Adieu, CHATEAUBRIAND
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« P. S. Si vous voyez MM. de Clausel, dites-leur mille choses tendres de ma part; qu'ils ne m'oublient pas, ni vous non plus, cher paresseux. Avez-vous remis votre article à des mains étrangères, comme vous me l'aviez promis1?
1 Ce post-scriptum est la chose importante, celle qui probablement a fait écrire la lettre. Il s'agissait d'articles de M. de Clausel, et aussi d'un article pour le Mercure qu'avait promis M. de Mussy à l'occasion des nouvelles éditions du Génie du Christianisme. Il sera question encore de cet article dans une lettre de Chateaubriand à Chénedollé écrite de Lyon le 19 prairial. (Voir à la suite du Cours, dans la Notice sur Chênedollé, une quantité de pièces qui se joignent bien à celles-ci.) ↩
« Lyon, jeudi 13 prairial (1803). »
Sur ses impressions durant le voyage, sur les dispositions qu'il apporte dans la Ville éternelle et l'accueil qu'il y reçoit, on trouverait encore des particularités dans plus d'une lettre écrite alors et plus ou moins semblable à celle qu'on vient de lire. On l'y voit ce qu'il sera toujours, capricieux, mobile, prompt au dégoût, commentant sur tous les tons le même thème : Tœdet animam meam vitæ mex ; on l'y voit étalant ses ennuis, dévorant ses plaisirs, moins sensible à ce qui doit le combler qu'à ce qui peut lui déplaire, et, à peine arrivé, ne visant qu'à repartir. Son amour-propre de chrétien et d'auteur avait eu pourtant de vives jouissances :
« Sa Sainteté m'a reçu hier, écrivait-il a M. Joubert (3 juillet 1803); elle m'a fait asseoir auprès d'elle de la manière la plus affectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'elle lisait le Génie du Christianisme dont elle avait un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un meilleur homme, un plus digne prélat, et un prince plus simple : ne me prenez pas pour Mᵐᵉ de Sévigné2. »
2 « Il faut convenir que nous avons un grand roi! » disait M"« de Sévigné qui venait de danser avec Louis XIV. - « Je le crois bien, ma cousine, lui répondit Bussy, après ce qu'il vient de faire pour vous. » - Chateaubriand ne veut pas qu'on le prenne pour Mme de Sévigné et il fait comme elle, et nous aurions fait comme lui. ↩
Mais bientôt le vent change, tout se gâte, et Fontanes, son grand appui à la Gour consulaire, en est réduit à écrire à M. Gueneau de Mussy (5 octobre 1803) :
«... Je voudrais bien, mon cher ami, être heureux en vous, car je ne le suis guère pour mon propre compte. J'ai éprouvé quelques amertumes depuis votre départ. Des étourderies de notre ami Chateaubriand m'ont été vivement reprochées. Je crains bien que ce pauvre ami n'ait choisi la carrière qui lui convenait le moins. Son ambassadeur1! est un sot, j'en conviens; mais il est oncle et tout-puissant. Le secrétaire, qui devait user de la plus grande circonspection auprès d'un ennemi si redoutable, surcharge tous les courriers de ses plaintes. Or, vous savez qu'il y a en Europe un écho qui redit tout : cet écho est à la poste où toutes les lettres sont décachetées. Jugez de l'effet de confidences pareilles. Rome, le cardinal Consalvi, le Pape lui-même, sont les premiers dénonciateurs de notre ami accusé par son ambassadeur. Le Pape n'est plus qu'un vice-consul, et c'est ce que n'a pas senti Chateaubriand. Pour comble de ridicule, Mme de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Le Maître s'est plaint hautement de ce choix. Je défends le mieux qu'il m'est possible mon ami, mais que puis-je contre l'orage? Dimanche dernier pourtant on m'a paru moins irrité. Cependant la prévention reste, et ce qu'il y a de pis, c'est qu'on croira qu'un homme qui écrit est incapable de toute affaire et ne convient à aucune place dministrative... »
1 Le cardinal Fesch. - Dans l'ouvrage que l'abbé Lyonnet a consacré à ce prélat (Le Cardinal Fesch, archevêque de Lyon; 2 vol. 1841), on trouvera au tome 1er, pages 280-284, des détails sur la mésintelligence qui s'était élevée entre lui et son secrétaire d'ambassade. Le cardinal Fesch n'était pas un supérieur accommodant, pas plus que M. de Chateaubriand n'était un subordonné commode. ↩
Mme de Beaumont, déjà bien malade, était donc allée rejoindre M. de Chateaubriand à Rome : elle ne tarda pas à y mourir entre ses bras (4 novembre 1803). Ce qui aurait pu le perdre le releva dans l'opinion. Il s'honora par la manière dont il remplit envers elle tous les devoirs de l'amitié et de la religion. Il trouva moyen de se faire regretter, en partant, de ceux-là même qu'il avait d'abord indisposés. Il avait le don, quand il le voulait, de retourner les cœurs, à commencer par le sien. Au moment de quitter cette Rome qui lui était devenue odieuse, tout d'un coup il se met lui-même à en regretter le séjour, ou du moins il en a l'air. Il écrit à Fontanes une Lettre admirable, faite pour être publiée, dans laquelle il célèbre les grandeurs romaines en les égalant par sa parole; le souvenir de Me de Beaumont s'y mêlait avec sensibilité et avec art :
« Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de l'Antiquité et des Arts, ou quiconque n'a plus de liens dans la vie, doit venir demeurer à Rome. Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera, la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux, du charmant tombeau de Cecilia Metella au modeste cercueil d'une femme infortunée! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l'Ombre de Cicéron, pleurant encore sa chère Tullie, ou d'Agrippine encore occupée de l'urne de Germani cus. S'il est chrétien, ah ! comment pourrait-il alors s'arrache de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second Empire, plus saint dans son berceau,
« Rome, disait-il encore en causant, c'est le plus grand appui aux lassitudes de l'âme. »
plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux Catacombes sous l'œil du Père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière, et semblent plus voisins des Cieux. »
Art, émotion, poésie et magnificence d'expression, qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout cela ? Je répondrai : tout cela à la fois, mais c'est dire que l'émotion, la douleur n'est pas souveraine1.
1 Cette poésie de Rome, soit de la Rome antique, soit de la Rome catholique, de cette Rome qu'on pourrait appeler Chateaubrianesque (tant il se l'était appropriée), il l'eut et la conserva éclatante et vive jusqu'à la fin, et il ne l'a nulle part plus admirablement exprimée, ni d'un sentiment plus religieux, que dans une lettre à Mme Récamier du mercredi saint, 15 avril 1829; il était alors ambassadeur : « Je commence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de la Chapelle-Sixtine, après avoir assisté à Ténèbres et entendu chanter le Miserere. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de cette belle cérémonie, et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché. C'est vraiment incomparaole : cette clarté qui meurt par degrés, ces ombres qui enveloppent peu 1 peu les merveilles de Michel-Ange; tous ces cardinaux à genoux, ce nouveau Pape prosterné lui-même au pied de l'autel où quelques jours want j'avais vu son prédécesseur; cet admirable chant de souffrance et de miséricorde s'élevant par intervalles dans le silence et la nuit ; 'idée d'un Dieu mourant sur la Croix pour expier les crimes et les failesses des hommes; Rome et tous ses souvenirs sous les voûtes du Vatican : que n'étiez vous là avec moi! J'aime jusqu'à ces cierges dont a lumière étouffée laissait échapper une fumée blanche, image d'une rie subitement éteinte. C'est une belle chose que Rome pour tout ou - ›lier, pour mépriser tout et pour mourir. » - Il avait même pensé. lans un temps, à placer son tombeau à Rome, il voulait y reposer dans quelque sarcophage antique : il n'y eut qu'un rocher et l'Océan qui lui parurent plus en harmonie avec ses songes durant le long sommeil. ↩
Revenu à Paris au commencement de 1804, M. de Chateaubriand était nommé ministre dans le Valais, lorsque arriva la fatale affaire de duc d'Enghien, et il envoya sa démission.
Tôt ou tard, et même quand la cause eût été moins noble, on peut dire que ce divorce entre Napoléon et Chateaubriand devait éclater. C'est Napoléon qui, dans une lettre à son frère Joseph, alors roi de Naples, écrivait : « Vous vivez trop avec des lettrés et des savants. Ce sont des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de galanterie, et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme ni son ministre. » Or Chateaubriand était de ces gens de Lettres qui veulent devenir ministres. Nous en avons connu depuis comme cela. Il a fait presque autant d'élèves en ce genre que du côté de René, et je doute même qu'il ait été beaucoup plus satisfait des uns que des autres.
Napoléon avait d'ailleurs du goût pour ce talent qui avait de l'extraordinaire et parfois du grand au niveau du sien : « Chateaubriand, disait-il à Sainte-Hélène , a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du Prophète. Il n'y a que lui au monde qui ait pu dire impuné. ment à la tribune des Pairs que la redingote grise et le chapeau de Napoléon placés au bout d'un bâton sur la côte de Brest feraient courir l'Europe aux armes1. »
1 Dans la Préface de ses Mélanges politiques (édit. de 1828, page xV Chateaubriand se défend d'avoir dit exactement cette phrase, et il rectifie. Je l'aime mieux dans la version de Napoléon. ↩
Napoléon n'avait aucune littérature régulière, mais il excédait à force d'esprit celle de son temps. Jeune, ce sauvage qui cherchait encore son génie avait commencé par écrire de pures déclamations romantiques. On sait son admiration pour Ossian. Arrivé à la grandeur, il devina vite tout ce qu'il convenait de savoir et d'admirer. Corneille le frappa d'abord; il ne vint que plus tard à Racine. De bons juges qui l'observaient de près ont noté le moment où commença à se former en lui cette admi ration plus réfléchie et, si j'ose dire, plus civilisée, pou le théâtre de Racine'. Malgré tout, on peut affirmer avec certitude qu'il ne rencontra nulle part une poésie qui répondit pleinement à la sienne et qui le satisfit. Chateaubriand seul lui en offrait quelques traits. Aussi, malgré les incartades qu'il en essuya, il lui conserva toujours une prédilection et lui rendit justice. Il le jugeait, en définitive, avec le calme que donne le sentiment de la supériorité.
Cette justice rendue par Napoléon est bien ce qui tourmente Chateaubriand et ce qui lui pèse. Il n'en a eu aucune en retour, à l'égard de Napoléon; il le sent, et il en a quelque remords. Il essaye après coup de justifier ses violences, et il les aggrave. Il institue dans ses Mémoires un antagonisme permanent, un duel fort inégal et presque ridicule entre le dominateur du monde et lui. On l'y voit passer continuellement d'un extrême à l'autre, de l'outrage à l'admiration, de l'hommage à l'invective. Il sent que Napoléon est et sera la grande figure populaire des ages modernes, et il reconnaît l'inconvénient de venir se heurter contre cette idole, lui qui prétend à être une idole aussi. De là les contradictions pénibles et les alternatives inextricables de jugement par lesquelles il essaye de concilier les colères de son passé et les calculs de son avenir. L'observateur désintéressé s'étonne que tant de misères aient trouvé place dans l'âme d'un vrai poëte, ou du moins qu'il ne les ait pas su maîtriser. - On peut dire que la figure grandissante de Napoléon est devenue, à la lettre, le cauchemar de Chateaubriand.
+ Il faut voir dans la Correspondance de Voltaire une très belle Lettre à Vauvenargues (15 avril 1743) sur Corneille et sur Racine. Vauvenargues, qui me représente l'idéal de la plus belle âme civilisée, s'était déclaré trop exclusivement pour Racine. Voltaire, en paraissant l'approuver, le remet dans la voie juste à l'égard de Corneille et le redresse. C'est le bon sens exquis et délicat, et cette fois bien équitable.
Pendant son séjour à Rome, Chateaubriand conçut la première idée du poëme des Martyrs, et il écrivit ses Lettres sur l'Italie à Joubert, sa Lettre sur Rome à Fontanes. Cette dernière passe avec raison pour une des productions les plus parfaites et les plus classiques de l'auteur.
Dès les premières pages des Lettres à Joubert, on s'aperçoit qu'on n'a plus affaire au jeune disciple de Jean-Jacques, ardent, enthousiate, qui allait exhaler son premier rêve étouffant à travers les savanes de l'Amérique. Le voyageur est devenu plus réfléchi, plus rassis; maître désormais de ses émotions, il ne les prodigue plus. En traversant les Alpes, il est comme en garde contre une admiration nouvelle. On dirait qu'il craint de trop louer à son tour ce que Jean-Jacques a surtout admiré et décrit, ce qu'Oberman décrira. M. de Chateaubriand est et restera le grand antagoniste des montagnes ; il leur en veut; il a cherché querelle au Mont-Blanc, dans un voyage qu'il y fit en 1805. Nous n'avons pas à discuter ici cette question de paysagiste ; des juges compétents lui ont répondu; et comme vérité, comme sentiment de nature, je ne craindrai pas d'opposer l'autorité de Töpffer à celle de Chateaubriand lui-même. Si vaste que soit l'imagination, on dépend toujours plus ou moins de ses impressions premières. « Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étran ger. » C'est l'illustre voyageur qui a dit cela, et il er est la preuve. M. de Chateaubriand aime l'espace, l'infini; il a commencé par l'embrasser sous la forme de savanes américaines. Cette forme première de son ad miration et de son rêve, il la cherchera un peu partout; il la retrouvera en partie jusque dans le désert de la campagne romaine; mais là où elle manque absolument, et où le développement est en sens inverse, comme dans les montagnes, il se sentira désappointé, désorienté, et il n'entrera qu'à son corps défendant dans ces points de vue nouveaux où la grandeur s'achète par des replis.
Il n'aime les montagnes que comme horizon. Il consent bien à les admirer de loin ; mais de près, elles le diminuent, elles l'écrasent.
En traversant les monts de Savoie, Chateaubriand trouve pourtant de ces traits qui ne sont qu'à lui pour les peindre. Ayant passé Saint-Jean-de-Maurienne, il est forcé, faute de chevaux, de s'arrêter à Saint-André vers le coucher du soleil :
« J'allai, dit-il, me promener hors du village. L'air devint transparent à la crête des monts ; leurs dentelures se traçaient avec une pureté extraordinaire sur le ciel, tandis qu'une grande nuit sortait peu à peu du pied de ces monts, et s'élevait vers leur cime. »
C'est le contraire du Majoresque cadunt altis de montibus umbræ. On est déjà dans la montagne : l'ombre ne descend plus, elle monte. - Sa conclusion sur les Alpes leur est médiocrement favorable :
« En général, les Alpes, quoique plus élevées que les montagnes de l'Amérique septentrionale, ne m'ont pas paru avoir ce caractère original, cette virginité de site que l'on remarque dans les Apalaches, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d'un Siminole sous un magnolia, ou d'un Chipowais sous un pin, a tout un autre caractère que la cabane d'un Savoyard sous un noyer.i
Ce ne sont pas les Alpes, ô voyageur! qui ont perdu leur virginité de site ; ce n'est pas l'ung-Frau, là-bas dans sa fleur de neige, qui a perdu sa fraîcheur première; c'est votre âme, c'est déjà votre faculté de sentir qui ne l'a plus.
Le voyageur semblait, dans le premier moment, douter de l'italie elle-même; mais ici cette froideur ne tient pas longtemps en présence du riche paysage des Géorgiques, et dès la seconde lettre il écrit :
« Réparation complète à l'Italie. Vous aurez vu par mon petit journal daté de Turin, que je n'avais pas été très-frappé de la première vue. L'effet des environs de Turin est beau, mais ils sentent encore la Gaule ; on peut se croire en Normandie, aux montagnes près... Mes jugements se sont rectifiés en traversant la Lombardie : l'effet ne se produit pourtant sur le voyageur qu'à la longue. Vous voyez d'abord un pays fort riche dans l'ensemble, et vous dites : « C'est bien; » mais quand vous venez à détailler les objets, l'enchantement arrive. Des prairies, dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglais, se mêlent à des champs de maïs, de riz et de froment; ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent d'un échalas à l'autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons : le tout est semé de mûriers, de noyers, d'ormeaux, de saules, de peupliers, et arrosé de rivières et de canaux. Dispersés sur ces terrains, des paysans et des paysannes, les piede nus, un grand chapeau de paille sur la tête, fauchent les prairies, coupent les céréales, chantent, conduisent des attelages de bœufs, ou font remonter et descendre des barques sur les courants d'eau. Cette scène se prolonge pendant quarante lieues, en augmentant toujours de richesse jusqu'à Milan, centre du tableau : à droite on aperçoit l'Apennin, à gauche les Alpes. »
Toutes les pages qui suivent sur l'Italie ne sont que des notes ; il se proposait d'en faire une vingtaine de lettres. Il n'y a que celle à M. de Fontanes qu'il ait écrite. Dans ces notes, prises au courant de la plume et nourries de souvenirs classiques, il y a de belles pensées, bien que trop d'antithèses1. On y trouve le premier jet de ce qu'il reprendra et encadrera plus tard dans les Martyrs. Eudore ne fera souvent que répéter les mêmes impressions et presque les mêmes paroles que notre voyageur. Ainsi, propos de sa course au Vésuve, M. de Chateaubriand nous dit : « Né sur les rochers de l'Armorique, le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant au monde est celui de la mer ; et sur combien de rivages n'ai-je pas vu depuis se briser ces mêmes flots que je retrouve ici? Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'entendrais gémir aux tombeaux de Scipion et de Virgile ces vagues qui se déroulaient à mes pieds sur les côtes de l'Angleterre, ou sur les grèves du Maryland?... » Eudore aura le même mouvement et le rendra mot pour mot dans les mêmes termes : « Né au pied du mont Taygète, me disais-je, le triste murmure de la mer est le premier son qui ait frappé mon oreille... » Et ce qui suit2. Mais n'anticipons pas.
1 Cei abus est surtout sensible dans la Lettre sur la Villa Adriana, - Cette antithèse et ce cliquetis de souvenirs se retrouveront, à plus de trente ans de distance, dans un Fragment descriptif sur le Château de Maintenon (Souvenirs et Correspondance de Mme Récamier, tome II, page 453), mais alors à l'état de décadence visible; l'antithèse, chez lui, était devenue un tic, une vraie manie. ↩
2 Les Martyrs, livre X. - On a vu tout à Heure, dans la lettre écrite à M. Gueneau de Mussy, une troisième variante de la même idée: « Je complais ce matin sur mes doigts en regardant le Rhône, etc. » ↩
En général, M. de Chateaubriand est un peu trop disposé à s'étonner de sa destinée, et è prendre comme chose singulière et qui n'arrive qu'à lui ce qui est le sort de bien des hommes en cet âge. Et qui donc, de nos jours, n'a pas voyagé? Qui n'a pas essuyé la pluie et le soleil sous bien des climats? Qui n'a pas été tantôt ministre ou ambassadeur, tantôt pauvre diable? Homme, pourquoi tant s'étonner d'avoir été sujet aux diverses chances humaines? Était-ce la peine de tant courir le monde, pour ne sortir jamais de soi1 ?
1 Montaigne n'était pas ainsi : « Il se tire, disait-il, une merveilleuse clarté pour le jugement humain de la fréquentation du monde: nous sommes touls contraincts et amoncelez en nous, et avons la veue raccourcie à la longueur de nostre nez... A qui il gresle sur la teste, tout l'hémisphère semble estre en tempeste et orage... Ce grand monde, c'est le mirouer où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon biais... Tant de remuements d'estat et changements de fortune publique nous instruisent à ne pas faire grand miracle de la nostre.. » (Essais, liv. I, chap. XxV.) M. de Chateaubriand, au contraire, fit toujours grand miracle de sa fortune. A chaque accident qui lui arrivait, il disait avec un mélange de satisfaction et de tristesse : « Je suis né pour tous les malheurs ! De telles choses n'arrivent qu'à moi ! » ↩
La Lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine est comme un paysage de Claude Lorrain ou de Poussin : lumière du Lorrain et cadre du Poussin !
« Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone dont parle l'Écriture; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. (Il faut lire toute cette page)... Vous croirez peut-être, mon cher ami, d'après cette description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les Campagnes romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec Virgile : Salve, magna Parens... Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyant des montagnes qui le terminent... »
Je ne fais que donner la note, et je renvoie à l'admirable développement. Parlant des femmes romaines, de ce caractère matronal et digne qui les distingue dès la jeunesse bien plus que la grâce, il dit:
« La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornélie; on croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples. »
Notez que c'est ce dernier trait qui achève et accomplit la pensée. On croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas, on trouverait encore cela assez aisément, et on s'arrêterait satisfait. Le reste est du grand écrivain, qui ne laisse rien à dire après lui et qui ferme le cercle d'or.
En prose, il n'y a rien au delà. Après de tels coups de talent, il n'y a plus que le vers qui puisse s'élever encore plus haut avec son aile.
« N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en français. Rousseau n'a ni sa grandeur, ni son élégance. Qu'avons-nous de comparable à la Lettre sur Rome ? Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle différence! L'un est génevois, l'autre olympique. »
Cette belle Lettre a produit en français toute une école de peintres, une école que j'appellerai romaine. Mme de Staël la première s'inspira de l'exemple de Chateaubriand : son imagination en fut piquée d'honneur et fécondée; elle put figurer Corinne, ce qu'elle n'eût certes pas tenté avant la venue de son jeune rival.
Mme de Staël n'est pas si fière, si élégante que Chateaubriand ; mais elle est aussi élevée, et, au fond, plus sérieuse.
A cette école éprise des grandeurs silencieuses et solitaires de Rome, se rattachent M. Charles Didier, qui a su repasser avec originalité sur les mêmes paysages ; la femme distinguée auteur du roman de Sextus1 ; M. J.-J. Ampère, quia si bien peint Rome aux différents âges, et le léger Stendhal lui-même (Beyle), qui se retrouve sérieux et qui revient au grand goût quand il parle de ces choses augustes.
1 Mme Hortense Allart. ↩
Lamartine a lui-même beaucoup vu, beaucoup aimé et chanté l'italie, mais son Italie a plus de mollesse. Le séjour habituel de Lamartine était Florence, et ses excursions préférées étaient Naples, Ischia, le golfe de Baïa. Chateaubriand s'attache plus à Rome. Il a les grandes lignes précises de l'horizon sabin. L'autre exprime les soupirs, les parfums, les vagues ondulations de cette mer amoureuse dans ce golfe délicieux :
Vois-tu comme le flot paisible
Sur le rivage vient mourir?
Vois-tu le volage Zéphir
Rider d'une haleine insensible
L'onde qu'il aime à parcourir?
Colline de Baïa, poétique séjour,
Voluptueux vallon, qu'habita tour à tour
Tout ce qui fut grand dans le monde,
Tu ne retentis plus de gloire ni d'amour.
Pas une voix qui me réponde,
Que le bruit plaintif de cette onde,
Ou l'écho réveillé des débris d'alentour !
Ainsi tout change, ainsi tout passe
Ainsi nous-mêmes nous passons,
Hélas! sans laisser plus de trace
Que cette barque où nous glissons
Sur cette mer où tout s'efface1!
1 Dans les Confidences, M. de Lamartine parle dignement de Rome, et avec une fermeté de ton chez lui inusitée. Mais ces dernières manières, où il entre toujours de l'acquis, n'ont pas à mes yeux la même authenticité que les premières manières, comme témoignage direct de Impression originale. ↩
Je me permettrai de donner ici, pour conclure sur ce côté romain de Chateaubriand, une note prise autrefois après une conversation tout historique, dans laquelle je l'avais entendu s'inspirer du souvenir de ces mêmes grandeurs. Nous avons assez souvent l'occasion de le voir à son désavantage dans le solennel; c'est justice ' que nous le surprenions cette fois à son honneur dans le familier. Voici cette note, toute familière en effet :
« ... L'autre jour chez Mme Récamier la conversation fut plus sérieuse et d'un intérêt moins gai (que le jour précédent), mais vraiment grandiose. Ampère revenait de Rome; il n'avait pas encore vu M. de Chateaubriand. A peine la main serrée, ce furent des nouvelles sans fin de la Ville éternelle : et les fouilles et le Colisée, et ce bouquet d'arbres proche Saint-Jean-de-Latran, et la découverte si belle et si imprévue de la campagne au sortir de la porte Saint-Pancrace; et ces ruines sans nom, entassées, dites Roma vecchia !... M. de Chateaubriand se rappelait tout, il racontait ses promenades dans ces plaines austères dont il sait chaque butte, chaque repli autant et mieux que pour notre plaine de Montrouge. J'écoutais, voyant dans ces grands récits l'image exacte des lieux témoins des choses immortelles. - Survint le duc de Laval qui, aussitôt la main serrée à Ampère, demanda qui il avait vu, non pas quels objets, quelles ruines, mais quelles personnes, quels charges d'affaires. - M. de Chateaubriand fit remarquer tout bas à Mme Récamier que le caractère des personnes se trahit aux questions qu'on fait d'abord. Puis la conversation tournant à la société actuelle, à l'emploi à faire de ses facultés et de sa vie, M. de Chateaubriand reprenant éloquemment le discours, et toujours l'image de Rome dans le fond, se mit à nous exhorter, nous plus jeunes, à ne pas nous perdre dans l'action journalière, dévorante, inutile; que le meilleur moyen d'aider l'avenir en des moments de transition et de décomposition ou recomposition sociale intermédiaire comme aujourd'hui, c'était de s'appliquer au passé non encore aboli, à l'histoire sous ses diverses formes, de s'attacher à reproduire, à peindre ce dont la mémoire autrement s'évanouirait bientôt. Si sous les Empereurs, à Rome, on avait fait ainsi, que de souvenirs eussent été conser' es des plus beaux temps et des plus illustres caractères! Il était éloquent, sincère, plein de sens et de gravité à parler ainsi. J'aurais dû noter tout son discours, aussitôt entendu. C'était une inspiration historique qui lui venait des ruines romaines où son imagination l'avait reporté. »
Sa démission donnée, le plan des Martyrs conçu et plusieurs parties du poëme étant déjà exécutées1, au heu de se hâter, de se satisfaire à trop peu de frais en le terminant vite et le publiant, au lieu de s'amollir sur place dans une vie de succès et de loisir, M. de Chateaubriand partit courageusement, en juillet 1806, pour visiter la Grèce, l'Orient, Jérusalem, les ruines de Memphis ; il devait revenir par l'Espagne et par l'Alhambra. Le reste de sa vie poétique et des écrits qui s'y rattachent se trouve compris et rappelé dans ce cercle de noms brillants; il en sortit les Martyrs, l'Itinéraire, le dernier Abencérage, toute sa moisson sous l'Empire avant la politique et la vie d'action. - Commençons par les Martyrs, qui parurent en 1809.,
1 « Parlez-moi de Chateaubriand et du bel ouvrage dont j'ai lu les cinq premiers chants. » (Lettre de Fontanes à Gueneau de Mussy écrite de Nîmes le 31 mai 1805.) ↩
On peut distinguer trois sortes d'épopées, et comme trois âges. Les épopées du premier âge sont celles qu'on a tant remises en honneur dans ces derniers temps, les épopées populaires. On a un peu prodigué ce nom; on l'a appliqué à des chansons, à des romances qui se suivent à peine et que le rhapsode n'avait pas encore cousues. Les grands monuments qui méritent véritablement ce titre sont dans l'Antiquité l'Iliade et l'Odyssée, chez les modernes les Niebelungen. Un poëte vient qui rassemble ce qui était épars dans la tradition populaire et le met en œuvre avec plus ou moins de génie. C'est là le premier corps et la première forme de l'épopée. Quand la puissance du génie s'y mêle à la naïveté des mœurs, rien n'égale cette grandeur et cette sublimité primitive, à la fois plus humaine et plus voisine des Dieux.
La seconde espèce d'épopée est cultivée et savante. A une époque de littérature avancée, un homme de talent ou de génie se propose un sujet grandiose, s'y applique dans le cabinet, et exécute une œuvre toute d'art, mais où il aura pu fondre habilement les imitations du passé, les traditions nationales, les passions humaines et sa propre sensibilité. C'est là l'épopée d'Apollonius de Rhodes, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Klopstock. Si on la prend dans ses chefs-d'œuvre, elle ne reconnaît pour supérieures que les incomparables Iliade et Odyssée, et elle offre aux natures cultivées et sensibles mille sources de jouissances délicates et mille charmes.
Il semble que toutes les épopées connues doivent se ranger dans l'une ou dans l'autre de ces familles. Et en effet, elles s'y rangent à peu près toutes à ma connaissance, - toutes excepté une seule, l'épopée des Martyrs. Celle-ci n'est pas seulement une épopée d'art, d'étude et de réflexion; elle a cela de particulier qu'elle a été faite expressément à l'appui d'une théorie; elle a été conçue comme preuve justificative d'un système. - « J'ai prétendu que le Christianisme avait un merveilleux supérieur en intérêt et en puissance, même à ne le prendre que comme mythologie, à la fable antique; que les caractères d'époux, de père, d'amant, y devenaient aussitôt plus grands et plus beaux que tout ce que l'Antiquité païenne nous a offert d'achevé en ce genre. Vous en doutez, et moi je le prouve par un exemple : lisez les Martyrs.»
Telle a été à peu près l'argumentation de laquelle est sorli le poëme. On remarquera en effet que cette épopée se ressent, par une certaine raideur, du raisonnement d'où elle est née, et il y a de quoi s'étonner encore qu'elle reste en bien des parties si réellement belle, et que la gageure de l'auteur (car c'en était une en face de la critique hostile) ait été si bien tenue.
Si l'Iliade et l'Odyssée sont les chefs-d'œuvre de l'épopée qui se peut nommer populaire ; si l'Énéide est le chef-d'œuvre de l'épopée savante, pourquoi ne pas dire que les Martyrs sont le phénix de l'épopée systématique?
Je ne prétends pas que l'auteur ait prouvé tout ce qu'il voulait. Même après l'avoir lu, on peut trouver qu'il excelle surtout à nous rendre les antiques beautés, les graces païennes, les amours naissantes, et, mieux encore, les tendres regrets qui s'attachent aux douces et trop chères erreurs. On peut trouver que l'endroit le plus touchant de ce nouvel Augustin qu'on appelle Eudore, ce sont encore les larmes qu'il verse au souvenir de ses belles et coupables Didons. Toutefois , la puissance du talent n'a été en défaut nulle part, et même dans les endroits qui pouvaient sembler les plus rudes à traverser et les plus austères, la baguette magique a su produire des prestiges sacrés qui font presque l'effet des miracles dus à la verge d'Aaron.