avise encore de se ruiner comme un homme d'esprit ! D'autres entreprises du même genre, confiées à des mains plus sûres, peuvent fournir, sans beaucoup de peine, des ressources très-honorables. Cherchons en un mot, mon cher ami, tous les moyens possibles de rester à Paris. C'est votre place naturelle, et mon amitié a besoin de vous avoir pour voisin.
1 Le ministère des Affaires étrangères. ↩
« J'ai déjà vu quelques sites de la Bourgogne et je sais que cette terre est lort poétique, terra ferax virum. Mais songez que vos compatriotes et vos prédécesseurs, Bossuet et Buffon, nés en Bourgogne, n'y sont pas restés. Faites comme eux. L'ouvrage que vous méditez est vaste et hardi. Courage! Macte viam! quand pourrai-je en causer avec vous? Mes entrailles paternelles sont vivement émues, et je bénis d'avance du fond du cœur, mon cher fils, le travail qui fera votre gloire et mon bonheur. Adieu, je vous embrasse tendrement.
Fontanes
« Toute ma famille vous aime et veut que je vous le redise. Alphonse est retourné courageusement à Sainte-Barbe, Saint-Marcellin au lycée. Le page est toujours aimable; tous les trois m ont souvent parlé de vous. Je leur ai communiqué l'article de votre lettre qui les regarde; ils sont enchantes. Je les aimerai davantage puisqu'ils vous aiment aussi. - Joubert est à Villeneuve, Chateaubriand avec lui. »