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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième leçon

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 66–79 · chapitre 4 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Du livre de la Littérature ;- idée générale; partie historique et théorique. - Manière de composer de Mme de Staël. - Des causes de décadence littéraire sous le Directoire : - vulgarité et manque d'émulation. - Licence. - Pronostic de Mme de Staël sur l'avenir de la poésie; - son tact en défaut sur ce point ; - Fontanes devine mieux. - Sa prédiction d'une apologie du Christianisme - plan idéal qu'il en trace à l'avance. - Belles pages inédites.

C'est surtout dans le livre de Mme de Staël, intitulé : De la Littérature1..., qu'il est intéressant pour nous de rechercher, non pas ce que cette littérature directoriale et républicaine fut, mais ce qu'elle aurait pu, ce qu'elle aurait voulu être.

1 De la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales. ↩

Je dis ce qu'elle aurait voulu, car, dans tous les cas, le livre de Mme de Staël était trop spirituel pour être littéralement prophétique. Les choses dans la réalité ne se passent jamais si spirituellement que cela.

Cette vue d'avant-scène nous est d'ailleurs nécessaire pour notre objet. M. de Chateaubriand ne s'y trompa point : c'est bien à Mme de Staël qu'il s'en prit dès le premier jour, comme à son adversaire naturelle; c'est en opposition avec elle, tout d'adord, qu'il se produisit.

La première partie du livre est toute historique, et contient les vues de l'auteur sur le passé, sur l'histoire littéraire et philosophique des Grecs, des Romains, des nations modernes; la seconde partie est toute théorique, oute d'induction, et l'auteur y cherche à deviner, à réler l'avenir. Voici en peu de mots l'analyse du livre, telle ue je l'emprunte à l'un de mes prédécesseurs et à l'un es maîtres de la critique française1 :

1 J'avais sous les yeux, et je n'ai cessé de consulter, en faisant mon Jours, celui que M. Vinet avait donné en 1844 à Lausanne sur Mme de staël et M. de Chateaubriand. Ce Cours, qui d'abord n'était qu'autographie, a paru depuis imprimé à Paris, en 1849, sous le titre d'Etudes sur la Littérature française au XIX siècle, par A. Vier ↩

« La littérature, pense Mme de Staël, est dans le rapport le lus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté, la gloire t la félicité publique. Une force de progrès déposée dans le ein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la estinée de l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, levé à la fois le niveau des mœurs et celui de la littérature ; se progrès est indéfini, il est irrésistible; il est assuré à l'avoir comme il a été accordé au passé; il doit marcher de oncert avec le progrès des institutions, c'est-à-dire avec l'afermissement du gouvernement républicain et des mœurs épublicaines; et il aura pour caractère distinctif le triomphe lu sérieux sur la plaisanterie, et de l'esprit du Nord sur l'esprit lu Midi.

Voilà, dit M. Vinet, l'analyse fidèle du livre, si tant est qu'une analyse d'un écrit de Mme de Staël puisse être idèle, car on y supprime forcément ce qui est si esseniel et si naturel à ce grand esprit, les beautés imprévues, les aperçus fertiles, et ces bonheurs de talent qui naissent à chaque pas.

On sent combien le cadre tracé précédemment par Daunou et adopté par ses amis, était ici dépassé et élargi. Ainsi, à bien des égards, l'ouvrage qui avait été destiné primitivementà proposer l'idéal de la littérature émanée de l'an IIÏ, et qui n'en offrait plus au moment où il parut que la théorie, en quelque sorte rétrospective, devenait ( on l'a dit) le prospectus d'un romantisme futur, qui n devaitéclore et porter ses fruits que bien des années après L'ouvage de Mme de Staël naissait un peu comme Janus il regardait le passé, et ne regardait pas moins l'avenir

La première partie, qui était historique, présentai aussitôt, dans ce champ de l'Antiquité si peu accoutum à de pareilles visites, une foule de vues piquantes, neu ves, parfois bien empressées et hasardées, sur les Grecs les Romains; Mme de Staël n'hésitait pas à mettre ceu: ci au-dessus des premiers pour la philosophie, et mêm (chose singulière! ) pour la sensibilité. Elle prétenda fixer l'âge du monde où la mélancolie, disposition jus qu'alors inconnue, s'était introduite. On lui réponda par Job, par Salomon, même par Homère (se rassasie) jouir de sa douleur, comme Ménélas1; dévorer son cœu comme Bellérophon?). - Toutes ces idées, plus c moins vérifiables, mais certainement distinguées, étaler accompagnées de jugements très-fins, de connaissance très-variées ; et on pouvait s'étonner, même en la cor tredisant, qu'une femme du grand monde et de la sc ciétéfûtarrivée d'elle-même, dans son tourbillon, à un intelligence aussi présente de tant de choses anciennes ‹ réservées, ce semble, aux études profondes du cabine

1 Odyssée, IV, 102. - Iliade, VI, 202. ↩

Ceci s'explique à la fois par la supériorité de son espr et par sa manière de composer. Et l'on me permett bien quelques détails sur ce dernier point. Le plus grar nombre des idées de Mme de Staël lui venaient par conversation. En composant, me disait quelqu'un q l'a bien connue, elle écrivait d'abord, elle jetait ses idé sur des chiffons, et ce premier brouillon, elle le mo trait peu puis elle se recopiait, et dans ce second éta elle lisait quelquefois à des amis. Un secrétaire lui recopiait cela ensuite, d'une belle écriture, sur du papier i mi-marge; et alors elle lisait plus volontiers, et demandait des conseils, se montrant assez docile. Enfin elle revoyait elle-même ses épreuves, et y changeait encore. Mais durant tout ce temps, et pendant ces diverses toilettes successives qu'elle faisait subir à sa pensée, elle en était tout occupée et partout; elle amenait la conversation sur ces mêmes sujets qu'elle traitait dans son livre. Tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle entendait chemin faisant, tout ce qu'elle disait (et qui était bien souvent le plus piquant), y entrait d'une manière ou d'une autre. Quand cette conversation où elle avait toujours sa grande part, se tenait entre des hommes, comme Benjamin Constant, les Schlegel, les Humboldt, son cortége habituel, on conçoit tout ce qui devait s'y agiter et s'y soulever. Son livre, en un mot, se conversait en même temps qu'il s'écrivait. Chacun de ses ouvrages représentait ainsi tout un moment de sa vie; « J'ai vu de la sorte, disait M. de Barante, plusieurs de ses ouvrages, et, par exemple, Corinne, passer devant moi1. »

1 Et dans une lettre adressée en juin 1825 par M. de Sismondi à une jeune femme qui venait de faire une Étude littéraire sur Mme de Staël, je lis : « J'ai passé quinze ans dans cette intimité qui m'a fait éprouver des jouissances d'esprit que rien ne peut plus me rendre. J'ai vu naître ces ouvrages que vous analysez avec tant d'âme et de talent : j'en ai souvent entendu développer les idées mêmes dans ces éloquentes conversations qu'avec raison tous ceux qui l'ont vue de près mettent au-dessus de ses écrits : car l'inspiration était en elle instantanée ; tout un ordre d'idées se présentait à la fois à son esprit, et le travail n'y ajoutait rien. » (Lettre de M. de Sismondi à Mme Hortense Allart. ), ↩

Mais voici qui est plus précis encore. Chênedollé, qui était à Coppet vers 1798, nous dit : «Elle s'occupait alors de son ouvrage sur la Littérature, dont elle faisait un chapitre tous les matins. Elle mettait sur le tapis, à dîner, ou le soir dans le salon, l'argument du chapitre qu'elle voulait traiter, vous provoquait à causer sur ce texte-là, le parlait elle-même dans une rapide improvi sation ; et le lendemain le chapitre était écrit. C'est ains que presque tout le livre a été fait. Les questions qu'elle traita lorsque j'étais à Coppet, sont : de l'Influence du Chris tianisme sur la littérature; de l'Influence d'Ossian sur l poésie du Nord; poésie rêveuse au Nord, poésie des sema tions au Midi, etc. Ses improvisations étaient beaucoup plus brillantes que ses chapitres écrits; ce ne sont que d'é datants brouillons qui demandent à se changer en livre.›

Ce dernier jugement pourra paraître un peu sévère mais la faute en revient en quelque sorte à Mme de Staël elle-même. C'est bien d'elle qu'on pouvait dire c‹ qu'on a dit d'une autre femme : « Vous trouvez qu'ell‹ écrit bien : si vous l'entendiez parler, vous trouverie: qu'elle écrit mal. » Quoi qu'il en soit, on s'explique parfaitement ainsi la quantité de connaissances impro visées dont Mme de Staël faisait preuve dans ce livre d la Littérature. Elle vivait surtout par la conversation e dans la conversation : c'était son élément, c'était là qu‹ sa pensée s'excitait et se mettait en veine d'invention c'est par où elle s'instruisait et se renouvelait sans cess plutôt que par la méditation prolongée. La conversation était son inspiratrice et sa muse1.

1 Elle avait, avant tout, ce besoin de conversation. Un jour, ver 1816, M. Molé, entrant chez elle, la trouvait occupée à écrire « Je vou dérange, lui dit-il, vous êtes au travail. s - & Oh ! non pas, dit-elle vous n'êtes pas un ennuyeux, et loin de là ; mais sachez bien que mêm un ennuyeux qui entre, quand je suis seule, est toujours le bienvenu et me fait toujours plaisir, et cela, quand je serais au moment le plu intéressant de mon travail. » - Elle disait encore (ce qui est caracte ristique et prouve pour sa vive curiosité sociale plus que pour so amour de la belle nature), elle disait à un homme d'esprit qu'elle s'é tonnait de voir aimer et admirer la campagne : « Si ce n'était le respec humain, je n'ouvrirais pas ma fenêtre pour voir la baie de Naples pou la première fois, tandis que je ferais cinq cents lieues pour aller causer avec un homme d'esprit que je ne connais pas. »- Si Chateaubriand n'était pas venu enseigner le pouvoir de l'image et la magie de certains lieux, elle n'aurait peut-être jamais eu l'idée de mettre Corinne au cap Misène; - et encore elle l'y plaça mal. Le lieu vu de près ne répond pas au tableau ; il y avait mieux que cela à côté, sur un tout autre point du golfe. ↩

Cela dit, il faudrait bien se garder d'en conclure que es idées de Mme de Staël sur tous ces sujets n'étaient ›oint à elle. Un excellent juge, qui accueillit l'ouvrage sa naissance par les plus sérieux articles dont puisse se vanter la critique du temps1, Fauriel se hâtait de le econnaître : « La première observation qu'on peut faire, lisait-il, c'est que l'auteur, en parlant de la littérature des différents peuples, en rend compte d'après des impressions immédiates, et non d'après des impressions transmises. Toutes les observations de Mme de Staël ne sont pas nouvelles ; mais on sent que toutes sont le fruit de sa propre réflexion, ou le résultat d'un assentiment raisonné. Alors même qu'elle a senti et jugé comme d'autres, on s'aperçoit qu'elle a été la maîtresse de ses jugements et de ses idées. « - Mais laissons pour le moment cette première partie si riche à la fois et si aventureuse; laissons aussi, de la seconde, ce qui n'était que conjecture d'avenir, et voyons seulement ce qui se rapportait à la littérature d'alors. - Et d'abord, tout en marquant sa prédilection pour la philosophie et pour la pensée, Mme de Staël ne disait point, comme Daunou, qu'il n'y a de génie que dans une âme républicaine : elle était trop sortie de chez elle, elle avait trop voyagé en tous sens dans le monde de l'esprit pour dire de ces choses-là.

1 Dans la Décade des 10, 20 et 30 prairial an VIII. ↩

« La poésie est de tous les arts, écrivait-elle, celui qui appartient le plus près à la raison. Cependant la poésie n'admet ni l'analyse, ni l'examen qui sert à découvrir et à propager le idées philosophiques. Celui qui voudrait énoncer une vérit nouvelle et hardie écrirait de préférence dans la langue qu rend exactement et précisément la pensée; il cherchera plutôt à convaincre par le raisonnement qu'à convaincre pa l'imagination. La poésie a été plus souvent consacrée à loue qu'à censurer le pouvoir despotique. Les beaux-arts, en gé néral, peuvent quelquefois contribuer, par leurs jouissance mêmes, à former des sujetstels que les tyrans les désirent. Le arts peuvent distraire l'esprit, par les plaisirs de chaque jour de toute pensée dominante ; ils ramènent les hommes vers le sensations, et ils inspirent à l'âme une philosophie voluptueuse une insouciance raisonnée, un amour du présent, un oubli di ¡l'avenir très-favorable a la tyrannie. Par un singulier con traste, les arts qui font goûter la vie, rendent assez indifféren à la mort : les passions seules attachent fortement à l'existene par l'ardente volonté d'atteindre leur but1; mais cette vi consacrée aux plaisirs amuse sans captiver; elle prépare : l'ivresse, au sommeil, à la mort.

1 Voilà de ces pensées ingénieuses et fines comme elle en trouv perpétuellement. ↩

La seule puissance littéraire qui fasse trembler toutes les au torités injustes, c'est l'éloquence généreuse, c'est la philosophi indépendante, qui juge au tribunal de la pensée toutes le institutions et toutes les opinions humaines. »

Elle préfère la philosophie et l'éloquence; mais ell‹ reconnaît la poésie là où elle est, et ne la tire point i soi en lui donnant des lisières.

Après avoir suivi l'histoire de l'esprit humain, depui Homère jusqu'en 1789, elle abordait la société à parti de cette date, qu'elle considérait comme une nouvell ère pour le monde intellectuel, et elle recherchait c que pouvait y devenir la littérature. Des doutes mélan coliques se mêlaient à son examen, et jetaient comm un voile de tristesse sur cette spirituelle analyse : « Toutes les fois que je parle des modifications et des amérations que l'on peut espérer dans la littérature française, suppose toujours l'existence et la durée de la liberté et de galité politique. En faut-il conclure que je croie à la possiité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends point résoudre un tel problème; je me décide encore moins à noncer à un tel espoir. Mon but est de chercher à connaître elle serait l'influence qu'auraient sur les lumières et sur -littérature les Institutions qu'exigent ces principes, et les eurs que ces Institutions amèneraient. » Elle parle au conditionnel; elle sent que le maître est jà venu, que la littérature en essai depuis 1795 est en spicion et sera demain en interdit. Au travers de utes ses perspectives on voit se dresser ce 18 Bruaire qui a sitôt mis à néant le régime qu'elle prétenit doter et décorer1.

1 Je sais un témoignage bien direct et bien fidèle des dispositions de ne de Staël après le 18 Brumaire : c'est une lettre d'elle à Rœderer lendemain de la levée de boucliers de Benjamin Constant au Trinat, et au sujet des représailles qui s'ensuivirent aussitôt de la part certains journaux, organes du pouvoir ou inspirés par lui. Rœderer, n des hommes les plus actifs de Brumaire, initié à l'avance à ce and coup d'État, et qui donna d'abord trop en plein dans l'idée du gime consulaire pour pouvoir jamais bien entrer dans l'esprit du rêne impérial, n'avait pas envers Mme de Staël les torts qu'elle paraît pposer, et elle le sentait bien elle-même en lui demandant avec tant vivacité une explication amicale. Voici cette lettre tout émue, ute palpitante et comme haletante. On y verra en même temps qu'il faudrait pas s'exagérer la portée de l'opposition de Mme de Staël à rigine : les choses n'en vinrent à l'extrême que par degrés. « 15 nivôse an VIII (5 janvier 1800). « Mais expliquez-moi donc, je vous en conjure, Rœderer, ce qui se passe deis trois jours, ce déchaînement, cette violence contre Benjamin, ce Journal s Hommes libres lancé contre moi, seulement parce que je suis l'amie d'un mme qui a prononcé un discours indépendant sur un règlement? - Mais mmes-nous revenus à toutes les fureurs, à toutes les intolérances des epoes les plus terribles de la Révolution, et va-t-elle recommencer en poussant désespoir les amis mêmes du Gouvernement? Une simple opinion est-elle un ime non-seulement pour Benjamin, mais pour moi qui ne suis pour rien asrément dans son discours, et qui l'aime sans le diriger? - Je suis plus éton, plus confondue que je ne l'ai jamais été. - Est-ce là ce que vous m'avez promis? - J'ai besoin de m'expliquer avec vous. Vous avez vu mon at pour vous lorsque vous étiez malheureux. Je ne croyais pas, je l'avoue, ce fût mon tour d'être persécutée, lorsque je voyais en place ceux de mes qui n'ont cessé de recevoir de moi des preuves d'une affection constan dévouée. Je comptais sur vous comme défenseur, et j'apprends que c'est que Bonaparte a cité comme lui ayant dit ce qu'on prétend qui se dit moi. - C'est une véritable folie que toute cette persécution. Où trouv vous des êtres plus intéressés que nous à ce que les Jacobins ne gouver pas ? Quelle femme s'est montrée dans tous les temps plus enthousiaste d naparte? - Quel est le but de toutes ces persécutions contre quelques ¡ ses indépendantes, et que des menaces trop tortes deux jours avant ont être rendu tels (sic) parce que les âmes généreuses sont ainsi faites ? I gouverner que pousser ses amis dans les rangs de ses ennemis, quand manifeste que rien n'est plus contraire à leurs intentions, à leurs inté à leurs goûts? - Toute cette intolérance est-elle dans votre carac Convient-elle à vos lumières? - Réveillez-vous et venez m'entendre Ai-je cessé d'être un caractère bon et généreux ? Ai-je cessé d'être cell vous a aimé et défendu pendant deux ans? Benjamin n'est-il pas qui, le premier entre les amis de Sieyès, vous a rapproché de lui? - il donc établi en révolution que celui qui arrivera le premier doit cherc perdre celui qui lui a tendu le premier la main ? -- Toute morale d'amiti société, de bonté, est-elle finie? Faut-il uniquement chercher à se renv les uns les autres ? - Mais alors les moyens de nuire ne manqueront pas; aujourd'hui, demain un autre. - Rœderer, je vous demande une heure tretien : je vous aurais offert à dîner duoUi avec Lezai si cela vous conve mais au moins assignez-moi une heure pour causer avec vous, chez m chez vous. - Je ne vous cache point que depuis trois jours je souffre que je n'ai souffert de ma vie. - C'est vous montrer que vous pouvez me du bien beaucoup, et vous savez si je suis ingrate! - On s'entend voyant ; on s'éloigne pour jamais en ne se voyant pas. - Hâtez donc la 1 cette absurde guerre, et soyez l'organe de la paix. » Tel était l'orage moral intérieur, telles étaient les fluctuations d'e de l'illustre et sensible écrivain au moment où ce livre de la Littéra allait paraître. ↩

Elle ne se dissimule en rien, d'ailleurs malgré sa au progrès, les effets déjà produits par la Révolut même : ces effets sont au détriment des mœurs, lettres et de la philosophie; mais de même qu'ell montré précédemment, dit-elle, que le melange peuples du Nord et de ceux du Midi avait causé pend un temps la barbarie, quoiqu'il en dût résulter pa suite de grands progrès pour les lumières et la civili tion, de même suivant elle, l'introduction d'une n velle classe dans le gouvernement de la France vait produire un effet semblable, et faire faire un no eau pas au monde, après avoir simulé la barbarie; « Cette Révolution peut à la longue éclairer une plus grande » tasse d'hommes; mais, pendant plusieurs années, la vulgaité1 du langage, des manières, des opinions, doit faire rétrorader, à beaucoup d'égards, le goût et la raison. Personne e conteste que la littérature n'ait beaucoup perdu depuis que a Terreur a moissonné, en France, les hommes, les caractères, es sentiments et les idées. »

1 C'est elle qui a risqué ce mot pour la première fois; il devenait indispensable pour désigner l'habitude sociale nouvelle. - Le mot urbanité avait été mis en circulation et était entré dans la langue au commencement du xvn° siècle; il était juste que le mot vulgarité y entrât la fin du xvi ne. ↩

Elle attribue cet effet prolongé à deux causes ; elle éduit à deux principaux les obstacles qui continuent de s'opposer au développement des esprits : 1° la perte de l'urbanité des mœurs; 2° celle de l'émulation que pouraient exciter les récompenses de l'opinion. Fidèle à sa doctrine de la perfectibilité, el le veut chercher, dit-elle, après avoir analysé cette double cause de la décadence, fuel est le moyen de la conjurer, de corriger, s'il se peut, les erreurs révolutionnaires, sans abjurer les vérités nouvelles qui sont le point de départ, et de faire sortir un vaste progrès prochain pour l'Europe, de cette barbarie accidentelle et apparente.

Dans toute cette moitié du livre domine une idée très-belle qui revient sous mille formes et qui en est comme 'âme, à savoir le besoin et l'urgence, dans le règne des idées démocratiques, de maintenir, de relever d'autant plus la culture de l'esprit, pour faire contre-poids à la brutalité et à la violence qui est la pente naturelle.

Le contraste entre ce qu'elle désire, ce qu'elle appelle, et ce qu'elle a sous les yeux, est frappant :

« L'on est assez généralement convaincu que l'esprit républicain exige un changement dans le caractère de la littéra ture. Je crois cette idée vraie, mais dans une acception diff rente de celle qu'on lui donne. L'esprit républicain exige pli de sévérité dans le bon goût qui est inséparable des bonn mœurs. Il permet aussi, sans doute, de transporter dans la li térature des beautés plus énergiques, un tableau plus philos phique et plus déchirant des grands événements de la vi Montesquieu, Rousseau, Condillac, appartenaient d'avance l'esprit républicain, et ils avaient commencé la révolution d sirable dans le caractère des ouvrages français: il faut achev cette révolution. La république développant nécessaireme des passions plus fortes, l'art de peindre doit s'accroître ‹ même temps que les sujets s'agrandissent; mais par un bizar contraste, c'est surtout dans le genre licencieux et frivole qu' a voulu profiter de la liberté que l'on croyait avoir acquise ‹ littérature. »

Le genre licencieux ! Mme de Staël touche ici à en plaie du Directoire, à ce qui fait que cette littératu evid plaie du Directoire, à ce qui fait que cette littératu aurait eu peine à vivre d'une vie saine et vigoureus même quand le régime se serait prolongé. La licen due à l'absence de tout frein dans l'opinion, et à ce d chaînement d'épicuréisme qui suit un lendemain terreur, passa toutes les bornes et fit, à certains égard de ce temps une orgie dont le renom est devenu pr verbial. Les deux dernières années du Directoire so marquées par des publications dont la liste seule suf rait pour indiquer l'étendue et la profondeur du ma Parny, l'ex-abbé Noël, Lemercier lui-même, déjà aute d'Agamemnon, d'autres encore (des hommes recor mandables, remarquez-le) se permirent des public tions dont ils n'auraient point eu l'idée à d'autres ép ques! Un cynisme dégoûtant d'incrédulité s'affich: dans le Dictionnaire des Athées de Sylvain Maréchal. littérature républicaine honorable, celle que favoris: en ce moment Mme de Staël, ne faisait nullement co -poids ; et loin de donner l'antidote, elle autorisait poison. La Décade philosophique, par l'organe de Ginené, recommandait et servait par extraits à ses lecirs le poëme licencieux de Parny. Cabanis, l'honnête, scellent Cabanis, si distingué par le ton et le talent, qu'Andrieux put un jour comparer à Fénelon sans isphème, n'avait pas (excepté dans ses dernières anes, où de plus hautes pensées eurent comme leur gue aurore dans son âme bienveillante), - non, - -même n'avait pas et ne cherchait pas d'autres conisions à offrir que celles justement de Sylvain Maréal et de Lalande. L Dans son chapitre sur l'É'Emulation, Mme de Staël déoppe un point que nous avons déjà touché : il faut but à l'écrivain, un motif de se produire, de se peretionner, sans quoi la paresse naturelle s'endort et s'aadonne, ou la fantaisie licencieuse se joue.

Un des écrivains les plus distingués de ce temps-ci : disait un jour une chose fort juste et fort délicate : ans le peu que je fais, je rougirais de ne pas m'adresà ceux qui valent mieux que moi, de ne pas cherer à les satisfaire. » Là en effet est le cahet de tout 9 cacho ble et sincère artiste. On peut se tromper, mais il t avoir en vue le cercle d'élite, il faut viser à satisre ses égaux (pares) ou ses supérieurs (car on en a jours), et non pas écrire pour ceux qui ont moins goût et d'esprit que nous n'en pouvons avoir ; en un t, il faut viser en haut et non en bas. A i et ici, Messieurs, ce n'est plus seulement du Direc-

C'est à ce poëme que pensait M. Joubert en écrivant : « Des blaemes mielleux, ou plutôt des ordures vernissées, d'où le blaème découle avec douceur comme un miel empoisonné, voilà y... » Je ne parle pas seulement du sens chrétien, mais le sens so-y est viole.

toire que je parlerai, c'est de nous. Les grands écri vains, les poëtes que la France possède, les romancier: célèbres, qu'ont-ils fait depuis quelques années? Ils se sont mis, à partir d'un certain jour, à ne plus écrire que pour une classe plus nombreuse qu'éclairée; il: ont voulu accaparer le nombre, plutôt que se conci lier la qualité. La quantité plutôt que la qualité, a été leu devise : « Ce n'est pas pour vous que j'écris, disait à qu voulait l'entendre un grand poëte qui se faisait historier (et historien révolutionnaire), c'est pour le peuple, c'es pour les ateliers. « Tel romancier de même, au lieu d s'adresser aux cœurs délicats et blessés, aux imagina tions nobles et sensibles, n'a plus visé qu'aux proie taires. Chacun a voulu la grosse gloire, plutôt que l grande. « Etenim nescio quo pacte vel magis homines juvo gloria lata quam magna2. » Presque tous les hommes célé bres aiment encore mieux la banalité que la gloire. Ils prer nent l'étendue et la masse pour la puissance. Où est-celui qui saura unir la vraie puissance avec la délicatesse

2 « La force : - elle ne régnait autrefois que dans l'ordre tempo et politique; elle règne aujourd'hui et triomphe, même dans l'ort spirituel et intellectuel, la ou régnait la beauté, la finesse, la delic tesse, l'ironie gracieuse, là où soufflait l'esprit léger de la Muse. n'est plus qu'éloge de la force à tout prix, de la force ambitieuse, bi ou mai employée, déployée à fort et à travers : la gloire est aux geai de la pensée, comme on les appelle; soyez Vulcain et Gyclope, fab quez, forgez, que tout Lemnos retentisse de vos coups, - lancez d haut, a l'aveugle, des quartiers de roche, lancez-en beaucoup et sc vent : vous serez admiré, vous serez divinisé. » (Pensées inédites. ↩

Mais c'est assez parler de nous et de nos fruits ; r venons au Directoire.

Mme de Staël disait donc qu'il fallait un but, un m tif d'émulation au talent : « Quelques esprits s'alimei tent du seul plaisir de découvrir des idées nouvelles

• Pline le Jeune , Lettres, liv. IV, 12.

as les sciences exactes surtout, il y a beaucoup omnes à qui ce plaisir suffit. » Mais l'artiste, l'écriun, dont la pensée doit avoir un résultat moral, poliue ou sympathique, ne saurait se passer de commucation ni de stimulant extérieur : il lui faut le jour et soleil, - l'applaudissement, laus. Or, il n'y a rien de is décourageant pour la pensée que l'esprit révolutionire (j'analyse toujours Mme de Staël); toute distinc- ›n, tout talent lui est une aristocratie qu'il envie, 'il dénigre et qu'il sape. Comme il prend la forme › l'opinion publique, il est même plus accablant, plus rasant que ne le serait un seul despote : il décourage us sûrement.

« Il paraît, au premier coup d'œil, que les troubles civils, renversant les rangs antiques, doivent donner aux facultés turelles l'usage et le développement de toutes leurs forces : en est ainsi, sans doute, dans les commencements; mais au out de très-peu de temps, les factieux conçoivent pour les mières une haine au moins égale à celle qu'éprouvaient les ciens défenseurs des préjugés. Les esprits violents se servent es hommes éclairés quand ils veulent triompher du pouvoir abli; mais lorsqu'il s'agit de se maintenir eux-mêmes, ils essayent à témoigner un mépris grossier pour la raison; ils ›pendent sourdement que les facultés de l'esprit, que les idées ilosophiques ne peuvent appartenir qu'aux âmes effémi ses, et le code féodal reparaît sous des noms nouveaux 1. »