Messieurs (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ma jeunesse m'est ravie, Le soir des ans m'apparaît, Mais le déclin de la vie
N'est point pour moi sans attrait ;
Oh ! que Tullius m'enchante, Alors que sa voix touchante Fait parler ce vieux Romain Qui, vers le dernier asile
Descendant d'un pas tranquille,
Cueille des fleurs en chemin !
Fontanes, jeune, adressait à la charmante M'le des Garcins, et qui n'ont pas dû entrer dans l'édition des Œuvres :
La campagne reposée Du jour pur de l'Elysée Semble réfléchir les traits, Et, sous la clarté paisible, Le firmament plus visible Développe ses secrets.
Ainsi, sur notre vieillesse Luit un astre aux doux rayons, Dont le calme éteint l'ivresse Des bruyantes passions.
Je te suis, Phare céleste!
Le court chemin qui me reste N'est pas éloigné du port; El j'accepte les présages De ce long jour sans nuages Qui commence après la mort.
J'ai cité ailleurs ses deux odes, dignes encore d'Horace, sur un Buste de Vénus et à un Pécheur. Cette dernière nous atteste de plus l'exquise bonté de son âme1.
1 J'aime tant la poésie que je ne crois pas avoir trop payé de six mois de ma peine pour l'édition Fontanes (si incomplète pourtant sans qu'il y ait de ma faute) le plaisir d'avoir introduit cinq ou six petites pièces charmantes de lui, et sans moi restées inconnues, dans les Anaqute pede les ent arafat pre la poste francises Ce sont ces pièces ↩
Quoique Fontanes aimât l'espérance et la jeunesse, il ne sentit pas Lamartine naissant et ne l'apprécia point à sa valeur. Chaque critique (fût-il à la fois poëte) n'a que sa portée : chacun de nous n'a qu'un temps, passé lequel il ne se renouvelle plus. Le critique vieux se retire, ferme ses volets, ou ne les ouvre plus que du côté du couchant. Boileau, après la mort de Racine, disait non volontiers à tout ce qui s'essayait, même à Regnard, même à Le Sage. Fontanes, impatienté de l'engouement du monde pour le poëte nouveau, laissa échapper un jour devant Me de Duras ce mot décisif : Tous les vers sont faits, — c'est-à-dire, il n'y a en plus de nouveaux à faire1.
1 Voici une anecdote encore et très-authentique. Au moment où parurent les premières Méditations de Lamartine, tout le monde en était occupé, enthousiaste, et Fontanes n'en disait trop rien. Un jour, chez M. de Talleyrand, comme on discutait fort sur le mérite de l'œuvre et du poëte, Fontanes entra, et le prince le prit pour arbitre. « Mon prince, répondit Fontanes, je trouve, à parler vrai, qu'on est fort monté pour ce jeune homme; sans doute il y a de très-beaux vers et du talent dans son ouvrage, mais ou je me trompe fort, ou il n'a que cela dans le ventre. » Ce furent ses propres termes. - Or, cela n'est pas si faux qu'on le pourrait croire. Lamartine, depuis lors, n'a fait que redire la même chose sur tous les tons, ou plutôt il a redit le même ton sur toutes les choses. Même dans sa politique il n'a fait que transposer, comme en musique; mais quant au fond, c'est toujours une méditation ou une harmonie. La chose même dont parle Lamartine est ce qui l'inquiète le moins : l'essentiel pour lui, c'est la note ; et partout chez lui cette note est merveilleuse de richesse et de brillant. Les gens qui n'y regardent pas de si près s'y trompent et croient tout de bon que le poëte est devenu politique et historien. C'est une illusion. La variété est dans les sujets qu'il traite, et non dans le procédé qu'il y applique. C'est le même air sur toutes sortes de paroles; et pour qui a l'oreille fine, cela fait souvent l'effet de la même chanson. — Mais Fontanes passait toutes les bornes lorsqu'il disait à Chênedollé, la dernière fois qu'il causa avec lui (juin 1820), et parlant toujours de Lamartine: « Est-ce que vous trouvez ça très-bon ? C'est un talent hypocrite, une fausse harmonie, tout cela est calculé; il n'y a pas là d'inspiration. C'est du Chateaubriand en vers, c'est du Chateaubriand gâté. » Ce ne sont plus là des jugements, ce sont des boutades jalouses et des antipathies qui s'exhalent. Ainsi Bossuet, parlant de Fénelon devant l'abbé Le Dieu, disait que c'était un hypocrite. - Lamartine, à son tour, a rendu à Fontanes injustice pour injustice, en le citant avec Delille comme un des types de « la poésie toute matérialiste et toute sonore de la fin du xvi siècle et de l'empire. » (Raphaël, ↩
Après Fontanes, nous ne pouvons nous empêcher de nous arrêter un instant, un dernier instant, sur M. Joubert : Chateaubriand, jeune, marchait entre les deux. Jamais poëte ne trouva deux critiques plus doués d'imagination eux-mêmes, deux critiques amis, mieux faits en tous points pour se compléter l'un l'autre et pour le servir. Si l'un, tout classique, l'accompagnait et le soutenait avec un dévouement étonné, l'autre ne s'étonnait pas du tout et devançait toujours. L'un, ferme et net, athlète au besoin, brisait des lances dans les mêlées pour son ami, et le couvrait de son bouclier; l'autre, vrai Sylphe, pur esprit, presque sans corps, voltigeait, en murmurant à son oreille des conseils charmants, lent susurra. L'un, critique devant le public, plaidait, défendait et gagnait une cause ; l'autre, intime et inspirant au dedans, suggérait mille pensées et insinuait bien des hardiesses; et pour finir par un mot consacré, l'un était la bride, et l'autre l'éperon.
On ne pouvait donc, au sein d'une amitié plus tendre, trouver plus de différences de qualités qu'entre Joubert et Fontanes. Le premier était un platonicien pur, aisément amoureux de l'idée, se complaisant souvent à en tirer la quintessence, curieux du nouveau, de l'inexploré, du difficile. « Je me suis, disait-il, promené hier pendant quatre heures avec Fontanes : j'ai voulu lui prêcher l'amour des hauteurs et l'horreur des champs de bataille ; mais il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang1. » — M. Joubert ne cessait de se complaire sur les hauteurs ; il s'y envolait chaque matin à l'aventure, jusqu'à s'y perdre parfois dans le vaporeux. Il manquait (lui-même il en convient ) de ce qui réalise et de ce qui fixe l'esprit dans les œuvres : il était tout rayon, tout parfum et toute rosée. Lui et Fontanes, par une raison ou par une autre, ne firent point de livres (ce qui, soit dit en passant, supprimait toute cause prochaine ou lointaine de rivalité avec leur glorieux ami) : Fontanes n'en faisait point par excès de scrupule et par paresse; Joubert, parce qu'il n'aurait point eu la force de tisser] une trame : ses pensées, comme des fils de la Vierge, cassaient à chaque instant et se contentaient de flotter dans l'air. Ses jugements littéraires étaient d'une ténuité, d'une subtilité et d'une élévation qui, aujourd'hui même, pourrait faire frémir les classiques de seconde main (s'il en est encore). Daunou, par exemple, ce gallo-latin par excellence, qui, du temps qu'il demeurait au Palais-Bourbon, l'avait rencontré une ou deux fois chez Fon-y tanes, parlait de M. Joubert comme d'un esprit bien étrange et qui disait des choses qu'il ferait bien de ne jamais écrire. Voici quelques-unes de ses pensées :
1 Il s'agissait d'une polémique dans le Mercure. Fontanes s'entendait très-bien à ces guerres de plume ; il les menait avec légèreté, à la française. Mais Joubert estimait que ce genre, traité même avec esprit et ironie, était inférieur. ↩
« C'est surtout dans la spiritualité des idées que consiste la poésie. »
« Quiconque n'a jamais été pieux ne deviendra jamais poète. »
« Même quand le poëte parle d'objets qu'il veut rendre odieux, il faut que son style soit calme, que ses termes soient modérés, et qu'il épargne l'ennemi, conservant cette dignité qui vient de la paix d'une âme supérieure à toutes choses. Qu'il se souvienne de ce beau mot de Lucain : Pacem summa tenent. »
« Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums. »
« Il faut que les mots pour être poétiques soient chauds du souffle de l'âme, ou humides de son haleine. »
« Comme ce nectaire de l'abeille qui change en miel la poussière des fleurs, ou comme cette liqueur qui convertit le plomb en or, le poëte a un souffle qui enfle les mots, les rend légers et les colore. Il sait en quoi consiste le charme des paroles, et par quel art on bâtit avec elles des édifices enchantés. »
Sur la poésie de son temps, sur celle même que ne haïssait pas Fontanes et qu'il s'accordait trop souvent dans les intervalles de l'inspiration, M. Joubert pensait et disait, parlant à un autre de ses intimes : « La poésie de Fontanes est comme une pâte colorée qu'il applique sur du papier blanc. » On n'est jamais plus nettement jugé et jugulé que par ses amis. - Ce que je disais tout à l'heure de la pâleur et de l'effacement de la langue poétique, même élégante, vous voyez bien que Joubert le pensait aussi !
Et sur le style en général, que de vues fines, que de hardiesses !
« En littérature, il faut remonter aux sources dans chaque langue, parce qu'on oppose ainsi l'antiquité à la mode, et que d'ailleurs, en trouvant dans sa propre langue cette pointe d'étrangeté qui pique et réveille le goût, on la parle mieux et avec plus de plaisir. Quant aux inconvénients, ils sont nuls. Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n'a plus rien à redouter de leur contagion. »
« Remplir un mot ancien d'un sens nouveau, dont l'usage ou la vétusté l'avait vidé, pour ainsi dire, ce n'est pas innover, c'est rajeunir. On enrichit les langues en les fouillant. Il faut les traiter comme les champs ; pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs. »
« Pour bien écrire le français, il faudrait entendre le gaulois. »
« Notre langue est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. »
« Il serait singulier que le style ne fût beau que lorsqu'il a quelque obscurité, c'est-à-dire, quelques nuages ; et peut-être cela est vrai, quand cette obscurité lui vient de son excellence même, du choix des mots qui ne sont pas communs, du choix des tours qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore qu'il n'a jamais autant de charmes pour nous que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi. »
« Toutes les formes de style sont bonnes, pourvu qu'elles soient employées avec goût; il y a une foule d'expressions qui sont défauts chez les uns et beautés chez les autres. »
« Si, sur toutes sortes de sujets, nous voulions écrire aujourd'hui comme on écrivait du temps de Louis AIV, nous n'aurions point de vérité dans le style, car nous n'avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs1. »
1 Et sur les Grecs qu'il sentait si bien ; - et sur Racine : « Racine eut son génie en goût, comme les anciens. Son élégance est parfaite; mais elle n'est pas suprême comme celle de Virgile. » Mais sur Racine il dit des choses trop désagréables pour ceux à qui Racine suffit; je m'arrête. ↩
Il nous serait facile de tirer ainsi un choix de pensées et de jugements qui, au besoin, couvriraient les nôtres : car M. Joubert dit les choses de telle sorte et sait si bien darder sa pensée qu'il touche en plein le but, et l'on admet, on admire chez lui ce que certes on ne nous passerait pas. - Mais se figure-t-on bien les conversations intarissables, les discussions et les querelles charmantes qui devaient jaillir de tels sujets, ainsi agités entre lui, Chateaubriand, Fontanes, M. Molé, jeune, tous quatre se promenant aux Tuileries, dans l'allée solitaire du Sanglier ? Chênedollé, tout à l'heure, nous en dira encore quelque chose.
Groupe poétique et sage, alors jeune et plein d'avenir, qui avait de l'extraordinaire et du tempéré, en qui l'esprit même d'aventure aimait à se rattacher à l'esprit de tradition, où l'audace n'excluait jamais la grâce, où la critique gardait ses droits jusque dans une admiration légitime; groupe aimable et regretté dont j'aurais voulu faire revivre ici la mémoire; car moi aussi, à force d'y penser, j'y ai vécu ! Heureux qui rencontre ainsi le groupe ami, la famille d'élite dont il est membre, la bella scuola, comme Dante l'appelle! Il n'y a de force et de charme en littérature que par là. Mais aujourd'hui je ne vois plus que des individus épars, quelques-uns seulement ambitieux, poursuivant la chimère universelle, et voulant autour d'eux des servants et des créatures; ou encore je vois des littérateurs coalisés en vue des seuls intérêts du métier. Et ceux qui n'aiment que le beau, les pures Lettres, les seules Muses, souffrent à part, s'écriant et gémissant comme Philoctète sur le rivage solitaire.
Il y a bien des siècles déjà, un poëte philosophe jetait, en la quittant, cet adieu à la grande Byzance :
« Que mon père ne m'a-t-il appris à paître des troupeaux à l'épaisse toison, afin qu'assis sous des ormeaux ou sous des rochers je charme au son de la flûte mes amertumes ! Muses, fuyons la ville aux vastes rues, cherchons une autre patrie. Je veux annoncer à tous que les pernicieux frelons ont ruiné les abeilles'. »
Et pour finir avec l'abeille même, pour revenir à M. Joubert en particulier, je dirai : c'est presque un malheur que d'avoir connu dans sa vie de tels hommes. Les esprits communs peuvent se donner la consolation de les trouver précieux; mais ceux qui les ont une fois goûtés sont tentés bien plutôt de le rendre à tous ces prétendus gens d'esprit et de les trouver communs à leur tour. En avoir une fois connu un de ces esprits divins, qui semblent nés pour définir le mot du poëte : divina particulam aura, c'est être dégoûté à jamais de tout ce qui n'est pas fin, délicat, délicieux, de tout ce qui n'est pas le parfum et la pure essence ; c'est se préparer assurément bien des ennuis et bien des malheurs.
• Anthologie grecque, IX, 136.
Il est donné, de nos jours, à un bien petit nombre, même parmi les plus délicats et ceux qui les apprécient le mieux, de recueillir, d'ordonner sa vie selon ses admirations et selon ses goûts, avec suite, avec noblesse. Je le cherche : où est-il celui qui peut se vanter d'être resté fidèle à soi-même, à son premier et à son plus beau passé? La plupart du temps l'on naît et l'on vit assujetti ; la condition humaine ordinaire n'est qu'une suite de jougs successifs, et la seule liberté qui vous reste est d'en pouvoir quelquefois changer. Le travail presse, la nécessité commande, les circonstances entraînent : au risque de paraître se contredire et se démentir, il faut aller sans cesse et recommencer ; il faut accepter ces emplois, ces métiers si divers, et, même en les remplissant avec le plus de conscience et de zèle, on élève de la poussière dans son chemin, on obscurcit ses images d'autrefois, on se ternit soi-même et l'on se nuit. Et c'est ainsi qu'avant d'avoir achevé de vieillir, on a passé par tant de vies successives qu'on ne sait plus bien, en y ressongeant, quelle est la vraie, quelle est celle pour laquelle on était fait et dont on était digne, quelle est celle qu'on aurait choisie1.
1 On sent que le Cours est déjà terminé, et c'est l'écrivain qui, depuis quelques instants, tient la plume. Pour compléter ce que j'ai à dire sur ce groupe littéraire de 1802, j'ajouterai l'Étude suivante su Chênedolle, qui rentre assez bien dans la forme ordinaire de mes Portraits, et aussi quelques pages sur Gueneau de Mussy. ↩