Treizième leçon (suite 2)
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On aurait à indiquer encore les Tombeaux de Saint-Denis, les Religieux du Saint-Bernard, les Religieux quêteurs; mais c'est surtout aux Missionnaires des Lettres édifiantes que l'auteur s'arrête. Il en tire un parti heareux, leur emprunte des citations pleines de naïveté et de grâce, et nous fait d'après eux une peinture enchantée et complaisante de la République du Paraguay. Après un détail des saintes ruses employées par ces Pères pour apprivoiser les Sauvages :
« Quand les Jésuites, dit-il, se furent attachés quelques Indiens, ils eurent recours à un autre moyen pour gagner des âmes. Ils avaient remarqué que les Sauvages de ces bords étaient fort sensibles à la musique; on dit même que les eaux du Paraguay rendent la voix plus belle. Les Missionnaires s'embarquèrent donc sur des pirogues avec les nouveaux catéchumènes ; ils remontèrent les fleuves en chantant des Cantiques. Les néophytes répétaient les airs, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux sauvages. Les Indiens ne manquèrent point de se venir prendre au doux piége. Ils descendaient de leurs montagnes et accouraient au bord des fleuves pour mieux écouter ces accents : plusieurs d'entre eux se jetaient dans les ondes et suivaient à la nage la nacelle enchantée. L'arc et la flèche échappaient à la main du Sauvage : l'avant-goût des vertus sociales et les premières douceurs de l'humanité entraient dans son âme confuse... »
Une âme confuse, voilà de ces expressions trouvées, de ces touches heureuses qui valent mieux que toutes les métaphores.
Lacté mero mentes perculsa novellas, a dit Lucrèce. On sent dans tout ce passage comme un frais renouvellement des jours d'Orphée, ou encore comme une douce haleine de ce vent salubre et gracieux qui soufflait du côté de Rome au temps de Numa1.
1 Vie de Numa, dans Amyot. ↩
Le dernier chapitre du livre dans lequel l'auteur examine ingénieusement, mais en outrant les couleurs et la conjecture, quel serait aujourd'hui l'état de la société si le Christianisme n'eût point paru sur la terre, se termine assez bizarrement par un syllogisme, ou même par ce qu'on appelle dans l'école un sorite2 : singulière conclusion d'un ouvrage qui a eu pour objet unique de présenter une suite de beautés et de tableaux. Le livre, dans la première édition, finissait mieux, en se couronnant par une prière. Cette prière, un peu emphatique de ton, aura paru choquante au goût, puisque les amis de l'auteur la lui ont fait supprimer; mais elle répondait à d'autres convenances; elle se ressentait des dernières inspirations de l'exil. Elle a dû être écrite à Londres le dernier jour du siècle, le 31 décembre 17991, au coup de minuit, dans une effusion mêlée de larmes. Si étrange qu'elle paraisse, elle a un accent de sincérité qui nous rappelle la lettre à Fontanes du 25 octobre 17992, et l'auteur s'est montré plus docile que juste en la supprimant. Elle mettait le cachet à la dernière page de son livre :
2 Voir la dernière page des éditions actuelles. ↩
1 Dans la chronologie rigoureuse le siècle n'a commencé qu'au 1er janvier 1801, mais vulgairement on le commence avec l aunce 1800. ↩
2 Voir ci-dessus, sixième Leçon, page 177. ↩
« Créateur de la lumière, pardonne à nos premières erreurs. Si nous fumes assez infortuné pour te méconnaître dans le siècle qui finit, tu n'auras pas roulé en vain le nouveau siècle sur notre tête. Il a retenti pour nous comme l'éclat de ta foudre. Nous nous sommes réveillé de notre assoupissement, et, ouvrant les yeux, nousavons vu cent années, avec leurs crimes et leurs générations, s'enfoncer dans l'abîme : elles emportaient dans leurs bras tous nos amis! A ce spectacle nous nous sommes ému; la rapidité de la vie nous a trouble. Nous avons senti combien il est inutile de vouloir se défendre de toi. Seigneur, nous te louerons désormais avec le Prophète! Daigne recevoir ce premier hymne que nous t'adressons sur l'aile de ce siècle, qui rentre dans ton Eternité.»
C'était, d'ailleurs, une illusion de l'auteur de croire en finissant, comme il l'a dit, qu'il avait suivi la route et rempli jusqu'à un certain point le plan de Pascal. Ce dernier plan n'a pas le moindre rapport avec le sien. La partie morale est l'essentielle chez Pascal ; c'est sur elle que porte principalement tout l'ouvrage qu'il méditait. Elle est la plus faible chez M. de Chateaubriand. Dans cette première partie du Génie du Christianisme, qui est censée consacrée aux Dogmes et à la Doctrine, et où il est question, sous ce prétexte, de tant d'objets qui se suivent arbitrairement, de la Cosmogonie de Moïse et du chant des oiseaux, le livre qui traite des Vertus et Lois morales se distingue pour être des plus tronqués et des plus insuffisants. Et puisqu'il vient d'être parlé du plan de Pascal, l'exposer ici en abrégé comme contre-partie, serait véritablement la seule critique qui me resterait à faire du Génie du Christianisme : et ce serait, j'ose le dire, la plus fondamentale. Mais j'ai expressément traité de ce plan ailleurs1.
1 Port-Royal, tome III, livre troisième, chap. XXI. ↩
Qu'il suffise de rappeler que Pascal, dès le premier instant, saisit l'homme au sein de la nature extérieure et en lui-même. Il le saisit en flagrant délit de contradiction, de grandeur et de bassesse, de noble essor et de cupidité; il le convainc, par une impitoyable analyse, de l'impossibilité de se satisfaire et à la fois de l'impossibilité de s'étourdir; il lui enfonce au cœur l'aiguillon, et le force à chercher partout le remède en gémissant. C'est alors qu'il le conduit aux philosophies, et les fait s'entre-choquer devant ses yeux jusqu'à ce qu'elles se détruisent les unes les autres. La Religion tout d'un coup élève la voix : mais laquelle entre les religions ? Il faut chercher. Pascal les fait toutes parcourir à son pèlerin de vérité, et le convainc qu'aucune ne répond aux besoins de son cœur et à la double marque de sa nature, - aucune, hormis une seule qui se trouve satisfaire, par son explication historique et par ses prescriptions morales, aux signes secrets qu'il porte en soi et dont il cherche partout les divines correspondances. Rien qu'à voir ces premiers caractères dans les livres saints, l'homme errant est porté à trouver cette religion aimable, et à désirer qu'elle soit la vraie. Les preuves directes ne commencent à lui être présentées qu'à ce moment. On entrevoit la marche, et combien différente de celle où s'est joué l'auteur du Génie du Christianisme! En résumé, le livre de M. de Chateaubriand ne commence guère que là où le livre de Pascal n'est pas allé, aux dehors, aux pompes, à l'influence poétique et à l'action sociale de l'Église catholique. Pascal, s'il avait exécuté tout son plan, n'aurait sans doute pas négligé, dans la dernière partie, ce côté attrayant, majestueux, et presque dramatique, de son sujet; mais même alors il aurait toujours demandé avant tout ses vrais tableaux à la vie chrétienne intérieure; le vrai drame, il avait commencé par l'instituer au dedans , au sein de l'être moral : c'est là qu'a lieu chez lui la lutte et le combat à outrance, jusqu'à ce que, saisi par le cœur, l'homme en détresse soit venu tomber au pied de la Croix. Assurément il ne saurait y avoir entre deux manières de procéder plus de différence et même d'opposition1.
1 L'avant-dernier chapitre de l'Essai sur les Révolutions avait pour titre : Quelle sera la Religion qui remplacera le Christianisme? En revanche, le Génie du Christianisme se terminait par ce chapitre en quelque sorte expiatoire, dont il vient d'être parlé : Quel serait aujourd'hui l'état de la société, si le Christianisme n'eût point paru sur la terre? - Critique et biographe, excité dans ma phère plus humble par ces questions, j'ai à mon tour l'idée d'un chapitre qui serait : « Quel aurait été Chateaubriand si, au lieu de faire le Génie du Christianisme, il avait continué dans le sens de l'Essai, se développant avec talent, philosophie, entière et pleine sincérité, sans être l'homme d'aucun rôle artificiel et le héraut d'armes d'un parti pris ? » On peut rêver là-dessus toute une carrière. ↩
Succès du Génie du Christianisme. - Son genre d'infuence. - René; sa maladie. — En quoi elle consiste. - En quoi il y déroge. - Oberman, type plus fixe. - Beaux passages des Réveries. - Pensées inédites de Sénancour. - Sa mort. - Sa tombe solitaire. - Stances en mémoire d'Oberman•
Le Génie du Christianisme, à cause de ses défauts mêmes , qui poussaient tous à l'extérieur, obtint à sa naissance un prodigieux succès, et on peut dire qu'il tit révolution dans les esprits.
Si l'on veut combiner l'influence du Génie du Christianisme avec celle qu'ont pu avoir les écrits de M. de Bonald, et plus tard ceux de M. de Maistre, de M. de La Mennais en son premier temps ; si l'on n'en sépare pas l'influence plus douce, mais bien réelle, d'écrivains et d'hommes tels que l'abbé Eymery, M. de Bausset dans ses histoires, M. Frayssinous dans ses premières Conférences, on embrassera à son origine presque tout l'ensemble du mouvement catholique moderne en France, de cette renaissance religieuse qu'il ne m'appartient pas ici de juger dans sa portée et dans son esprit. Je me borne à reconnaître qu'il en est sorti de jeunes noms, de nouveaux talents, chez la plupart desquels sans doute la note aiguë domine, mais qui n'en retentissent que mieux dans toutes les bouches, et qui sont aujourd'hui la gloire de la chaire ou de la tribune.
Je n'ai à parler ici que de l'espèce d'influence qui appartient exclusivement au Génie du Christianisme et qui lui est opre. La jeunesse, toute une portion du moins de la nesse, s'y inspira; et depuis cinquante ans cette postéé de néo-chrétiens est reconnaissable à plus d'un signe. us avons eu toute une milice de jeunes Chrétiens de salon. Le Génie du Christianisme a produit mieux que cela, is il a produit aussi cette forme de travers; il a créé e mode littéraire en religion.
Au xvne siècle on croyait à la Religion et on la pratiait. Ceux qui la pratiquaient y vivaient, s'y inspiraien! plement dans leurs œuvres et dans leur vie, et ne se tinguaient d'elle à aucun titre, ni moralement, ni armement : le mot même n'existait pas.
Au xvie, on la niait volontiers, et on la combattait en e.
Au xix°, on s'est mis à y revenir, mais en la regardant mme une chose distincte de la pratique et de la vie, la considérant comme un monument qu'on voyait se esser devant soi. On s'est posé en s'écriant à tout inst, comme dans un Musée : Que c'est beau! C'est ce on peut appeler le romantisme du Christianisme. On u une religion d'imagination et de tête plus que de ur. « Pour moi, chrétien entêté, » dit quelque part de Chateaubriand vieillissant. Entêté, et non touché, st bien le mot '. Il y a longtemps que les vrais Chréas intérieurs avaient fait justice de cette méthode, de goût de métaphores qui n'a pas attendu le xIxe siècle ar paraître. On sait ce qu'un jour M. de Saint-Cyran, grand chrétien, disait à Balzac qui s'émerveillait ntendre de sa bouche certaines vérités éloquentes
Il lui échappe, dans ses Mémoires, de dire en parlant de La Harpe : l'a pas manqué sa fin. C'est bien cela, il n'a pas manqué la belle ne du cinquième acte. La vie pour lui est une œuvre d'art, une se de théâtre. O tragédien !
plutôt que de songer à en profiter : « M. de Balzac comme un homme qui serait devant un beau mir d'où il verrait une tache sur son visage, et qui se cc tenterait d'admirer la beauté du miroir sans ôter tache qu'il lui aurait fait voir. » On est comme homme devant un miroir, ou plutôt, selon que l'a un poëte, on est ce miroir même,
dont la glace luisante
Recevrait les objets sans les pouvoir aimer.
Nous avons eu bien de ces miroirs en nos jours, 1 roirs éclatants et non ardents.
Le Génie du Christianisme fut utile en ce qu'il c‹ tribua à rétablir le respect pour le Christianisme cor déré socialement et politiquement. Il le fut moins ce qu'il engagea du premier jour la restauration r gieuse dans une voie brillante et superficielle, to littéraire et pittoresque, la plus éloignée de la vi régénération du cœur.
Littérairement, il ouvrit une foule d'aspects neuve et de perspectives, qui sont devenues de gran routes battues et même rebattues depuis : goût Moyen-Age, du gothique, poésie et génie de l'hist« nationale, il donna l'impulsion à ces trains d'ic modernes où la science est intervenue ensuite, n que l'instinct du grand artiste avait d'abord devin
On peul voir à la suite du Génie du Christianisme, l'échantillon des divers morceaux critiques, le ge d'attaques et d'éloges dont il a été l'objet; il se l à l'entour un grand combat. Les graves et les le entrèrent dans la lice, depuis M. de Bonald jusq chevalier de Bouliers. Toute cette poussière n'était encore tombée, et déjà le char du vainqueur touc au but. L'Institut, chargé de décerner les grands. écennaux, avait d'abord négligé le Génie du Christiaisme. Le choix du Jury spécialement commis pour la présentation des ouvrages s'était porté, dans cet ordre de compositions, sur des écrits qu'on n'aurait guère devinés, par exemple l'Examen critique des Historiens l'Alexandre par Sainte-Croix, et un livre vieux et moibond en naissant, le Catéchisme universel de Saint-ambert. Les Jurys académiques, s'ils n'y prennent garde, sont sujets à ces choix-là '. La Classe de la langue, il est vrai (autrement dite Académie française) proposa de son côté de substituer d'autres ouvrages i ceux qu'indiquait le Jury, mais sans songer pour cela plus que lui au Génie du Christianisme. L'Empereu étonné voulut savoir pourtant ce que pensait la Classe sur l'ouvrage célèbre qu'elle honorait si hautemen par son silence; il imposa, a dit Nodier, ce pensum i l'Académie. Les Rapports et opinions des académiciens se produisirent en 1811. M. Daru disait des chose: justes et un peu dures; l'abbé Sicard en dit d'assez justes et de généreuses1 : les autres nageaient dans l'entre-deux. Mais, en tout, c'était bien l'opinion d'une Classe sur une œuvre originale et neuve ; l'addition des fautes était effrayante, et l'ouvrage y fondait tout entier. Tout compte fait, on y jugeait que l'ouvrage, tel qu'i est, pourrait mériter une distinction, comme qui dirait un accessit. Cette conclusion solennelle joignait à ses utres bonnes grâces de venir bien tard et d'avoir été ouvée durand neuf ans (1802-1811).
1 On lit à la fin du cinquième volume du Génie du Christianisme édit. de 1827, page 436) un petit récit de cette procédure académique, nais un récit légèrement inexact, comme tout ce qu'a écrit cette agréable plume de Charles Nodier. Voici un résumé des faits moins piquant et plus fidèle. Parmi les grands prix décennaux, il y en avait deux pour esquels le Génie du Christianisme aurait pu être assez convenablement désigné : le 12° grand prix de première classe destiné, disait le Programme, à l'auteur du meilleur ouvrage de littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style; ou bien encore, en aidant un peu à la lettre, le 13° grand prix de première classe destiné à l'auteur du meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale, soit d'éducation. Le Jury spécial, tiré du sein de l'Institut et chargé par l'Empereur de lui présenter ses vues et ses observations sur les ouvrages les plus distingués, proposa comme digne du 12° grand prix l'Examen critique des Historiens d'Alexandre, par Sainte-Croix ; et comme digne du 13° grand prix, le Catéchisme universel, de Saint-Lambert. Non content de ce Rapport, et peut-être mécontent, l'Empereur chargea la Classe de la langue française de faire à son tour un Examen critique des ouvrages de poésie, de littérature et de philosophie présentés au concours ; c'était lui demander pour ces branches la contre-partie et le contrôle du travail déjà fait par le Jury. Revenant sur les deux jugements du Jury concernant le 12° et le 13° grand prix, la Classe conclut à les réformer. Quant au 12° grand prix, qui était celui de littérature, Marie-Joseph Chénier, rapporteur, disait . « La Classe a vu avec surprise l'Exumen critique des Historiens d'Alexandre désigné comme digne du prix... » Et il proposait avec plus de justice le Cours de Littérature de La Harpe. En ce qui était du 13€ grand prix, celui de philosophie, la Classe concluait, bien qu'à regret, à exclure le Catéchisme de Saint-Lambert, publié antérieurement à l'époque déterminée par le Décret, et elle proposait à son tour deux ouvrages : le Cours d'Instruction d'un Muet de naissance, par l'abbé Sicard, et les Rapports du Physique et du Moral del'Homme, par Cabanis. C'est là qu'en étaient et c'est là qu'en restèrent, dans la ligne qui nous touche lei, ces projeis de prix décennaux. ↩
1 Il ne faut rien exagérer. L'abbe Sicard, en louant certaines parles du Génie du Christianisme, ne croyait sans doute pas se distinguer si fort de ses autres confrères ; c'est ce que semble indiquer le petit billet suivant qu'il adressait à Ginguené : -« L'abbé Sicard souhaite mille bons jours à son aimable et cher collègue M. Ginguené, qui lui a donné tant de marques de bienveillance et d'amitié dans les temps les plus difficiles. Il le prie en grâce de vouloir bien lui indiquer où il trouverait une petite brochure contenant des Observations précieuses qu'il publia dans le Mercure, il y a quelques années, sur le Génie du Christianisme. Étant obligé de relever les défauts et les beautés de cet étrange ouvrage, l'abbé Sicard sera enchanté de pouvoir profiter des esceilente réflexions de son collègue, à qui il renouvelle l'assurance de son tendre et inaltérable attachement. - Ce 3 janvier 1811. » - A côté de la phrase ou l'abbé Sicard rappelle d'un ton de reconnaissance les marques d'amitié que Ginguené lui a données dans les temps les plus difficiles de la Révolution, Ginguené a de sa main, ajouté en note : « Il me les a bien rendues depuis, ce prêtre torticolis ! »
Il n'y a rien là, d'ailleurs, qui doive trop étonner ni ême scandaliser. L'opinion de M. Daru particulièreient se fondait sur des critiques très-judicieuses, ès-saines, mais négatives; elle nous représente dans exacte mesure l'opinion conservatrice. Quand un oucage est une révolution en littérature, il n'a qu'à s'aresser tout droit au public, et on ne peut raisonnaient espérer qu'il obtienne privilége et approbation u Sénat. - Et puis neuf ans, c'est trop peu; il faut ien vingt ans avant qu'un Sénat littéraire sanctionne ne révolution et couronne un novateur1.
1 Parmi les critiques un peu tardives, et qui ne vinrent que quinze as après, il est quelques pages qui méritent d'être remarquées et qui rient tout à fait du commun : le Génie du Christianisme et son inrence sont fort bien jugés dans un chapitre du livre intitulé Les Quae Concordats, par l'abbé de Pradt (tome III, page 234). Le spirituel bé sait très-bien relever ce qui est chrétien dans le Génie du Chrisanisme et ce qui ne l'est pas : « On pourrait dire que de tous les rages dans lesquels la Religion est entrée comme objet principal, le énie du Christianisme estle moins fondamentalement chrétien. » Etil a pas de peine à le prouver, en même temps qu'il explique très-bien les n'uses du succès dans le monde : « C'était un Muséum religieux dans letel le plaisir entrait, pour ainsi dire, par les sens, comme il entre par s yeux dans un Salon de peinture. » Il dit encore : « Le Génie du Chrisanisme est une métaphore continuelle, une corbeille de fleurs... » arlant du genre descriptif qui, depuis les Jardins de l'abbé Delille, rait fait introduire des ruines de chapelles, des semblants de cloîtres sque dans les parcs : « Le Génie du Christianisme, ajoute-t-il, a mplété l'invasion faite dans le monde par le mélange des rapports digie ix avec les choses du monde. A mesure que la Religion se reliait des esprits, on la mettait dans les objets extérieurs ; moins on faisait servir à l'épuration et à la direction de la vie, plus on la frisait itrer dans sa décoration; et, dans le fait, il etait pius commode de la acer dans ses jardins que dans sa régie de vie. Dente a contribue à et te invasion par tout ce qu'il a répandu dans ses poésies. Depuis ses ardins, aucun lieu de plaisance n'aurait osé se montrer sans étaler uelque ruine religieuse : toujours il fallait entendre ou rencontrer quelque Heloise, et contempler la demeure de quelque habitant d cloîtres et des déserts. Il s'en est suivi que la Religion a été mise ‹ fabriques et que l'on a eu un Christianisme de jardin anglais. » Tout ‹ chapitre de l'abbé de Pradt est dans le même sens, mais va plus à for et penetre plus au vif que le Rapport de M. Daru. ↩
J'arrive à René, c'est-à-dire au portrait de l'autel lui-même dans sa jeunesse et sous le rayon le plu idéal. C'est un type d'où relève plus ou moins tout ‹ qui fut jeune durant ces cinquante dernières années. J crois la maladie un peu passée pour le moment : ! jeunesse paraît plutôt disposée à se jeter dans le posit de la vie, et dans ses chimères mêmes elle trous moyen encore d'avoir pour objet ce positif1.
1 Fouriérisme, Saint-Simonisme, etc., elc.; et les diverses Ecoles q rêvent sur la terre le règne absolu du bien-être et le triomphe illimi de l'industrie. ↩
Atala finit par une très-belle parole, et que j'ai re levée déjà comme faisant la transition à René « Homme ! tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloi reux; tu n'existes que par le malheur; tu n'es quelqu chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle me lancolie de ta pensée ! » C'est de cette mélancolie poé tique et séduisante qu'est éclos René. Mais qu'a-t-eli de particulier et d'essentiel entre toutes les tristesses C'est ce qu'il nous faut définir.
René commence par où Salomon finit, par la satiét et le dégoût. Vanité des vanités ! voilà ce qu'il se d avant d'avoir éprouvé les plaisirs et les passions; il s le redit pendant et après : ou plutôt, pour lui, il n'y ni passions ni plaisirs; son analyse les a décompose‹ d'avance, sa précoce réflexion les a décolorés. Si voir trop tôt, savoir toutes choses avant de les senti c'est là le mal de certains hommes, de certaines gé nérations presque entières, venues à un âge trop mt
le la société. Ce travail que l'auteur du Génie du Chrisianisme fait sur la Religion, cherchant à la trouver pelle avant de la sentir vivante et vraie, à lui demander les sensations et des émotions avant de l'avoir adoptée comme une règle divine, - ce travail inquiet et plus aisonné qu'il n'en a l'air, René l'a appliqué de bonne eure à tous les objets de la vie, à tous les sujets du sentiment. Avant d'aimer, il a tant rêvé sur l'amour que son désir s'est usé de lui-même, et que lorsqu'il est en présence de ce qui devrait le ranimer et l'enever, il ne trouve plus en lui la vraie flamme. Ainsi le tout. Il a tout dévoré par la pensée, par cette jouissance abstraite, délicieuse hélas! et desséchante, du rêve; son esprit est lassé et comme vieilli ; le besoin du cœur lui reste, un besoin immense et vague, mais que rien n'est capable de remplir.
Quand on est René, on est double; on est deux êtres d'âge différent, et l'un des deux, le plus vieux, le plus froid, le plus désabusé, regarde l'autre agir et sentir; et, comme un mauvais œil, il le glace, il le déjoue. L'un est toujours là qui empêche l'autre d'agir tout simplement, naturellement, et de se laisser aller à la bonne nature.
L'auteur a fait de René un contemporain de Louis XV; ' c'est là un anachronisme moralement impossible. Le Régent était déjà ennuyé autant que René peut l'être, mais ce n'était point dans le rêve, j'imagine, qu'il prenait le point de départ et cherchait la fin de son ennui. Le Régent suivait un peu la méthode pratique de Salomon et du roi David, auquel le comparait ingénument sa mère '. Les contemporains du maréchal
1 « Mon fils a beaucoup de choses du roi David : il a du cœur et de l'esprit ; il est musicien, petit, courageux, et il couche volontiers de Richelieu avaient en général peu de penchant à une mélancolie prolongée. Ce n'était pas à eux qu'il était besoin de dire : « O René! si tu crains les troubles du cœur, défie-toi de la solitude : les grandes passions sont solitaires. »
René est bien venu à sa date, et pas plus tôt qu'il ne fallait; il n'a été précédé et annoncé chez nous que par les Réveries du Promeneur solitaire, c'est-à-dire par Jean-Jacques; j'ajouterai, par les Rêveries de Sénancour.
Je parle en vue de la France; car, à remonter plus haut et à voir le mal dans son principe, la mélancolie moderne était née bien auparavant. On ne la chercherait pas en vain dans Lucrèce, le poëte de la nature. Saint Augustin la trouvait déjà dans Virgile, et il en est lui-même le plus sensible exemple. C'est elle que saint Chrysostome essayait de traiter dans le jeune Stagyre. On la trouverait encore, cette mélancolie croissante, cherchant un refuge dans le cloître aux premiers jours du Christianisme, s'efforçant de s'y guérir, et souvent ne parvenant qu'à s'y nourrir. Qu'était-ce en effet que l'acedia? - Au Moyen-Age un minnesinger célèbre', laissant tomber sa tête dans sa main, s'écriait : « Cette vie, l'ai-je vécue? l'ai-je rêvée? » Ceite tristesse du Moyen-Age se voit profondément empreinte dans l'attitude et la sombre beauté de la Melancholia d'Albert Durer, assise au milieu des sphères, et laissant à ses pieds pêle-mêle les instruments de la science, qu'elle a, comme Faust, épuisée.
avec les femmes. » Cette noble Allemande, quoi qu'elle ait à dire, n'y va pas par quatre chemins.
f Walther van der Vogelweide. - (Voir De la Lilléralure proven* cale, par Emile de Laveleye, page 113, Bruxelles, 1845.) omment qualifier Hamlet sous son pâle éclair, sinon : plus sublime malade de cette maladie sacrée, sahant tout, devinant tout, revenu de tout, grand par intelligence, infirme de caractère, sage dans la folie? I. Vinet a dit admirablement : « Le Christianisme, artout où il n'a pas pénétré la vie, a fait un grand de autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la Chréenté, n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec i le désert. » Est-ce bien là pourtant toute l'explica-on? C'en est du moins une partie. Il faudrait peut-tre chercher l'autre dans les souvenirs instinctifs et es habitudes originelles de ces races sorties des forêts e Germanie; les petits-fils demeurent atteints à leur su et sont repris par accès de la nostalgie paternelle. uoi qu'il en soit, le Breton René est le premier type out à fait expressif et achevé que présente en ce genre t nation française : voilà sa gloire.
Le type, jusque-là le plus brillant de cette nation, oltaire, ce Français si jeune à tout âge, lui qui preait goût et intérêt à toutes choses, et qui était le moins donné au rêve, Voltaire parlant de ces passions qu'il ne ut ni supprimer, ni assouvir, ni encore moins sophisquer à force de raisonnement, avait dit avec charme :
Je ne conclus donc pas, orateur dangereux,
Qu'il faut lâcher la bride aux passions humaines ;
De ce coursier f'fougueux je veux tenir les rênes ; Je veux que ce torrent, par un heureux secours,
Sans inonder nos champs les abreuve en son cours :
Vents, épurez les airs, et soufflez sans tempêtes ;
Soleil, sans nous brûler, marche et luis sur nos têtes.
Dieu des êtres pensants, Dieu des cœurs fortunés,
Conservez les désirs que vous m'avez donnés, Ce goût de l'amitié, cette ardeur pour l'étude, Cet amour des beaux-arts et de la solitude :
Voilà mes passions ' • Cinquième Discours en vers sur l'Homme.
Voltaire, dans ces vers, les plus charmants peut-êtr qui lui soient échappés, donnait la main à La Fon taine, alors que l'aimable auteur de Pysché, adressan à la Volupté un hymne, une invocation à la Lucrèce y rassemblait tous ses penchants :