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L'Enchanteur 1768—1848

Dix-huitième leçon

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 25–39 · chapitre 32 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Eudore prisonnier des Franks; - en chasse au Pont-Euxin; - au tombeau d'Ovide. - Scène et peinture de l'Enfer; - difficulté et impossibilité. - Épisode de Velléda. - Création neuve. - Passion et magie. - Attendrissement du rêveur sur lui-même. - L'auteur docile à la critique. - Procédé perpétuel des Martyrs. - Effort et lutte sans défaite.

Eudore, devenu prisonnier des Franks, trouve le Christianisme déjà introduit parmi eux : encore un anachronisme. Une Clotilde, qui est une première épreuve de la Clotilde de Clovis, une jeune femme du vieux Pharamond, a été convertie par Zacharie, et ce Zacharie, pauvre esclave, est un descendant de Cassius, tout comme Eudore est le descendant de Philopœmen. N'admirez-vous pas la rencontre? Était-il donc nécessaire que Zacharie fût à ce point le pendant d'Eudore? Plus tard, pour qu'aucun rapprochement forcé ne manque, ce même Zacharie se retrouvera juste à point nommé avec Eudore dans les cachots de Rome comme chrétien destiné au martyre. Le dernier descendant des vieux Romains, le dernier rejeton des Grecs héroïques, avec Cymodocée la dernière des Homérides, se donnent rendez-vous au pied de la Croix. Tous ces contrastes, toutes ces symétries, faites à la main et au pouce, sont d'un petit effet, déclamatoire et théâtral, contraire à la vraie harmonie.

Eudore accompagne Mérovée à une chasse lointaine, une chasse à l'ours et à l'auroch : « Nous parcourûmes avec une rapidité incroyable les régions qui s'étendent depuis la mer de Scandie jusqu'aux grèves du Pont-Euxin. Ces forêts servent de passage à cent peuples barbares qui roulent tour à tour leurs torrents vers l'Empire romain...i - Avec une rapidité incroyable, je le crois bien. Voilà encore quelque chose d'impossible : une partie de chasse qui pousse en une quinzaine des bords du Rhin au Pont-Euxin ! Puis l'arrangement tout aussitôt et le compartiment classique, académique, qui recommence: « Un jour, m'étant un peu écarté de la troupe des chasseurs, je me trouvai presque1 au bord de l'Ister, à la vue des flots du Pont-Euxin. Je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissait un laurier. J'arrachai les herbes qui couvraient quelques lettres latines, et bientôt je parvins à lire ce premier vers des Élégies d'un poëte infortuné : Mon livre, vous trez à Rome, et vous irez à Rome sans moi. Je ne saurais vous peindre ce que j'éprouvai en retrouvant au fond de ce désert le tombeau d'Ovide. »

1 « Autre petite inexactitude, dit Hoffman; car en venant du Nord, pour arriver au tombeau d'Ovide, il ne fallait pas seulement aller presque jusqu'au Danube, mais il fallait le passer. » ‹≥ Singulier lieu d'élection de la part de la Providence! ↩

Ce tombeau d'Ovide devient l'occasion de la délivrance d'Eudore : « La Providence avait ordonné que je retrouverais la liberté au tombeau d'Ovide 2. Lorsque nous repassâmes auprès de ce monument, une louve qui s'y était cachée pour y déposer ses petits, s'élança sur Mérovée. Je tuai cet animal furieux. Dès ce moment mon jeune maître me promit de demander ma liberté à son père. »

Après quelques incidents que je passe, Eudore est délivré et retourne en Gaule. - Ici son récit est quelque temps interrompu, et l'on a une scène de l'Enfer1. Satan, qui observe l'amour naissant de Cymodocée et d'Eudore, veut en profiter pour faire naître de nouveaux orages et susciter des persécutions. La scène de l'abîme à laquelle nous assistons est tout ce qu'on peut imaginer de plus pénible, de plus forgé à froid, de plus désagréable. C'est là qu'est cette fantasmagorie célèbre : « Un fantôme s'élance sur le seuil des portes inexorables : c'est la Mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle; son squelette laisse passer les rayons livides de la lumière infernale entre les creux de ses ossements... » - On a dit de Milton qu'à force de gravir des pieds et des mains, et à la sueur de son front, il avait atteint jusqu'à Homère : ici, avec un pareil effort, M. de Chateaubriand n'a pas atteint jusqu'à Milton. C'est là qu'on voit, lié par cent nœuds de diamant sur un trône de bronze, le démon du Désespoir, qui domine l'empire des Chagrins; - et « au centre de l'abîme, au milieu d'un Océan qui roule du sang et des larmes, un noir château, ouvrage du Désespoir et de la Mort2 ; » — et l'Athéisme en personne, exécrable fantôme que Satan même n'avait point enfanté, et qui devint amoureux de la Mort lorsqu'elle parut aux Enfers; le démon du Sophisme, père de l'Athéisme et dont la figure est toute calquée sur celle d'Hiéroclès; Astarté, le plus beau des Anges tombés, après Satan, et qui s'est perdu non par aucun sentiment de haine contre l'Éternel, mais uniquement pour suivre un Ange qu'il aimait ; — et les âmes des Réprouvés qui accourent au Conseil des Démons, traînant avec elles quelque partie de leur supplice, « l'une son suaire embrasé, l'autre sa chape de plomb, celle-ci les glaçons qui pendaient à ses yeux remplis de larmes, celle-là les serpents dont elle était dévorée. » Toutes ces inventions froidement réchauffées de Dante et de Milton, et destituées de l'esprit qui les animait en leur lieu original, font la plus odieuse impression sur le lecteur, et ne peuvent être rachetées par un ou deux endroits où la pensée morale essaye de se produire sans tout cet appareil.

1 Il y aura dans les derniers chants du poëme une scène du Purgatoire; on a eu, au troisième livre, une scène du Paradis : elles sont, au reste, toutes les trois très-artistement placées. ↩

2 Qu'on lise et que l'on compare : cela rappelle certaines allégories du Roman de la Rose ou des écrits en prose d'Alain Chartier. ↩

La difficulté de peindre aujourd'hui, dans un poëme chrétien, l'Enfer et le Paradis, c'est qu'il les faudrait tout spirituels, sensibles à la fois et invisibles, afin que poétiquement du moins, ou avec une intelligence chrétienne éclairée, on y pût croire. Mais une telle combinaison est au-dessus sans doute de l'imagination humaine : nous sommes devenus exigeants et dégoûtés, sceptiques et scrupuleux, n'offrant au poëte aucune prise à cet égard ni aucune facilité, comme le faisaient les Puritains de son temps à Milton, et à Dante les imaginations fortes et dures du moyen âge. Ces poëtes trouvaient où mordre, où jeter l'ancre. - Au fond réfléchissez un peu et rendez-vous compte : les progrès de la physique, de l'astronomie, la connaissance précise du système du monde et de la conformation du globe terrestre ont ôté le lieu réel possible aux Enfers comme aux Paradis. Refaites donc un firmament, avec tout un échafaudage de Trônes et de Dominations, quand vous êtes le contemporain de Laplace; essayez de concevoir un Enfer souterrain ou cimmérien, quand vous êtes le contemporain de Léopold de Buch ou de Humboldt! On n'a de refuge que dans l'invisible, et l'invisible ne se peint pas.

Heureusement, Eudore reprend son récit; il raconte comment, après sa délivrance de captivité, il rentre en Gaule et devient l'un des premiers lieutenants de Constance. Il a traversé Lutèce, ce misérable hameau qu'on appelait la capitale des Parisii: bientôt, dans une expédition en Grande-Bretagne, il attaque l'ennemi « sur le Thamésis, fleuve couvert de roseaux, qui baigne le village marécageux de Londinum. » Ces contrastes plaisent à Eudore, qui sait apparemment l'avenir ; mais il les multiplie trop, et peut-être, en ce qui est de Lutèce, il les exagère. Dans la peinture qu'il fait de la Gaule, il suit cet éternel procédé des contrastes :

« J'employai plusieurs mois à visiter les Gaules, avant de me rendre à ma province. Jamais pays n'offrira un pareil mélange de mœurs, de religions, de civilisation, de barbarie. Partagé entre les Grecs, les Romains et les Gaulois, entre les Chrétiens et les adorateurs de Jupiter et de Teutatès, il présente tous les contrastes.

« De longues voies romaines se déroulent à travers les forêts des Druides. Dans les colonies des vainqueurs, au milieu des bois sauvages, vous apercevez les plus beaux monuments de l'architecture grecque et romaine, des aqueducs à trois galeries suspendus sur des torrents, des amphithéâtres, des capitoles, des temples d'un élégance parfaite ; et non loin de ces colonies, vous trouvez les huttes arrondies des Gaulois, leurs forteresses de solives et de pierres, à la porte desquelles sont cloués des pieds de louve, des carcasses de hibou, des os de mort. A Lugdunum, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie, la jeunesse gauloise s'exerce avec succès dans l'art de Démosthène et de Cicéron ; à quelques pas plus loin, dans la montagne, vous n'entendez plus qu'un langage grossier, semblable au croassement des corbeaux. Un château romain se montre sur la cime d'un roc; une chapelle des Chrétiens s'élève au fond d'une vallée près de l'autel où l'Eubage égorge la victime humaine. J'ai vu le soldat légionnaire veiller au milieu d'un désert sur les remparts d'un camp, et le Gaulois devenu sénateur embarrasser sa toge romaine dans les halliers de ses , bois. J'ai vu les vignes de Falerne mûrir sur les coteaux d'Augustodunum, l'olivier de Corinthe fleurir à Marseille, et l'abeille de l'Attique parfumer Narbonne. »

C'est là évidemment abuser des mots et se jouer : toutes les abeilles ne sont pas de l'Attique, tous les oliviers ne sont pas de Corinthe ni toutes les vignes de Falerne. J'appelle cela un chassé-croisé de souvenirs : il accumule tout, à plaisir, sous un même coup d'œil, les végétations et les civilisations. Les choses ne sont pas ainsi les unes sur les autres dans la nature.

Mais nous arrivons au grand moment du récit, à l'épisode de Velléda : Velléda, la dernière des vierges druidesses, la dernière des Vellédas, comme Cymodocée est la dernière des vierges homériques! tout cela converge à un même rendez-vous comme au rond-point dans une forêt.

Eudore est nommé commandant des contrées armoricaines : averti d'un complot tramé par les prêtres gaulois et prêché par une jeune et belle prophétesse du nom de Velléda, il veut lui-même en surprendre le secret : il assiste déguisé aux assemblées nocturnes :

« Vers le soir, je me revêtis de mes armes, que je recouvris d'une saye, et, sortant secrètement du château, j'allai me placer sur le rivage du lac, dans l'endroit que les soldats m'avaient indiqué.

« Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du milieu du lac. J'écoute, et je distingue les accents d'une voix humaine. En mème temps, je découvre un esquif suspendu au sommet d'une vague; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée; il approche du rivage : une femme le conduisait; elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour en sacrifice dans le lac des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d'or et d'argent.

« Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au tronc d'un saule, et s'enfonce dans le bois, en s'appuyant sur la rame de peuplier qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle était couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots. »

Voilà une figure nouvelle, une création qui vit déjà à nos yeux et telle que M. de Chateaubriand les aime, une sœur d'Atala. - Une personne de mérite et de beaucoup d'esprit, qui a bien connu M. de Chateaubriand, et qui a le droit d'être écoutée sur son compte, m'écrivait l'autre jour, se défiant un peu trop de mon sentiment, et de mon goût prononcé pour le naturel et le délicat plutôt que pour le sublime et le grandiose :

« Atala n'est-il pas plus beau que tout au monde, et original et grand? Mais vous aimez Mme de Sévigné, vous n'avez pas besoin d'élévation dans vos écrivains. Me de Sévigné est toute petite; le mérite de Chateaubriand, c'est l'élévation, vous n'y tenez pas; la Princesse de Clèves vous plaît autant que Corinne. Rendrez-vous donc bien justice à Atala, la plus fière du monde, à Velléda, sublime et hautaine » - Non, nous ne méconnaîtrons pas cette figure sublime et hautaine; elle vit pour nous et pour tous, elle réalise à jamais dans notre littérature ce type des femmes gauloises ou germaines dont Tacite a dit : «Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant; nec aut consilia eorum adspernantur, aut responsa negligunt. Vidimus sub divo Vespasiano Veledam diu apud plerosque numinis loco habitam1. » Ce qui n'était qu'un nom chez Tacite est devenu une figure vivante sous l'évocation et au coup de baguette de Chateaubriand. Pourtant, malgré la beauté de l'attitude et quelques cris immortels, cette figure de Velléda n'égale pas le développement passionné des personnages de Didon, de Médée et des autres belles victimes de l'amour; l'attendrissement y manque. Saint Augustin n'aurait pas eu à pleurer en la lisant. - La nécessité où est Eudore de maudire son amour en le confessant, et de parler d'Enfer et d'Esprits de ténèbres, resserre, endurcit et gâte un peu le récit.

1 « Ils pensent même qu'il y a en elles quelque chose de saint et de prophétique : ils ne méprisent leurs conseils ni ne négligent leurs réponses. Nous avons vu sous l'empereur Vespasien une Velléda qui passa longtemps dans l'esprit du grand nombre pour une espèce de divinité. » ( Des Mœurs des Germais, VIII.) ↩

Et il est douteux d'ailleurs, quand il l'aurait pu, que M. de Chateaubriand eût développé davantage. Ce qu'Eudore fait là par nécessité et convenance de religion, lui il le fait par tendance à l'idéal. Même dans l'expression de la passion, il est tout poétique par le talent et nullement romanesque; il ne s'attache qu'au sillon de l'éclair. Il prépare peu, il ne prolonge pas. Poëte et amant olympien, il paraît, il embrase, il dévore comme Jupiter quand il se prend aux créatures mortelles.

Après avoir suivi la belle magicienne durant cette course mystérieuse, et avoir assisté à la scène du complot dans la forêt, - scène où il y a un peu d'opéra, mais un grand talent de composition, de mise en scène ( ce sont de grands tableaux un peu drapés de l'école impériale), - Eudore convoque les tribus gauloises au pied de la forteresse, et là il leur déclare qu'il sait tout :

« Les Barbares furent glacés d'effroi. Environnés de soldats romains, ils crurent toucher à leur dernier moment. Tout à coup des gémissements se font entendre. Une troupe de femmes se précipite dans l'assemblée. Elles étaient chrétiennes, et portaient dans leurs bras leurs enfants nouvellement baptisés. Elles tombent à mes genoux, me demandent grâce pour leurs époux, leurs fils et leurs frères ; elles me présentent leurs nouveau-nés, et me supplient, au nom de cette génération pacifique, d'être doux et charitable. »

Voilà encore les contrastes : arrangez, s'il se peut, cette soudaine génération pacifique qui sort on ne sait d'où, avec la génération féroce de tout à l'heure qui peuplaitles forêts. Mais il voulait donner à son tour son tableau des Sabines, - ses Sabines chrétiennes; car il procède de David aussi.

Eudore exige des otages. Velléda et son père Ségenax lui sont livrés, tout rentre dans l'ordre : «Cette rencontre eut pour moi seul des suites dont il me reste à vous entretenir. »

« Ici Eudore s'interrompit tout à coup. Il parut embarrasse, baissa les yeux, les reporta malgré lui sur Cymodocée, qui rougit comme si elle eût pénétré la pensée d'Eudore. Cyrille s'aperçut de leur trouble, et, s'adressant aussitôt à l'épouse de Lasthenès : « Séphora, dit-il, je veux offrir le saint sacrifice pour Eudore, quand il aura fini de raconter son histoire. Me pourriez-vous faire préparer l'autel? » - Séphora se leva, et ses filles la suivirent. La timide Cymodocée n'osa rester seule avec les vieillards : elle accompagna les femmes, non sans éprouver un mortel regret. »

J'ai dit précédemment ce qu'il me semble de cette sortie tardive, mais gracieuse encore, de Cymodocée. La prétresse d'Homère a pu entrevoir déjà la prêtresse de l'Teutatès, mais elle ne doit pas la regarder en face.

Le livre x est le Iv° livre de cette Énéide, dont le bel Eudore est le pieux Enée ; la figure de la belle magicienne y règne; à défaut de mollesse, on y admire la passion superbe et une haute fantaisie :

« Cette femme était extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque chose de capricieux et d'attirant. Son regard était prompt, sa bouche un peu dédaigneuse, et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étaient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses; il y avait dans toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de l'art. J'aurais été étonné de trouver dans une espèce de sauvage une connaissance approfondie des Lettres grecques et de l'histoire de son pays, si je n'avais su que Velléda descendait de la famille de l'Archi-Druide, et qu'elle avait été élevée par un Senani, pour être attachée à l'Ordre savant des prêtres gaulois. L'orgueil dominait chez cette barbare, et l'exaltation de ses sentiments allait souvent jusqu'au désordre. »

A quoi bon cette connaissance approfondie des Lettres grecques? Il veut toujours des contrastes, des assemblages et des cumuls, il y a du trop. Velléda du moins offre un caractère et une personnalité consistante qu'Atala n'avait pas., Ses apparitions soudaines ont à la fois magie et noblesse :

« Tout à coup, à l'une des extrémités de la galerie, un pâle crépuscule blanchit les ombres. La clarté augmente par degrés, et bientôt je vois paraître Velléda. Elle tenait à la main une de ces lampes romaines qui pendent au bout d'une chaîne d'or1. Ses cheveux blonds, relevés la grecque sur le sommet de sa tête, étaient ornés d'une couronne de verveine, plante sacrée parmi les Druides. Elle portait pour tout vêtement une tunique blanche : fille de roi a moins de beauté, de noblesse et de grandeur .. »

1 Ici encore Lucile, ce génie-fée, a dû fournir quelques traits : « De la concentration de l'âme naissaient chez ma sœur des effets d'esprit extraordinaires : endormie, elle avait des songes prophétiques ; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de la grande tour battait une pendule qui sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait asseoir sur une marche en face de cette pendule : elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains... Dans les bruyères de la Calédonie Lucile eût été une femme céleste de Walter Scott douée de la seconde vue : dans les bruyères armoricaines elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur. » ( Mémoires d'Outre-tombe). Est-ce Lucile qui se souvient ici de Velléda? Était-ce Velléda qui se souvenait de Lucile? ↩

Eudore prend ici (par un anachronisme qu'on lui pardonne) un style légèrement moyen-âge.

La démence de l'amante, combinée avec la crédulité de la magicienne, donne un caractère à part à l'égarement de Velléda.

«Jamais, Seigneurs, je n'ai éprouvé une douleur pareille. Rien n'est affreux comme de troubler l'innocence... » Ces paroles d'Eudore font sourire : c'est plutôt douceur que douleur qu'il veut dire; il n'en est pas de comparable, pour ces grandes âmes de héros ou d'archange déchu, au plaisir de troubler un jeune cœur, et, mieux qu'une Eve encore, une Marguerite innocente. Qu'on se rappelle la mort de la jeune Napolitaine dans les Harmonies (le premier Regret ) :

Mon image en son cœur se grava la première,

Comme dans l'œil qui s'ouvre au matin la lumière;

Elle ne regarda plus rien après ce jour; De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour !

Elle me confondait avec sa propre vie, Voyait tout dans mon âme, et je faisais partie

De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux,

Du bonheur de la terre et de l'espoir des Cieux.

Ainsi, quand je partis, tout trembla dans cette âme;

Le rayon s'éteignit ; et sa mourante flamme Remonta dans le Ciel pour n'en plus revenir ; Elle n'attendit pas un second avenir, Elle ne languit pas de doute en espérance, Et ne disputa pas sa vie à la souffrance :

Elle but d'un seul trait le vase de douleur, Dans sa première larme elle noya son cœur !

Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle,

Qui le soir, pour dormir, met son cou sous son alle,

Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,

Et s'endormit aussi; mais, hélas ! loin du soir...

Elle est morte pour lui, c'est dommage. En attendant, poëte, cela lui fait plaisir; il y rêve avec complaisance, et s'il laisse tomber une larme, c'est pour la faire éclore en une adorable élégie, - qui serait pourtant plus adorable encore si un accent très-sensible de fatuité ne la gâtait pas.

Pour Eudore les choses se passent moins facilement; elles ne se dénouent pas d'elles-mêmes, elles se tranchent. Mais ( confession à part) l'orgueilleuse faiblesse de son cœur en est également chatouillée.

Eudore, pour se délivrer des obsessions de sa belle captive, renvoie Velléda et son père du château, et il se croit libre en effet; il respire :

« Je commençais à retrouver un peu de repos; j'espérais que Velléda s'était enfin guérie de son fatal amour. Fatigué de la prison où je m'étais tenu renfermé, je voulus respirer l'air de la campagne. Je jetai une peau d'ours sur mes épaules, j'armai mon bras de l'épieu d'un chasseur, et sortant du château, j'allai m'asseoir sur une haute colline d'où l'on aperçoit le détroit britannique.

« Comme Ulysse regrettant son Ithaque, ou comme les Troyennes exilées aux champs de la Sicile, je regardais la vaste étendue des flots et je pleurais. Né au pied du mont Taygète, me disais-je, le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille, en venant à la vie. A combien de rivages n'ai-je pas vu depuis se briser les mêmes flots1 que je contemple ici? Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'entendrais gémir sur les côtes d'Italie, sur les grèves des Bataves, des Bretons, des Gaulois, ces vagues que je voyais se dérouler sur les beaux sables de la Messénie? Quel sera le terme de mes pèlerinages ?... »

1 Tous les flots se ressemblent, mais ce ne sont pas les memes flots, les mêmes vagues qu'il voyait se briser en des lieux si divers. Sans être un Condillac on peut trouver à redire à l'exactitude de la pensée. ↩

Ce sont les termes mêmes, empruntés et répétés de cette page, toute personnelle à l'auteur, que nous avons lue dans le Voyage en Italie :

« Né sur les rochers de l'Armorique, le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant au monde, est celui de la mer ; et sur combien de rivages n'ai-je pas vu depuis se briser ces mèmes flots que je retrouve ici?

« Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'entendrais gémir au tombeau de Scipion et de Virgile ces vagues qui se déroulaient à mes pieds sur les côtes de l'Angleterre, ou sur les grèves du Maryland? Mon nom est dans la cabane du Sauvage de la Floride; le voilà sur le livre de l'Ermite du Vésuve. Quand déposerai-je à la porte de mes pères le bâton et le manteau du voyageur? »

Il le répétera encore dans l'Itinéraire :

« Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé ! Que de fois, à la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l'Amérique, sur les chemins de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les champs de l'Italie, au milieu de la mer, je m'étais livré à ces mêmes pensées touchant les agitations de la vie !... »

Ce serait assez d'une fois, sans multiplier ainsi ces étonnements de sa propre destinée, laquelle n'est, après tout, que celle de beaucoup d'autres.

Je n'analyserai pas la fin de l'épisode : on n'analyse point la foudre. « Cette rencontre imprévue porta le dernier coup ma raison. Tel est le danger des passions que, même sans les partager, vous respirez dans leur atmosphère quelque chose d'empoisonné qui vous enivre... »

La scène du rocher druidique, de nuit, pendant la tempête, répond assez à celle de la tempête d'Atala. Le cri d'Eudore : « Tu seras aimée! » et ce qui suit : «l Enfer donna le signal... les Esprits de ténèbres hurlèrent dans l'abîme, » rappelle exactement le cri de Chactas : « Superbes forêts qui agitiez vos lianes,... Pins embrasés.. » il semble que pour ces âmes extrêmes l'accent même du bonheur ne soit jamais plus doux que lorsqu'il se confond avec le cri forcené de l'imprécation et du désespoir1: ils ne conçoivent le bonheur que dans la foudre.

1 Se rappeler, dans les Natchez, la Lettre de René à Céluta, précédemment citée (quinzième leçon ) : « ... le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir une femme qui se jetait dans mes bras ; elle me disait : Viens échanger des feux avec mor, et perdre la vie! mélons des voluptés à la mort ! que la voute du cici nous cache en tombant sur nous ! » Toujours et partout la même note aiguë fondamentale. - Ce désir de la mort associé et mêlé à l'idée du plaisir n'est pas précisément ce qu'il y a d'étrange; ce rapprochement d'amour et de mort se retrouverait chez bien des élégiaques, mais à l'état naturel, si je puis dire. Le premier exemple est dans l'Hymne homérique à Vénus, lorsque le beau pasteur Anchise, que la Déesse en personne, déguisée en mortelle, vient enflammer sur le mont Ida, s'écrie dans sa jeune ardeur : « Puisque tu es mortelle et que tu as une simple femme pour mere,... puisque tu es venue ici par la volonté de l'immortel messager Mercure, et que tu dois être mon épouse tous les m'empêcher de me fondre en ton amour aussitôt, dès à présent : non, quand même le divin Archer, Apollon en personne, serait la avec son arc d'argent pour me lancer des flèches funestes, je choisirais encore, ô femme pareille aux Déesses, pour prix d'être monté dans ta couche, de descendre dans la maison de Pluton ! » Mais, comme je l'ai remarqué allleurs (Etude sur Virgile, page 256 de la nouvelle édition), ce n'est là que le cri naturel de la passion : Non, quand je devrais mourir... Chateaubriand, venu tard et blasé, y a mis le raffinement : Que la mort vienne exprès, ce sera plus doux, ce sera plus vif... La mort lui est un ragoût de plus. - Ce libertin d'Ovide a dit quelque chose de tel, mais il l'a dit mollement, nonchalamment : il n'y a mis ni l'éclair ni le tonnerre. ↩

Un tel épisode, par sa nature et par les circonsiances où il se place, ne pouvait se prolonger : il finit un peu brusquement, mais avec un art admirable, dans une de ces scènes dramatiques que Chateaubriand excelle à composer. Le vieux Ségenax, s'apercevant un peu tard du tendre délire de sa fille, soulève les Gaulois pour se venger d'Eudore, qui a déhonoré, dit-il, la prêtresse sacrée. Au milieu de cette scène de tumulte et de carnage, au moment où Ségenax, qu'Eudore essaye en vain de sauver, tombe atteint d'une javeline, Velléda, depuis quelque temps absente, reparaît :

«Dans ce moment, un char paraît à l'extrémité de la plaine. Penchée sur les coursiers, une femme échevelée excite leur ardeur, et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n'avait point trouve son père : elle avait appris qu'il assemblait les Gaulois pour venger l'honneur de sa fille. La Druidesse voit qu'elle est trahie, et connaît toute l'étendue de sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans la plaine où se donnait le combat fatal, pousse ses chevaux à travers les rangs, et me découvre gémissant sur son père étendu mort à mes pieds. Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers, et s'écrie du haut de son char :