Au même. « Paris, ce 10 mai 1804
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Votre dernière lettre a attendu quelque temps mon arrivée, et j'ai attendu le retour de Chateaubriand pour répondre à la seconde.
«Il se porte bien; il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé. Mme de Chateaubriand, lui, les bons Saint-Germain que vous connoissez1, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble rue de Miroménil, dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une tribu qui me paroit assez heureuse. Son bon Génie et le Ciel sont chargés de pourvoir au reste.
1 C'étaient des gens de Mme de Beaumont que M. de Chateaubriand j'avait pris chez lui. ↩
«Il a passé dix jours à la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l'ai vu hier au soir; il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourroit intéresser d'ailleurs votre curiosité.
« Mettez-moi au nombre de ceux qui vous reverront avec le plus de plaisir et qui se trouveroient le plus heureux s'ils pouvoient vous servir.
« Une grande partie de notre maison est malade depuis quinze jours; mais les malades et les sains me chargent avec le même zèle de vous faire leurs compliments.
« Mon frère Élie2 se donne de grands coups de poing de ne vous avoir pas remercié de je ne sais quelles poulardes et quelles carpes dont les plus dégoûtés de la familles parlent encore avec un souvenir glouton. Il n'y a pas beaucoup de noblesse à tout cela, mais il y a de la cordialité et de la reconnoissance.
2 M. Élit Joubert, qui fut médecin de la Grande-Duchesse Élisa (Mme Bacciochi). ↩
« Portez-vous bien, et arrangez-vous de manière à venir le plus tôt possible. J'ai rencontré Michaud, qui m'a paru gras. Je lui ai rendu sa salutation avec plus de bonne grâce que je n'aurois fait sans cet incident. Comme il est changé! ma rancune [a été surprise, et il ne lui a pas été possible de rester la même.
« Vous êtes sûr, à compter d'aujourd'hui, que vos lettres m'arriveront exactement, et que je vous répondrai sur-le-champ. Au revoir, et, en attendant, adieu. »
La lettre suivante se rapporte à la grosse affaire que se fit M. de Chateaubriand pour son article du Mercure sur le Voyage d'Espagne de M. de Laborde (4 juillet 1807) ; il en résulta toute une révolution dans la presse d'alors, et M. Joubert la raconte à ravir sans faire les choses plus grosses qu'elles ne le furent en effet.
A m. de Chênedollé
A Vire.
« Paris, 1er septembre 1807.
« Je fis trembler votre portière par mes jurons tempétueux, un beau jour que j'allois vous voir et que j'appris par elle votre départ précipité. Il n'y a pas moyen de s'habituer à garder son sang-froid quand on vous perd de cette manière imprévue. Une autre fois, faites-nous signe au moins que vous voulez vous en aller.
« Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté. M de Chateaubriand prétend que vous n'êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l'église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusques aux pieds des saints autels ! M. de La Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu'il ne vous avoit presque pas vu pendant votre séjour ici. Grande rumeur dans la maison où vous étiez si peu venu; grandes enquêtes pour découvrir où vous alliez. Vous voyez de combien il s'en faut que vous soyez indifférent à vos anciens et à vos nouveaux amis. C'est à qui se plaindra de ne plus vous voir ou de vous avoir trop peu vu.
« Écrivez à Chateaubriand, à qui j'avois annoncé une lettre de vous, et qui n'en a pas reçu, ce qui le fâche passablement.
« Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui m'avoit tant mis en colère1 est resté quelque temps suspendu sur sa tête, etc. (Voir précédemment tout ce passage de la lettre, à la page 100 de ce volume; puis M. Joubert continue ainsi : ) Il y a pour accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails qui sont intéressants, mais vous ne pourrez les apprendre qu'ici. Hâtez-vous donc d'y revenir et de les demander à ceux que vous rencontrerez, car pour moi je m'en vais, et je vous préviens honnêtement. Nous partons samedi prochain ; mais nous reviendrons cette année au commencement de novembre. Si d'ici là vous êtes à Paris, avancez jusqu'à Villeneuve. J'aurois bien du plaisir à vous y recevoir, ainsi que toute la famille. Chateaubriand y viendra tard, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelle dans le pays Maison de la Vallée-au-loup. J'ai vu cette Vallée-au-loup : cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poëte normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paroît enchanté, et, au fond, il n'y a point de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : Quand il tonne, adorez l'Echo. » Voilà, j'espère, une gazette très-complète, et qui ne vous permettra plus d'ignorer comment va la partie du monde à laquelle vous prenez le plus d'intérêt. En revanche et en récompense, j'espère que vous terminerez ce recueil sur Rivarollet que vous m'avez tant promis1, et pour lequel je vous promets en pot de vin un surcroît de bibliothèque. C'est, ne vous déplaise, un « Recueil de Poésies², » imprimé chez Sercy, 5 volumes, qui sont rares et curieux. Je vous les garde dans un coin.
1 L'erticle du Mercure, où est la brusque sortie contre Néron. ↩
1 C'est le petit volume intitulé: Esprit de Rivarol, qui parut en 1808. ois Robert, toise de 100-10, to, Des in 12, conu sous le nom de Recueil de Sercy. ↩
« Vous sentez que les événements dont je vous ai fait le récit m'ont assez occupé pour excuser mes lenteurs à vous répondre. Je vous promets d'être plus diligent à l'avenir.
« Je n'ai pas négligé ce que vous me recommmandez pour mes propres travaux. Vos approbations me sont chères, et je voudrois bien les justifier. Je puis vous assurer du fond du cœur et avec toute vérité que tous mes vœux seront remplis et toutes mes ambitions littéraires satisfaites si trois ou quatre hommes dans le monde lisent ce que je pourrai faire avec une satisfaction aussi vive, aussi pleine et aussi constante que celle que m'ont fait éprouver vos vers, que j'emporte avec moi1, et dont je me souviens toujours avec un plaisir qui est parfait. Portez-vous bien. Écrivez-moi. Venez nous voir si vous pouvez; mais surtout arrangez-vous de manière à nous voir à la ville plus souvent que l'hiver dernier. Toute la famille vous présente ses souvenirs.
1 Chênedollé était venu à Paris pour l'impression de son poëme du Génie de l'Homme, qui avait enfin paru (1807). ↩
« P. S. — Suppléez à ce que je puis avoir omis, car je ne relirai pas. »
La lettre suivante, qui porte ces mots imprimés en tête : Université impériale, nous avertit que cette grande institution venait d'être fondée. Joubert était conseiller, et Chênedollé avait été nommé professeur de Littérature à Rouen, place qu'il laissa, en 1812, pour celle d'inspecteur de l'Académie de Caen. Les trois lettres qui suivent anticipent un peu sur les temps, mais elles complètent les témoignages intéressants de cette liaison avec M. Joubert.
Université impériale. a m. de Chênedolle
« Villeneuve-sur-Yonne, 11 novembre 1809.
«J'ai tort, grand tort, un tort inexcusable de ne vous avoir pas écrit, mon cher Chênedollé; mais il y a dans la vie des omissions qui paroissent tenir à une inexplicable fatalité. Ce que je vous dis là n'est pas moral, et je donnerois le fouet à mon fils s'il s'avisoit de me le répéter ; mais cela est poétique, et je sais trop que vous voudrez bien vous en contenter.
«Je vous aime toujours, et votre place est toujours assurée, vous ne pouvez pas en douter; mais ce que vous ne savez pas, c'est combien cette place1 est belle, enviée, recherchée, etc. J'ai vu le grand Lacretelle l'historien et le ministériel Esménard, heureux et flattés de porter en public, comme suppléants et adjoints, la petite décoration dont vous serez à bon droit revêtu comme possesseur incommutable et propriétaire en titre et en effet.
1 La place de professeur de Faculté. ↩
« Souvenez-vous surtout que si la place d'inspecteur est supérieure d'un cran dans l'échelle de la hiérarchie, celle de professeur d'Académie est la première dans l'opinion.
« Le Grand-Maître estime qu'avec les grades cela pourra valoir 4,500 francs. Il faut en rabattre sans doute, mais il est certain que cela vaudra plus de 3,000 francs.
« Je voudrois que vous en eussiez dix, et vous ne devez pas douter qu'avec du temps et de la patience vous ne parveniez aux premiers degrés. C'est un grand avantage de pouvoir dater de la première formation. Nous avions espéré mieux ; mais il faut toujours se trouver heureux dans la vie quand on a obtenu la moitié de ce qu'on avoit mérité.
Vous n'avez pas reçu votre nomination, quoiqu'on eût envoyé à l'Empereur, il y a plus de deux mois, l'organisation des Lycées, comme ils disent aujourd'hui. La raison de ce retard fâcheux, c'est qu'à son grand étonnement l'Empereur n'a rien reçu et n'avoit rien reçu au moment où il s'est expliqué à Fontainebleau avec le Grand-Maître, qu'il a parfaitement bien reçu et qu'il traite mieux que jamais; vous sentez que c'est un événement pour Sa Majesté qu'une pareille soustraction de dépêches. Si le coupable devient connu, à coup sûr il ne sera pas admis à s'excuser sur l'inexplicable fatalité.
« Je suis à Villeneuve et en tournée dans ce département. Je vous écris supinus et resupinus, c'est-à-dire, en langue vulgaire, étendu dans mon lit tout de mon long. Je ne sais plus que ce que je lis dans cette attitude les jours de courrier. Les dernières nouvelles de nos bureaux m'annonçoient que tout alloit être arrangé définitivement au premier jour.
« Chateaubriand, qui devoit nous venir voir, ne viendra pas; il réimprime son livre' et répond à toutes les critiques. - J'ai peur qu'il ne réveille pour longtemps des débats déjà assoupis.
« Ma femme et nous tous vous saluons, vous embrassons et vous souhaitons une pleine et solide convalescence. Guérissez aussi vos tristesses, mon très-cher. Rien ne seroit meilleur dans la vie que de regarder les maux comme des jeux, et les biens comme des choses sérieuses sur lesquelles il faut appuyer son attention, ses réflexions et tout son être.
« Il n'y a que les peines du cœur, c'est-à-dire la perte. des amis, des parents et des gens de bien, et ses propres fautes, qu'il ne soit pas permis de traiter avec légèreté. Bonjour et tout à vous. J. »
« P. S. - Nous serons à Paris dans les premiers jours de décembre. »
• Les Martyrs.