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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Au même. Villeneuve-sur-Yonne, 16 octobre 1805

Au même. Villeneuve-sur-Yonne, 16 octobre 1805

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 3 min de lecture · p. 365–366 · chapitre 93 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Votre lettre, mon cher et indulgent ami, m'a fait un grand plaisir. Je demandois de vos nouvelles à tout le monde; je ne savois ce que vous étiez devenu. Dieu soit loué! vous voilà retrouvé, et, je le vois avec plaisir, plein d'une imagination rajeunie par la campagne et la solitude. Votre château me plaît fort, plaît fort à Joubert, à Mme de Chateaubriand. Allons, du courage! vous êtes dans le bon chemin; creusez votre Apocalypse2; la longue vie et le grand talent ne vous manqueront point.

2 Allusion à l'ouvrage projeté par M. de Mussy; c'eût été, je m'imagine, quelque chose dans le goût des premiers écrits de Ballanche, avec moins de vague et aussi moins d'indignation. ↩

«J'ai été à Lyon, à Genève, au mont Blanc, dans le Pays de Vaud. Je suis revenu peu content des montagnes. J'habite Villeneuve depuis mon retour, et je ne serai à Paris que dans la première quinzaine de novembre. Je travaille peu ou point, et les dégoûts que je vous ai vus quelquefois pour le travail, je les éprouve à mon tour. Je fais des réflexions noires sur la vie qui m'ennuie : Tœdet animam meam vitœ mec ; enfin, je suis digne d'habiter les tourelles du château que vous m'avez décrit si bien.

« N'allez pas vous aviser de rester cet hiver en province; nous avons besoin de vous à Paris. Comment voulez-vous passer les longues soirées de l'hiver à Semur et comment ferons-nous sans vous dans cette grande solitude de nos colonnes1 ? J'espère que vous m'annoncerez bientôt un changement de résolution. Tâchez de régler votre départ sur le nôtre, afin que nous rentrions ensemble dans Babylone.

1 La place Louis XV, où demeurait Mme de Vintimille. Chateaubriand y devait lui-même demeurer bientôt ↩

« Je ne sais rien de Fontanes, sinon qu'il mange moins que de coutume, et qu'il se porte très-bien. Toute la petite société, Mathieu2, Mme de Vintimille, etc., rentre à Paris dans quelques semaines. Toutes les fois qu'ils m'écrivent, ils me parlent toujours de vous; vous seriez ingrat de nous abandonner. M. de Bonald m'a écrit, il me paroît fort triste. Je ne sais quels sont ses projets, ce qu'il veut faire, et ce qu'il devient. Je ne sais non plus ce que je dois lui souhaiter. Dans ce temps-ci, la conscience doit être la règle ; il faut l'écouter. On peut s'en reposer sur celle de M. de Bonald.

2 M. Molé. ↩

« Dites mille choses à M. Frisell, à sa carriole, à son fusil, à son grec, à tout ce qui fait le bonheur de sa vie. Mes hommages à qui il appartiendra, et ma tendre amitié au jeune et aimable corbeau. Écrivez-moi à Villeneuve. »

Mais tout à coup, à un certain jour, à une certaine heure, que s'est-il passé? Toute liaison cesse; je n'ai pu m'en rendre compte, je n'ai pu tirer à clair le mystère. Ce ne peut être à cause d'un refus d'article sur René : M. de Mussy, à cet égard, avait dès longtemps payé sa dette. Ce ne peut être à cause d'une lettre irréligieuse écrite de Rome par Chateaubriand : on vient de voir que le chrétien devenu sceptique et le chrétien resté janséniste étaient assez d'accord dans leurs jugements sur la Religion romaine. Les explications qu'on a essayé de me donner ne me satisfont point et ne cadrent pas avec ce qu'on sait d'ailleurs. Je conjecturerais plutôt que ce fut à l'occasion du bel Eudore que vint le refroidissement, la mort soudaine de cette amitié. M. de Mussy n'aura point approuvé, n'aura point consenti à louer l'épisode profane des Martyrs. Ce qui est certain, c'est que, dans toutes les années qui suivent, le détachement est complet; et quand, en 1824, M. de Chateaubriand tombe brusquement du ministère, M. de Mussy dit en l'apprenant : « Je ne vois plus depuis long-temps M. de Chateaubriand, mais je prends part à ce qui lui arrive, et je vais m'écrire chez lui. » - Dernier et triste hommage à cette ancienne et jeune amitié fraternelle !