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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Dix-huitième leçon (suite 4)

Dix-huitième leçon (suite 4)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 70–83 · chapitre 35 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Si je disais, écrit l'auteur dans la Préface, que cet Itinéraire n'était point destiné à voir le jour, que je le donne au public à regret et comme malgré moi, je dirais la vérité, et vraisemblablement on ne me croirait pas.

Je n'ai point fait un voyage pour l'écrire; j'avais un autre dessein; ce dessein, je l'ai rempli dans les Martyrs. J'allais chercher des images ; voilà tout. »

Ceux qui avaient trouvé les tableaux des Martyrs trop éclatants trouvèrent plus à leur gré les esquisses de l'Itinéraire, grandes esquisses qui ne laissent pas d'être aussi des tableaux.

Les éloges que l'on donne à l'Itinéraire me paraissent s'appliquer surtout à la première partie du Voyage. La seconde moitié, qui offre encore de belles pages, est, selon moi, d'un intérêt médiocre, fatigant à lire, et le tout est plus surchargé d'érudition que je ne le voudrais. Dans la première partie, on vérifie mieux ce que dit l'auteur :

« J'ai déclaré que je n'avais aucune prétention, ni comme savant, ni même comme voyageur. Mon Itinéraire est la course rapide d'un homme qui va voir le ciel, la terre et l'eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le cœur. »

C'est pour cela que je trouve qu'en beaucoup d'endroits l'auteur nous accable, plus qu'il n'était besoin, sous les noms et les citations des voyageurs ses devanciers. M. de Chateaubriand a de ces poussées et de ces traînées d'érudition dont il abuse '. Ce que j'aime à

Il était capable, il avait surtout été capable , dans sa jeunesse, de ces poussées et de ces fougues d'érudition ; mais il ne savait ni revoir, ni vérifier, ni donner le dernier coup d'œil aux choses. Aussi, dans les parties d'ouvrage qu'il a publiées dans sa vieillesse, et qui auraient exigé ce genre d'attention, y a-t-il des erreurs et des inexactitudes sans nombre. La plupart des pages érudites qui s'y glissent ou qui s'y fourrent lui ont été procurées par des amis. Lui, il avait une antipathie et une aversion bien singulière de la part d'un quasi-historien : il ne pouvait souffrir les livres. Mme de Chateaubriand écrivait, le 10 Juillet 1839, à un vieil ami de Lyon, l'abbé de Bonnevie : « Le bon suivre en lui, c'est surtout le premier des Childe-Harold du siècle dans son poétique pèlerinage.

Il se piquait encore d'être un pèlerin d'un autre sorte et d'un autre âge :

« Il peut paraître étrange aujourd'hui de parler de vœux et de pèlerinages; mais sur ce point je suis sans pudeur, et je me suis rangé depuis longtemps dans la classe des superstitieux et des faibles. Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon pays pour voyager en Terre-Sainte avec les idées, le but et les sentiments d'un ancien pèlerin. Mais si je n'ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Chastillon, de Montfort, du moins la foi me reste; à cette marque je pourrais encore me faire reconnaître des antiques Croisés. »

C'est sans doute parce que ce rôle de pèlerin officiel domine toute la seconde partie du Voyage qu'il en amortit l'intérêt. Nous savons maintenant que ce rôle-là n'était qu'à demi vrai, et qu'il y avait dans cette prétention de la part de l'auteur des Martyrs une dernière fiction épique. L'auteur des Mémoires d'Outre-tombe nous a édifiés depuis. Je suis forcé de rappeler ici le passage déjà cité dans une des leçons précédentes', mais qui a toute sa valeur en cet endroit :

« Mais ai-je tout dit dans l'Itinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdemona et d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait; je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés à l'Étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire

abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très-contents de notre appartement M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre : vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on appelle bibliothèques. »

1 Dans la troisième Leçon pour me faire aimer1. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves ? Que de malheurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les éclaire encore2... Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, 1l est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. »

1 Et de trois ! - Premier motif : chercher des images. - Second motif : visiter, en Croyant, les lieux saints. - Troisième motif : se faire aimer d'une beauté sensible à la gloire. - Il est peintre, pèlerin et amoureux. ↩

2 La personne à laquelle il est fait ici allusion (Me de Mouchy) eut la raison égarée durant les dernières années de sa vie. — Mme de Duras, qui connaissait, elle aussi, « les chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas, » parle ainsi de Mme de Mouchy dans une lettre à Me Swetchine (20 septembre 1817) : « Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, L'élévation de ses sentiments, et cette délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite ; on se juge avec tant de sévérité, et pourtant l'abaissement est si réflexions ne doit-on pas faire ! Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris, enfin ce malaise d'un cœur mal avec lui-même, et cependant trop haut pour exiger. « Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée, et elle a perdu la raison. Je ne puis vous dire la peine et le mal que cela m'a fait. Cette pauvre amie est bien aise de me voir; sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur l'a saisie, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné...; enfin mille folies. Elle s'est confessée; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre, mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après sa mort, de dire qu'elle ne méritait pas l'abandon où on l'avait laissée, enfin des choses où l'on retrouvait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant. On voit, dans cet état où l'on ne déguise rien, combien son âme était douce, et combien elle a dû souffrir...» ( Madame Swetchine, sa Vie et ses Œuvres, publiées par le comte de Falloux, 1860, tome I, page ↩

Ceci devient embarrassant. Entre les diverses explications données par lui-même sur le but de sa sainte aventure, laquelle choisir? Peut-être faudrait-il les accepter toutes, mais je m'en tiens de préférence à la première : «J'allais chercher des images, voilà tout. »

Ah! poëte et artiste, le mot est lâché; vous alliez chercher des images et pas autre chose; et vos couleurs trouvées, votre tableau fait, vous étiez content. - Demandez à vos successeurs poëtes ce qu'ils sont allés aussi chercher dans l'Orient : s'ils sont sincères, ils répondront : Des images, aussi des images, tout au plus quelques impressions. Villehardouin, Richard Cœur-de-lion et saint Louis allaient dans l'Orient pour autre chose ; et même si Racine y était allé en son temps, s'il avait accompagné M. de Guilleragues, les images pour lui ne seraient venues que bien tard et après.

Voilà, messieurs, ce que j'appelle être le premier grand artiste d'une époque de décadence : désormais, partout où il y aura des images qui le tenteront, il ira, - non pas seulement à Jérusalem, mais jusque dans le camp des infidèles; - que cherche-t-il dans le libéralisme, dans le républicanisme, dans ce monde de Béranger, de Garrel? - des images, toujours des images : il les veut nobles sans doute, brillantes, à effet, glorieuses, partout où il les trouve; il les veut faites pour parer et rehausser celui qui s'en revêt et qui en blasonne son écusson ; mais il les veut par-dessus toute chose; il les moissonne avec leur panache en fleur; il en fait trophée et gloire.

Trouver la plus belle phrase sur les descendants de saint Louis et de Robert-le-Fort, la plus belle phrase sur Napoléon à Sainte-Hélène, la plus belle sur le tombeau de Jésus-Christ, la plus belle phrase sur la république future éventuelle, la plus belle phrase et la plus splendide sur la ruine et le cataclysme du vieux monde : qu'il y ait réussi, et il sera content.

Il n'y a pas un accord parfait, - que dis-je? il y a un vide et un abîme entre ses buts avoués et ses buts secrets, entre son sentiment intime (indifférent) et son expression éclatante. Le côté faible, le creux de l'inspiration nous est'révélé. - Quoi qu'il en soit, il appelle l'Itinéraire les Mémoires d'une année de sa vie, et c'en est peut-être la meilleure partie, celle qui fut écrite à l'heure la plus sentie et la plus heureuse.

Il y a de l'esprit dans l'Itinéraire. Cela repose et rafraichit après tant de solennités. Le domestique milanais Joseph (ce marchand d'étain à Smyrne), le domestique français Julien, viennent se mêler à propos, dans descoins de tableau, par leurs naïvetés ou par de piquantes mésaventures : on a mis le pied dès le premier moment dans une vraie Grèce, qui n'a rien de factice ni de convenu :

« Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux : on leur laisse prendre haleine, sans manger, à peu près à moitié chemin; on remonte ensuite et l'on continue sa route. Le soir on arrive quelquefois à un khan, masure abandonnée où l'on dort parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. On ne vous doit rien dans ce khan, lorsque vous n'avez pas de firman de poste : c'est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les villages ; il rapportait quelquefois des poulets, que je m'obstinais à payer; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d'olivier, ou bouillir avec du riz pour en faire un pilau. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts; le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays d'Alcibiade et d'Aspasie.i

En quittant Coron, où il s'embarque pour la Messénie : « Je m'embarquai avec Joseph et mon nouveau janissaire, qui devait me conduire à l'embouchure du Pamisus, au fond du golfe de Messénie. Quelques heures d'une belle traversée me portèrent dans le lit du plus grand fleuve du Péloponèse, où notre petite barque échoua faute d'eau. » Les contrastes de la barbarie turque avec la beauté des lieux et la majesté des souvenirs sont touchés souvent avec gaieté et une sorte de bonne humeur. On se dit que c'est en voyage qu'il devait faire bon surtout de rencontrer M. de Chateaubriand; il se livre d'autant plus alors qu'il sait qu'il passe et qu'il ne reviendra pas. La découverte, ou plutôt la reconnaissance qu'il fait des ruines de Sparte est imprévue, dramatique, et se couronne par d'admirables scènes de ruines et de paysages historiques :

« Comme j'arrivais à son sommet (au sommet de la colline de la citadelle), le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle ! mais qu'il était triste! L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l'avoir oublié.

« Si des ruines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas, il faut pourtant convenir que des noms qui survivent à des empires, et qui immortalisent des temps et des lieux, sont quelque chose. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire; rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie; et c'était l'objet de l'unique prière que les Spartiates adressaient aux Dieux : « Ut pulchra bonis adderent1 !

1 Le voilà en plein dans la nature humaine héroïque et splendidetitulis prorogare nituntur. » Et il le prouvera par le choix et le soin de son tombeau. - On rapporte que M. de Talleyrand disait, quand l'Itinérdire parut : « Il y a la beaucoup trop d'esprit pour un livre de poste, et pas assez de talent pour un ouvrage. » Le public ne fut pas de cet avis. M. de Talleyrand, on le conçoit, ne devait pas plus goûter Itinéraire que l'abbé de Montesquiou n'aimait René : qu'avait-il à taire de Léonidas ? ↩

« J'ai compté dans ce vaste espace (à l'est, entre la citadelle et l'Eurotas) sept ruines debout et hors de terre, mais tout à tait informes et dégradées. Comme je pouvais choisir, j'ai donné à l'un de ces débris le nom du temple d'Hélène; à l'autre, celui du tombeau d'Alcman : j'ai cru voir les monuments héroïques d'Egée et de Cadmus; je me suis déterminé ainsi pour la fable, et n'ai reconnu pour l'histoire que le temple de Lycurgue. J'avoue que je préfère au brouet noir et à la Cryptie la mémoire du seul poëte que Lacédémone ait produit, et la couronne de fleurs que les filles de Sparte cueillirent pour Hélène dans l'île du Plataniste :

O ubi campi, Sperchiusque, et virginibus bacchata Lacænis laygeta !

« Tout cet emplacement de Lacédémone est inculte : le soleil l'embrase en silence et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en décorait les débris ; aucun oiseau, aucun insecte ne les animait, hors des millions de lézards qui montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à

voilà le Chateaubriand avant le rôle et le parti pris, avant le Génie du Christianisme. Il pense comme Vauvenargues, ce jeune Ancien : « Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite. - La gloire est la preuve de la vertu. » Il est de la religion de Pline le jeune, qui disait : « Tous ceux qui ont fait quelque chose de grand et de mémorable, je les estime très-dignes, non-seulement d'excuse, mais encore de louange, s'ils poursuivent cette immortalité qu'ils ont méritée, et s'ils s'efforcent d'assurer, même par des monuments et des inscriptions suprêmes, la gloire durable de leur nom. Omnes ego qui magnum aliquod memorandumque fecerunt, non modo venia, verum etiam laude dignissimos judico, si immortalitatem quam meruere sectantur, victurique nominis famam supremis etiam demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques ; et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès...

« La vue dont on jouit en marchant le long de l'Eurotas est bien différente de celle que l'on découvre du sommet de la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux et se cache, comme je l'ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres; sur la rive gauche, les monts Ménélaions, d'un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de l'Eurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau : tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu'on les voit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d'or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d'un vert cru et froid qui font les admirables paysages, ce sont les effets de la lumière... »

Mais surtout :

« Après le souper, Joseph apporta ma selle, qui me servait ordinairement d'oreiller; je m'enveloppai dans mon manteau, et je me couchai au bord de l'Eurotas sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine, que la Voie lactée formait comme une aube réfléchie par l'eau du fleuve, et à la clarté de laquelle on aurait pu lire. Je m'endormis les yeux attachés au ciel, ayant précisément au-dessus de ma tête la belle constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l'Amérique, et surtout à me réveiller au milieu de la nuit. J'écoutais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfs, le mugissement d'une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint, rougissait en dessous le feuillage des arbres. J'aimais jusqu'à la voix de l'Iroquois lorsqu'il élevait un cri du sein des forêts, et qu'à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans, parce que la vie se suffit, pour ainsi dire, à elle-même, et qu'il y a dans la première jeunesse quelque chose d'inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères, Ipsi sibi somnia fingunt ; mais dans un âge plus mûr l'esprit revient à des goûts plus solides : il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de l'histoire. Je dormirais encore volontiers au bord de l'Eurotas ou du Jourdain, si les Ombres héroïques des trois cents Spartiates, ou les douze fils de Jacob, devaient visiter mon sommeil; mais je n'irais plus chercher une terre nouvelle qui n'a point été déchirée par le soc de la charrue ; il me faut à présent de vieux déserts qui me rendent à volonté les murs de Babylone ou les légions de Pharsale, grandia ossa! des champs dont les sillons m'instruisent, et où je retrouve, homme que je suis, le sang, les larmes et les sueurs de l'homme... »

Je ne sais si c'est bien le sentiment de sympathie humaine qui triomphe ici; mais l'âge positif approche; l'ambition politique substitue insensiblement ses perspectives et ses capitoles lointains aux songes flottants, indéfinis, de la poésie et de l'amour.

A Argos il fut reçu par un médecin italien, le docteur Avramiotti, avec qui il eut je ne sais quelle petite pique de susceptibilité. M. de Chateaubriand fait de ce médecin un Vénitien qui s'ennuie en Grèce, et qui lui dit : « Vous venez de Venise à présent; je crois que je ferais bien de retourner à Venise. » Et le voyageur ajoute : « Je quittai cet exilé de la Grèce le lendemain à la pointe du jour... Je crois que M. Avramiotti ne fut pas fâché d'être débarrassé de moi : quoiqu'il m'eût reçu avec beaucoup de politesse, il était aisé de voir que ma visite n'était pas venue très à propos. »

Cette remarque, peu obligeante d'intention, valut depuis à M. de Chateaubriand une réponse du docteur Avramiotti, qui n'était pas de Venise mais de Zante, où il avait ses biens et sa famille. Sous le titre de Alcuni Cenni critici, etc. (Quelques traits critiques sur le Voyage en Grèce qui compose la première partie de l'ITINÉRAIRE...); le docteur publia en 1817, à Padoue, une critique fort vive et piquante de l'ouvrage célèbre, et, en général, de la méthode de M. de Chaleaubriand en voyage. Millm, rendant compte de l'écrit du docteur dans les Annales encyclopédiques1, disait : « M. Avramiotti peut avoir quelquefois raison, mais il n'a jamais raison sans aigreur » l faut convenir qu'ici le premier mot désobligeant était venu de M. de Chateaubriand même. Avramiotti nous paraît, à nous, avoir raison sur toute une partie considérable de l'ouvrage, sur une moitié de Chateaubriand voyageur.

1 Tome II, pages 159 et suiv. ↩

Que M. Avramiotti nous assure que M. de Chateaubriand n'a pu descendre à Misitra chez un des principaux Turcs, appelé Ibraïm-Bey, attendu qu'aucun Turc de ce nom, d'un rang distingué, n'habite dans ce lieu ; ce n'est là probablement qu'une erreur de nom, et qui n'oblige pas à conclure que tout ce qui est raconté de l'intérieur de ce Turc, de la maladie de son enfant, du remède de la centaurée, n'est qu'invention pure. Chateaubriand était fort distrait sur les noms propres qu'il savait le mieux : je le surprends quelque part à appeler l'amie de Fontanes Mme d'Aulnoy (une contemporaine de Saint-Évremond), au lieu de Mme du Fresnoy. L'aulne ou le frêne, peu importe!

Il est plus essentiel de faire remarquer, avec M. Avramiotti, que le voyageur n'a pas découvert, comme il le donnerait volontiers à entendre, les ruines de Sparte; elles étaient découvertes longtemps avant lui : il n'a fait que les décrire magnifiquement, en assignant avec instinct peut-être, mais certainement avec caprice, les noms qu'il lui plaisait aux différents débris. A un endroit, sur la foi d'une vague et inexacte réminiscence, il croit reconnaître dans une pierre informe un reste de lion ; cela lui paraît indiquer le tombeau de Léonidas, et il voit selon qu'il désire.

Après avoir déclaré ne rien comprendre à la route que suit le voyageur pour aller de Misitra à Tripolizza, M. Avramiotti, arrivant à ce qui l'intéresse plus particulièrement, nous dit :

« Enfin M. de Chateaubriand arrive chez moi avec une lettre de M. Fornetti, premier dragoman de France dans l'Échelle de Corone ; je lui parle d'Argos ; je l'entretiens des beaux travaux de M. Fauvel. M. de Chateaubriand demande des chevaux pour le lendemain, parce qu'il veut rejoindre le bâtiment qui l'attend à Athènes. Je lui représente qu'il est impossible d'être venu à Argos et de repartir sans avoir vu cette cité célèbre. Nous allons le lendemain au château ; il admire le tout de cette éminence; je lui fais observer que les généraux seuls se contentent de regarder le terrain d'une hauteur pour disposer leurs troupes; que les peintres peuvent encore en tirer des paysages, mais que le savant recherche dans ses voyages chaque pierre, chaque inscription : il me répond que la nature ne l'a point fait pour ces études serviles, qu'il lui suffit d'une hauteur pour s'y rappeler les riantes fictions de la Fable et les souvenirs de l'histoire; voilà en effet pourquoi, volant sur les cimes de l'Olympe et du Pinde, il place à son gré les villes, les temples et les édifices. »

C'est qu'il est peintre en effet, et rien que cela; il est peintre comme d'autres sont conquérants : Venz, vidi, vici. Il peint de haut et d'autorité, à vol d'oiseau, à vue d'aigle. Il laisse le déchiffrement pénible aux savants, aux antiquaires. Il brûle, il illumine le pays où il passe : les archéologues vous diront le reste.

« Son serviteur, qui lui servait d'interprète, continue Avramiotti, me prie de tâcher d'obtenir de son maître de se reposer au moins un jour, et il m'avoue que deux heures après son arrivée dans un lieu son maître est impatient de partir, tant il a envie d'arriver à Athènes pour se délivrer d'un importun patron de navire. »

Ainsi il est et sera partout. Voyageur ou ambassadeur, à peine arrivé il s'ennuie. L'ennui monte en croupe et galope avec lui. Il arrive, il repart, il harasse ses gens1.

1 Nous avons déjà fait remarquer cette disposition où il était de tout temps, dans la cinquième Leçon, à l'occasion du voyage d'Amérid, Quoi? même lorsqu'il prend le Rhyndacus pour le Granique, et qu'averti de sa méprise, il s'y obstine ! ou lorsque, côtoyant la Troade sans prendre la peine d'y débarquer, il a cru voir des moulins à vent sur le tombeau d'Achille ! Il parlera de ces moulins au commencement des Mémoires d'Outre-tombe. ↩

Maintenant, comment concilier cela avec ce que dit un autre voyageur en ces mêmes contrées?

« M. de Chateaubriand n'a jamais peint que ce qu'il a vu. La justesse de sa mémoire était proportionnée à la délicatesse de son organisation. Tous les objets le frappaient par leur aspect le plus original, et il en gardait une impression ineffaçable. Nous avons suivi pas a pas, pour notre compte, une grande partie de l'Itinéraire de Paris a Jérusalem, et nous devons à la vérité de déclarer que M. de Chateaubriand est le plus exact? comme le plus brillant des voyageurs. Nous n'oublierons jamais que, nous trouvant dans le Péloponèse, dépourvu de livres et de cartes, nous avons reconnu les ruines de Lacédémone dans un dédale de maisons éparses et de plantations, et que nous sommes arrivé au théâtre antique sans autre guide que le souvenir des pages de l'Itinéraire. »

Nous attacherions plus d'importance encore à ce témoignage s'il ne venait d'un homme de mérite sans doute et de grand savoir, mais de l'un de ceux à qui l'affirmation coûte le moins. La contradiction, d'ailleurs, n'est pas si entière qu'elle le paraît; l'éloge est vrai de M. de Chateaubriand peintre; il l'est surtout pour les paysages historiques qu'il a retracés, et non pas autant pour les paysages naturels, pour ceux d'Amérique par exemple, ceux qu'il a mis dans Atala: n'ayant pu tout voir, il les a faits composites, y rassemblant forcément des objets séparés dans la nature par de grandes distances.

Au reste, en tout ce qu'il traite, le même procédé se retrouverait, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts : - de grandes choses, de grands traits sur certains points importants, la lumière ou même la foudre sur les sommets; et dans les intervalles, d'incroyables inadvertances et des négligences sans nom. - Tel il sera dans ses Études historiques ; tel même dans l'histoire littéraire, quand il l'essayera1.

1 Dans l'Introduction qu'il a mise en tête de sa traduction du Paradis perdu. ↩

Un peu battu à Argos, il va se dédommager et prendre sa revanche à Athènes. Le séjour qu'il y fait, après ce qu'il a dit de Sparte, se sent de la différence des lieux, et le voyageur, tout d'abord reçu en pays civilisé, y est moins grave. Dès l'entrée on a une petite scène qui est comme un mime de Sophron ou un fragment d'Aristophane :

« Pendant notre dîner nous reçûmes les compliments de ce qu'on appelle dans le Levant la nation : cette nation se compose des négociants français, ou dépendants de la France, qui habitent les différentes Échelles. Il n'y a à Athènes qu'une ou deux maisons de cette espèce: elles font le commerce des huiles. M. Roque me fit l'honneur de me rendre visite : il avait une famille, et il m'invita à l'aller voir avec M. Fauvel ; puis il se mit à parler de la société d'Athènes : « Un étranger fixé depuis quelque temps à Athènes paraissait avoir senti ou inspiré une passion qui faisait parler la ville... Il y avait des commérages vers la maison de Socrate, et l'on tenait des propos du côté des jardins de Phocion... L'archevêque d'Athènes n'était pas encore revenu de Constantinople. On ne savait pas si on obtiendrait justice du Pacha de Négrepont, qui menaçait de lever une contribution à Athènes. Pour se mettre à l'abry d'un coup de main, on avait réparé le mur de clôture; cependant on pouvait tout espérer du chef des Eunuques noirs, propriétaire d'Athènes, qui certainement avait auprès de Sa Hautesse plus de crédit que le Pacha (O Solon ! ô Thémistocle! le chef des Eunuques noirs, propriétaire d'Athènes, et toutes les autres villes de la Grèce enviant cet insigne bonheur aux Athéniens!)... Au reste,!M. Fauvel avait bien fait de renvoyer le religieux italien qui demeurait dans la Lanterne de Démosthène (un des plus jolis monuments d'Athènes), et d'appeler à sa place un capucin français. Celui-ci avait de bonnes mœurs, était affable, intelligent, et recevait très-bien les étrangers qui, selon la coutume, allaient descendre au couvent français... » Tels étaient les propos et l'objet des conversations à Athènes : on voit que le monde y allait son train, et qu'un voyageur qui s'est bien monté la tête doit être un peu confondu quand il trouve, en arrivant dans la rue des Trépieds, les tracasseries de son village. »