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L'Enchanteur 1768—1848

Treizième leçon

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 24 min de lecture · p. 318–332 · chapitre 22 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Poétique du Christianisme. - Genre de beauté des Anciens. - Belle Critique littéraire. - Caractère de la critique française. - Virgile et Racine. -- Quelques assertions outrées. - Ginguené sur la musique. - Chateaubriand vengeur du XVII siècle.- Dernière partie du Génie du Christianisme. Les Jésuites du Paraguay. - Conclusion. - Prière finale supprimée.-- Le plan de Pascal tout autre que celui de Chateaubriand.

J'en viens à la seconde et à la troisième partie, à la Poétique du Christianisme. « L'auteur, après avoir jeté des fleurs sur les choses grandes et profondes, pour parler son langage, approfondit les choses agréables; et c'est ici la partie de son ouvrage la plus originale, la plus spirituelle ; disons, et peut-être la plus sérieuse1. » Mais elle-même est exagérée. On ne saurait adme!tre avec l'auteur ce perpétuel triomphe du Christianisme sur ce qui l'a précédé, en poésie, en beaux arts, en littérature. Il y a des endroits où le Christianisme est supérieur à l'Antiquité, et d'autres où il ne l'est pas. Il n'est pas exact de dire, même moralement, qu'avant la venue de Jésus-Christ l'âme de l'homme était un chaos. Les noms de Confucius, de Socrate, de Platon, d'Aristote, le grand analyste et le parfait classificateur des vertus morales, s'élèvent contre une pareille assertion. Mais il est juste de reconnaître que le Christianisme a purifié, éclairci, agrandi le monde moral, et que la haute poésie à cet.égard (à cet égard seulement) en a profité. u reste, l'auteur, qui sent si bien l'Antiquité, nous fourrait lui-même, par ses aveux et par ses hommages, : quoi opposer à certaines prétentions excessives où n entraînement d'avocat l'a poussé. Parlant du Tasse, fait remarquer que ses idées ne sont pas d'une aussi elle famille que celles de Virgile :

1 M. de Bonald, article sur le Génie du Christianisme. ↩

« Les ouvrages des Anciens se font reconnaître, nous dirions esque à leur sang. C'est moins chez eux, ainsi que parmi ous, quelques pensées éclatantes au milieu de beaucoup de loses communes, qu'une belle troupe de pensées qui se conennent, et qui ont toutes comme un air de parenté : c'est groupe des enfants de Niobe, nus, simples, pudiques, roussants, se tenant par la main avec un doux sourire, et pornt pour seul ornement, dans leurs cheveux, une couronne e fleurs. »

Quand on a une fois ainsi parlé des Anciens, il n'y a lus à se dédire; on les sent trop bien pour jamais se arjurer, même quand on a l'air ensuite de vouloir éleer autel contre autel1.

1 La comparaison avec les enfants de Niobé (Génie du Christiaisme, 2° partie, liv. 1, chap. 2) se terminait dans la première édition 'une manière un peu différente : « ... et portant, pour seul ornement, ne couronne de fleurs dans leurs cheveux bouclés. » Ce dernier trait, ouclés, quoique rendant fidèlement l'expression grecque si fréquente, boxopos, aura paru trop particularisé pour le goût franç is, et Fonanes l'aura fait effacer à son ami. - (Voir encore dans la 2° partie, iv. I1, chap. 2, une admirable page sur le goût des Anciens opposé à celui des Modernes • « Les Modernes sont en général plus sarants, etc. ») ↩

Toute cette partie de l'ouvrage où l'auteur examine les aractères naturels dans l'Antiquité et chez les Modérés : les époux, Adam et Ève de Milton, Ulysse et Péné- ›pe d'Homère; - le père, Priam si au-dessus de Luignan; - la mere, l'Andromaque de Racine au conaire plus sensible, plus délicate que l'Andromaque antique; la fille, l'Iphigénie de Racine comparée à ce d'Euripide et déjà un peu chrétienne, nous l'avo dit; - plus loin la reconnaissance d'Ulysse et de 1 lémaque en regard de celle de Joseph et de ses frère les larmes du roi d'Ithaque et celles du fils de . cob; - toute cette partie est riche de beautés fines de nuances exquises : c'est de la grande critique lit raire.

Le meilleur fonds de la critique française classiq doit se chercher en de telles pages. Toute nation livi à elle-même et à son propre génie se fait une critiq littéraire qui y est conforme. La France, en son be temps, a eu la sienne, qui ne ressemble ni à celle l'Allemagne, ni à celle de ses autres voisins; - un p plus superficielle, dira-t-on; - je ne le crois pa mais plus vive, moins chargée d'érudition, moins thé rique et systématique, plus confiante au sentiment in médiat du goût. Un peu de chaque chose et rien de l'e semble, à la françoise : telle était la devise de Montaigr et telle est aussi la devise de la critique française. No ne sommes pas synthétiques, comme diraient les Al mands ; le mot même n'est pas français. L'imaginati de détail nous suffit. Montaigne, La Fontaine, Nme Sévigné, sont volontiers nos livres de chevet. Ce critique française, dans sa pureté, roulait sur un pe nombre de noms heureux parmi les Anciens; mais c taient les auteurs le plus à portée de tous, les plus ! ciles, ceux qui sont le plus faits pour orner les mœurs embellir l'usage de la vie. Tout le fonds de la critiq littéraire française, en ce qui concerne l'Antiquité, résumerait en un petit nombre de volumes qui ont p à peu formé comme notre rhétorique. Arnauld ouT la voie dans quelques écrits sur les belles-lettre Boileau continue de la tracer dans ses Réflexions sur Traité du Sublime. Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie françoise, ouvrage solide sous une forme charmante, a cueilli la fleur des plus beaux passages des Anciens. Rollin dans le Traité des Études, Racine fils dans ses Réflexions sur la Poésie, ont soigneusement amassé et disposé avec ordre ces exemples choisis d'une applicaion agréable. Voltaire les a semés à profusion dans ses articles de l'Encyclopédie, dans ses lettres, en toute rencontre. Ajoutez les deux premiers disciples de Voltaire, La Harpe et Marmontel, comme ayant le plus contribué à répandre ce genre de culture moyenne. Il serait injuste de ne pas compter Delille pour sa traduction et ses notes des Géorgiques. N'oublions surtout pas Montaigne, qui le premier, et sans avoir l'air de faire œuvre de critique littéraire, avait commencé ce travail d'abeille. Enfin Chateaubriand et Fontanes, à leur moment, ont rajeuni et renouvelé sans le détruire ce premier fonds acquis. La se trouvent toutes les citations, les souvenirs d'Horace, de Virgile, d'Homère1, qui devaient orner la mémoire et composer le trésor d'un homme de goût fidèle à l'esprit français. Il en résultait une sorte de circulation courante à l'usage des gens instruits. J'avoue ma faiblesse : nous sommes devenus bien plus forts dans la dissertation érudite, mais j'aurai un éternel regret pour cette moyenne et plus libre habitude littéraire, qui laissait à l'imagination tout son espace et à l'esprit tout son jeu; qui formait une atmosphère saine et facile où le talent respirait et se mouvait à son gré : cette atmosphère-là je ne la trouve plus, et je la regrette.

1 Pas assez d'Homère pourtant, c'était le côté faible : on ne remontait pas assez à la première et à la olus grande originalité poétique naturelle. ↩

Pourquoi les Grecs furent-ils si heureux, si lége d'esprit et d'imagination? C'est aussi qu'ils n'étaies pas obligés de tant apprendre, et que le poids d passé ne les surchargeait pas.

Quelle plus excellente, quelle plus vive et plus pén‹ trante comparaison que celle qu'on va lire de Virgile de Racine :

« Puisque Virgile et Racine reviennent si souvent dans n tre critique, disait Chateaubriand, tâchons de nous faire un idée juste de leur talent et de leur génie. Ces deux gran poëtes ont tant de ressemblance, qu'ils pourraient tromp jusqu'aux yeux de la Muse, comme ces jumeaux de l'Enéio qui causaient de douces méprises à leur mère.

« Tous deux polissent leurs ouvrages avec le même soi tous deux sont pleins de goût, tous deux hardis, et pourta naturels dans l'expression, tous deux sublimes dans la peintu de l'amour; et comme s'ils s'étaient suivis pas à pas, Racine fait entendre dans Esther je ne sais quelle suave mélodie dont Virgile a pareillement rempli sa seconde Églogue, ma toutefois avec la différence qui se trouve entre la voix de jeune fille et celle de l'adolescent, entre les soupirs de l'inn cence et ceux d'une passion criminelle.

« Voilà peut-être en quoi Virgile et Racine se ressembler voici peut-être en quoi ils diffèrent.

«Le second est en général supérieur au premier dans li vention des caractères : Agamemnon, Achille, Oreste, Mith date, Acomat, sont fort au-dessus des héros de l'Enéide. En et Turnus ne sont beaux que dans deux ou trois moment Mézence seul est fièrement dessiné.

« cependant, dans les peintures douces et tendres, virg retrouve son génie : Évandre, ce vieux roi d'Arcadie, qui sous le chaume, et que défendent deux chiens de berger,

« Une fraîche mélodie, une voix de quinze années, dont, etc.. ( Première édition). - En comparant le texte de ce morceau, lei qu le lit actuellement, avec ce qu'il était dans la première édition, on initié à tous les scrupules de goût par lesquels a passé l'auteur.

ême lieu où les Césars, entourés des prétoriens, habiteront n jour leur palais ; le jeune Pallas, le beau Lausus, Nisus et juryale sont des personnages divins.

« Dans les caractères de femmes, Racine reprend la supéiorité : Agrippine est plus ambitieuse qu'Amate, Phèdre plus assionnée que Didon.

«Nous ne parlons point d'Athalie, parce que Racine, dans ette pièce, ne peut être comparé à personne : c'est l'œuvre e plus parfait du génie inspiré par la Religion.

« Mais, d'un autre côté, Virgile a pour certains lecteurs un avantage sur Racine : sa voix, si nous osons nous exprimer insi, est plus gémissante, et sa lyre plus plaintive. Ce n'est as que l'auteur de Phèdre n'eût été capable de trouver cette orte de mélodie des soupirs; le rôle d'Andromaque, Bérénice out entière, quelques stances des Cantiques imités de l'Écriure, plusieurs strophes des chœurs d'Esther et d'Athalie monrent ce qu'il aurait pu faire dans ce genre; mais il vécut rop à la ville, pas assez dans la solitude. La Cour de Louis XIV, en lui donnant la majesté des formes et en épurant son langage, lui fut peut-être nuisible sous d'autres rapports; elle 'éloigna trop des champs et de la nature.

«Nous avons déjà remarqué qu'une des premières causes de a mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malleurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, 1 garda toujours le souvenir de sa Mantoue; mais ce n'était olus le Romain de la république, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus : c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère et le nourrisson des Muses.

« Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. Virgile avait une difficulté de prononciation ; il était faible de corps, rustique d'apparence. Il semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives, auxquelles ces imperfections naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi, des chagrins de famille, le goût des chimps, un amour-propre en souffrance et des passions ron satisfaites s'unirent pour lui donner cette rêverie qui nous charme dans ses écrits.

» « On ne trouve point dans Racine le Dis aliter visum, le Dulces moriens reminiscitur Argos, le Disce, puer, virtutem ex me,... fortunam ex aliis, le Lyrnessi domus alta : solo Lourente sepulcrum1. Il n'est peut-être pas inutile d'observer que ces mots attendrissants se trouvent presque tous dans les six derniers livres de l'Enéide, ainsi que les épisodes d'Évandre et de Pallas, de Mézence et de Lausus, de Nisus et d'Euryale. II semble qu'en approchant du tombeau, le Cygne de Mantoue mit dans ses accents quelque chose de plus céleste, comme les Cygnes de l'Eurotas, consacrés aux Muses, qui, avant d'expirer, avaient, selon Pythagore, une vision de l'Olympe, et témoignaient leur ravissement par des chants harmonieux.

1 Voir Énéide, liv. II, vers 428; X, 782; XII, 435, 547, - Ces simples mots cités suffisaient aux gens instruits et de goût (selon l'ancien goût français) pour leur rappeler les passages qui les avaient émus et pour amener à leur paupière une larme. - Il ne serait que juste, toutefois, de se rappeler également ce que Virgile a du à Homère pour plus d'un de ces passages mêmes. ↩

« Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poëte latin parcequ'il a fait Athalie; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le cœur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre.

« Le premier a des douleurs trop royales.

« Le second parle davantage à tous les rangs de la société. « En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines tracés par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles : ils sont vastes et tristes; mais à travers leur solitude on distingue la main régulière des arts et les vestiges des grandeurs :

Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,

Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.

« Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent toute la nature : ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées regardent, en pleurant, l'immensité des flots :

• • Cunctæque profundum

Pontum adspectabant flentes1. . . . . »

1 Énéide, liv. V, 614 ; - et Génie du Christianisme, 2° partie, Liv. II, chap. 10. ↩

Le critique poëte termine par une de ces perspectives de l'infini, comme il les aime. Tout mis en balance, on croit sentir sa prédilection de cœur pour Virgile.

L'expression des sentiments et des beautés classiques, comme les Français l'entendent, n'a jamais été au delà de ce qu'on vient de lire. C'est un égal, c'est un pareil qui juge avec amour de ses frères. L'Allemagne avait ses Lessing, ses Herder : nous avions à leur opposer ces pages et quelques autres encore.

A côté des remarques exquises il y a les excès et les exagérations. Il y a aussi les omissions. Ginguené, qui sait l'Italie, fait observer que l'auteur n'a tiré pour sa cause aucun parti de Dante, et il en conclut que la Divine Comédie, très-peu connue alors et très-peu appréciée en France, lui était étrangère : il a raison. L'auteur qui cherche partout l'influence du Christianisme, et qui souvent la crée où elle n'est pas, oublie également de la faire remarquer chez Pétrarque, lequel était pourtant plus accessible que Dante. En fait d'assertions excessives, l'auteur prétend que « c'est la Religion qui nous a donné les Claude Lorrain, comme elle nous a fourni (le pendant est très-inégal) les Delille et les Saint-Lambert. » Il avance que « c'est au Christianisme que Bernardin de Saint-Pierre doit son talent pour peindre les scènes de la solitude. » Il se pique lui-même d'avoir puisé le style descriptif dans les Lettres des Missionnaires, et notamment chez le Père Dutertre, et il a soin de mettre dans l'oubli Jean-Jacques ; il aime mieux, dans l'intérêt de son sujet comme de son amour-propre, relever du bon religieux presque inconnu que de celui qu'il appelait à ses débuts le grand Rousseau1. Il trouve dans l'architecture de l'Hôtel des Invalides et de l'Ecole militaire un témoignage de la foi du siècle qui a élevé ces monuments. Ginguené l'a aussi repris très-pertinemment sur la musique, qu'il savait, et que ‚Chateaubriand ne savait pas :

1 C'est dans l'Essai (édit. de 1826) qu'il faut chercher en maint endroit les premiers jugements de l'auteur sur Rousseau et ses réiractations. Le passage essentiel se trouve au tome 1°', pages 166-170. Son second jugement est juste, mais bien sévère. Que serait-ce de Chateaubriand lui-meme, si on le jugeait sur ce pied-là ? « Rousseau, dit-il, n'est définitivement au-dessus des autres écrivains que dans une soixantaine de lettres de la Nouvelle meloise, dans ses Réveries el dans ses Confessions... » El lui, Chateaubriand, à ce taux-la, il n'est définitivement supérieur que dans Rene, dans quelques pages du Génie du Christianisme, dans les épisodes des Martyrs, et dans la polémique politique. En un mot, il a des pages partout, mais rien que des pages. ↩

« Il y avait, dit le critique en ceci très-judicieux, un bon chapitre à faire sur les services rendus à la musique moderne par la religion romaine, et sur ceux que la musique lui a rendus à son tour; mais il aurait fallu connaître, sinon l'art même, au moins l'histoire de l'art. Alors on aurait dit quelque chose de signifiant et de raisonnable; on se serait surtout gardé de donner cette singulière leçon de composition musicale : Le musicien qui veut suivre la Religion dans tous ses rapports est obligé d'apprendre l'imitation des harmonies de la solitude. Il faut qu'il connaisse ces notes mélancoliques que rendent les eaux et les arbres ; il faut qu'il ait étudié le bruit des vents dans les cloîtres, et ces murmures qui règnent dans l herbe des cimetières, dans les souterrains des morts et dans les temples gothiques. » Je puis affirmer à M. de Chateaubriand qu'il ne faut à un compositeur rien, absolument rien de semblable, que ni le grand Palestrina au xvIº siècle, ni Durante ni Pergolèse au xvue, eux qui ont tant de fois dans des solennités religieuses touché, transporté les cœurs et fait couler de pieuses larmes, ni aucun de leurs rivaux ou de leurs plus fameux élèves, ne se sont jamais avisés de faire de pareilles études, et que si on leur avait conseillé, pour composer leur Miserere, leur Messe des Morts ou leur Stabat, d'aller écouter le bruit des eaux, celui des vents, ou les murmures de l'herbe du cimetière de leur paroisse, ils auraient pris cela pour une mauvaise plaisanterie1. »

1 Ces endroits solides de la critique de Ginguené ont été soigneusement retranchés de l'extrait informe qui en est donné au tome V du renie du Christianisme (1827), page 19. ↩

Au reste, sur tous ces points en bloc, l'auteur s'est jugé lui-même plus sévèrement qu'on ne le pourrait : « l'out ce que j'ai dit des arts dans le Génie du Christianisme est étrique ou souvent taux; à cette époque je n'avais vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Égypte2. »

2 Au tome II, page 208, des Voyages (édit. de 1827). ↩

Cette précipitation, cette immaturité de jugement s'étend encore à d'autres sujets. L'auteur n'hésite pas à voir dans le rusé Commynes un chrétien simple qui croit à l'Évangile et aux ermites, et à l'associer à Rolin ; il en fait une espèce de Joinville. C'est tout bonnement un contre-sens. Évidemment il ne l'avait pas lu à cette date3.

3 Plus tard, après l'avoir lu, il a dit dans ses Études historiques : « Philippe de Commynes, homme complaisant, qui a laissé des Mémoires hardis. » Le jugement est plus concis que juste; Commynes, tont le caractère personnel a des taches, a fait mieux que des Mémoires hardis : il a fait des Mémoires tins et naïfs, sensés, profonds, partois éloquents, bréviaire des politiques, chers à Montaigne et à tous es bons esprits. ↩

On lui passerait peut-être de posercomme un axiome, ¡ propos de Buffon : Sans religion point de sensibilité! On ne saurait le suivre quand il va jusqu'à affirmer «que sans religion on peut avoir de l'esprit, mais qu'il est difficile d'avoir du génie. » Je le renvoie à Byron, à Gœthe et à Lucrèce1. Rappelons-nous que Daunou disait précisément la même chose dans le sens républicain : « Il n'y a de génie que dans une âme républicaine. » Chacun ainsi prêche pour son saint et pour son clocher. Si haut que soit le clocher, sachons en sortir. Voyons les choses naturelles dans toute leur étendue et avec une plus généreuse indifférence.

1 Et Molière, et Rabelais, et Shakspeare, et André Chénier et Sh ley. J'en assemble exprès de toutes les sortes. ↩

A travers ces propositions de parti pris il laisse échap per des vérités littéraires qu'il est piquant de lui appliquer à lui-même. Ainsi, sur le style des Tacite et de: Montesquieu, il ose dire :

« Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une écol dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrase sèches, ces tours prompts qui, sous une apparence de brièveté touchent à l'obscur et au mauvais goût. - Laissons donc c style à ces genies immortels qui, par diverses causes, se soi créé un genre à part, genre qu'eux seuls pouvaient souteni et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les écr vains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concisio affectée d'idées et de langage. Les pensées de Tite-Live et d Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres chaque mot chez eux naît du mot qui l'a précédé, et dévier le germe du mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, pa intervalles et en ligne droite que coulent les grands fleuves ( nous pouvons employer cette image) : ils amènent longuemer de leur source un flot qui grossit sans cesse; leurs détou sont larges dans les plaines; ils embrassent de leurs orb‹ immenses les cités et les forêts, et portent à l'Océan agran des eaux capables de combler ses gouffres. »

L'auteur des Études historiques, qui ne va que pa sauts et par bonds, savait donc ce qu'il fallait évite Avec des citations bien prises on trouverait ainsi dans chaque auteur son propre jugement, et je conçois dans le cas présent un petit chapitre : Chateaubriand jugé par lui-mème:.

C'est dans cette partie de son ouvrage, dans l'examen des passions, et à propos d'un chapitre intitulé : Du vague des passions, qu'il avait d'abord placé l'épisode de René : je l'en détache, ainsi que lui-même l'a fait ensuite, et je le mets en réserve pour l'étudier tout à l'heure séparément comme un portrait idéal de l'auteur. Nous en aurons le droit d'après ses propres aveux. Parlant d'une scène de raccommodement entre Adam et Ève, dans laquelle on prétend que Milton a consacré un événement de sa vie domestique : « Nous sommes persuadé, dit-il, que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur en l'a!attribuant à un autre, et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. » Et encore : «Les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre sont les sentiments qui lui viennent, par réminiscence, des premiers jours de sa jeunesse.» - Aussi, poëtes, lorsqu'il nous arrive de ressaisir par l'imagination, par la mémoire du cœur, et de fixer par le pinceau ces souvenirs de notre fraîcheur première,

Et sur les beautés poétiques recherchées à cet effet, sur les expressions créées, telles que dans Milton les ténèbres visibles, le silence ravi..., il dira encore : « Ces hardiesses, lorsqu'elles sont bien sauvées, comme les dissonances en musique, font un effet très-brillant; elles ont un faux air de génie : mais il faut prendre garde d'en abuser; quand on les recherche, elles ne deviennent plus qu'un jeu de mots puéril, pernicieux à la langue et au goût. » Et qui donc a usé plus que lui du jeu et du cliquetis des mots ? - Il y aurait pourtant à faire remarquer que l'exemple si souvent cité de Milton, les ténèbres visibles, n'est pas aussi absolu dans le texte, mais que l'expression est préparée (Paradis perdu, liv. I, vers 60 et suiv.). En arrachant ces expressions de leur place, on les force toujours un peu.

touchons-les avec discrétion, encadrons-les avec religion, et surtout ne les profanons jamais en les jetant au bas des feuilles publiques parmi les rumeurs des carrefours. O pudeur du poëte, es-tu donc perdue, comme les autres pudeurs, avec la jeunesse !

Le grand résultat de la partie littéraire du Génie du Christianisme, de ces appréciations toutes neuves qui allaient de Bossuet et de Pascal à Montesquieu et à Buffon, ç'a été de remettre à sa place le xvii° siècle et aussi le xVII°; de rétablir les vrais rapports intervertis1 par l'opinion et l'engouement des contemporains : « Il est possible que la somme de talents départie aux auteurs du xVII® siècle soit égale à celle qu'avaient reçue les écrivains du xvii°. Pourquoi donc le second siècle est-il au-dessous du premier? Car il n'est plus temps de le dissimuler, les écrivains de notre âge ont été en général placés trop haut. » Ces causes d'infériorité, l'auteur les réduit à une seule, l'irréligion, et en cela il est homme de parti pris et lui-même de décadence. Mais il dit, chemin faisant, de bonnes vérités :

1 On ne saurait dire pourtant d'une manière absolue que le xvi® siècle ait méconnu le xvI° ; tout siècle vivant se flatte un peu, et le xvI® n'échappa point à cette faiblesse; mais elle ne l'empêcha point de rendre justice à presque tous les grands écrivains de l'âge précédent Il y eut même des renommées, telles que celles de La Fontaine et de Fénelon, qui grandirent singu ièrement alors. (Voir dans l'abbé Maury le chapitre xxvI de l'Essai sur l'Eloquence de la Chaire, 1827, tome 1, page 146.) ↩

« Il y a eu dans notre âge, à quelques exceptions prés, une sorte d'avortement général des talents... Aussi le xvie siècle diminue-t-il chaque jour dans la perspective, tandis que le xvn° semble s'élever à mesure que nous nous en éloignons : l'un s'affaisse, l'autre monte dans les cieux. On aura beau chercher à ravaler le génie de Bossuet et de Racine, il aura le sort de cette grande figure d'Homère qu'on aperçoit derrière les âges : quelquefois elle est obscurcie par la poussière qu'un siècle fait en s'écroulant; mais aussitôt que le nuage s'est dissipé, on voit reparaitre la majestueuse figure, qui s'est encore agrandie pour dominer les ruines nouvelles. »

Laissons Homère, qui est hors de cause, et qui n'intervient ici que pour l'ornement. Tout cela, bien qu'amplifié, était vrai jusqu'à un certain point, et bon à dire alors; mais les disciples et continuateurs de Chateaubriand ont abusé de la permission de rabaisser le xVIIe siècle, ce siècle qui eut plus de vérité que de grandeur, et plus d'audace encore que de vérité : il ne serait que juste, à notre tour, de le relever et de le maintenir aujourd'hu. Bossuet, certes, et meme Racine restent sublimes par le talent; mais si, laissant la forme et allant au fond, on avait à choisir pour son propre commerce des esprits fermes, désabusés, guéris des préventions originelles, enhardis à juger avec étendue et liberté de toutes choses, il en est d'autres qu'on irait chercher de préférence, et c'est encore dans le siècle ouvert sous la présidence de Fontenelle qu'on en trouverait le plus1.

1 Je nomme Fontenelle à dessein, et j'insiste sur la première moitié da siècle, ou la déclamation et la manie de propagande n'avaient pas encore pris le dessus, comme dans la seconde. Que d'esprits aimables, fermes, lins, éclairés, ayant hérité du goût du dernier siècle et y joignant une liberté d'idées toute moderne! les Desalteurs, les Launay, les Du Delfand et tant d'autres, la race des Hamilton ! ↩

En refeuilletant cette partie de l'ouvrage avant de la quitter, je me reproche de n'y avoir pas admiré plus d'un tableau, - un entre autres, qui se trouverait d'ailleurs encore plus à sa place dans le Génie du Paganisme que dans celui du Christianisme. Il s'agit des ruines considérées sous les rapports du paysage, et qui sont plus pittoresques que le monument frais et entier. L'auteur en vient aux ruines de la Grèce, qu'il n'avait pas vues encore, mais ‹qu'il devine, et qu'il nous peint avec les couleurs d'Apelles1.

1 Tro:sième partie, liv. V, ch. Iv. ↩

La quatrième partie du Génie du Christianisme, qui a pour titre le Culte, contient de tout : le premier chapitre s'intitule Des Cloches, et le dernier Politique et Gouvernement. Tout passe dans l'intervalle, Costumes religieux, Cérémonies, Solennités, Fête-Dieu, Rogations. Fontanes a heureusement comparé ce tableau des Rogations par Chateaubriand à l'antique pompe de Cérès décrite en vers charmants par Tibulle :

Quisquis ades, faveas : fruges lustramus et agros,

Ritus ut a prisca traditus exstat avo...

Di patrii, purgamus agros, purgamus agrestes...

Ici le critique inspiré par l'amitié a lui-même ses pinceaux; cette digression de Fontanes n'est autre qu'une page qui a été oubliée par son ami au chapitre des Rogations, et qu'il faut y ajouter2.

2 Œuvres de Fontanes, tome II, page 216 (1839). - Fontanes aurait pu ajouter encore à l'exemple de Tibulle celui d'Ovide, décrivant également une fête sacrée célébrée aux champs, et (chose singulière, moins en désaccord avec l'esprit de Chateaubriand qu'il ne semblerait) la décrivant au milieu de ses Amours. En effet, au livre Il des Elégies ainsi intitulées (Amorum tres libri), que l'on cherche la treizième, Junonia sacra, la fête rurale de Junon au pays des Falisques. Ovide, qui était allé visiter ce pays de sa femme, apprenant qu'une fête locale, d'un caractère singulier, et qui avait un cachet de haute Antiquité, se préparait selon l'usage annuel, eut la curiosité d'y assister : « Cette cérémonie méritait bien que je m'arrêtasse exprès, et je voulus la voir quoique l'on n'arrive à l'endroit où elle se célèbre que par des chemins difficiles. » Cet endroit est un bois Antique et sacré, ayant son autel rustique, d'où part une procession conduisant, aux sons de la futé, blanches génisses , jeunes taureaux, l'humble porc, le bouc lui-même (car la chèvre seule est odieuse à la Déesse), et s'avançant par des chemins couverts de tapis que les jeunes garçons et les jeunes filles s'empressent d'étendre partout où l'on doit passer : Stat vetus et densa prænubilus arbore lucus. Adspice : concédas numen inesse loco. Hinc ubi præsonuit solemni tibia cantu, It per velatas annua pompa vias. Qua ventura Dea est, juvenes timidæque puella Præverrunt latas veste jacente vias. De jeunes filles richement vêtues font office de prêtresses : ce n'est qu'à leur suite que paraît la Déesse elle-même, fermant la pompe. Cette procession est à l'instar de la Grèce : un Argien fugitif, Halésus, l'importa, dit-on, dans les années qui suivirent le meurtre de son père Agamemnon : Ille suos docuit Junonia sacra Faliscos. Sint mihi, sint populo semper amica suo! Ovide finit par cette sorte de prière; il est édifié : du moins son imagination mythologique est ébranlée, et il obéit, dans cette page singulière, égarée dans ses Elégies sensuelles, à la religion du poëte. - Les temps, au reste, avaient quelque ressemblance. Ovide vint un peu tard, mais la politique d'Auguste à son avénement, comme celle de Napoléon, avait été de réparer le culte, de redorer la religion. C'était le conseil que lui avait donné Mécène dans ce grand discours dont l'historien Dion Cassius nous a conserve au moins l'esprit (livre LI), et qui est comme le resume de toute la politique monarchique : « Toi-même honore toujours et en toute occasion la Divinité selon les rites de la patrie, et oblige les autres à l'honorer ; sois en garde contre les introducteurs de religions étrangères... Méfie-toi des soi-disant philosophes. » ↩