Huitième leçon. Jalousie des vieillards. - Trois âges dans l'ordre des images poétiques
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Bernardin de Saint-Pierre peintre virgilien. - Des images dans Paul et 1 ginie. - Un couplet de Théocrite. - Le récit dans Atala. - Harmonie nombre. - Couleur locale. - Incohérence dans les caractères. - Citat de M. Vinet. - Puissance et passion,
Quand Bernardin de Saint-Pierre s'exprimait comme vous l'ai dit sur son jeune et brillant rival, il éprouv: un sentiment qu'il est difficile à l'artiste d'étouffer : il voulait un peu à la gloire bruyante de Chateaubrian‹ comme tout grand écrivain vieillissant en veut à son st cesseur, comme Chateaubriand s'impatientera un jo de l'applaudissement donné à Lamartine, comme le vie Corneille était importuné du jeune Racine, comme vieux Michel-Ange descendant du Capitole1 regardait av humeuret dédain le jeune Raphaël qui y montait, comp tous ces vieux et illustres jaloux le ressentent à l'éga de leurs jeunes héritiers. L'applaudissement du Cirqu qu'il entend de loin, importune le vieux coursier reti de l'arène.
1 Du Capitole d'alors, c'est-à-dire du Vatican, ↩
Des deux mots qu'on attribue à Bernardin de Sair Pierre il en est un que je retiens et que j'adopte de pref rence, parce qu'il est parfaitement convenable et juste, qu'il nous donne avec mesure une leçon de goût : «M. « Chateaubriand a l'imagination trop forte. » La comp aison de leurs deux procédés, comme peintres, ne erait que e commentaire et le développement de cette arole.
Prenez Paul et Virginie et relisez-le en même temps u'Atala. Je ne parle pas encore de l'intérêt et du genre 'action, je ne parle que de la manière extérieure de eindre et des images du tableau : vous saisissez à l'insant la différence. L'image, chez Chateaubriand, se détahe volontiers et se pose ; elle se dresse comme une coonne et dit : Regardez-moi, admirez-moi! L'image, chez bernardin, se fond davantage au récit et insensiblement e couronne.
Je distinguerai trois grandes manières et comme trois iges dans les images et les comparaisons des poëtes. se premier âge, la première manière, qui est la plus grande, nous offre les images dans le goût d'Homère ou des poëtes hébreux, de ces similitudes vastes, naturelles, qui n'expriment le rapport des choses que par un côté essentiel, et qui pour le reste vont d'elles-mêmes, continuant sans plus se préoccuper du rapport, et comme s'oubliant. Cet ordre d'images ressemble en réalité à la nature, qui a des harmonies et non des symétries, et qui ne sait ce que c'est que de calquer1. - Pindare, les Chœurs des tragiques, rentrent par l'art et sous forme d'enthousiasme lyrique dans cette large et libre manier‹ des comparaisons premières, et sans les offrir aussi natu relles, ils les laissent aussi abondantes, ils les ont auss flottantes et indéterminées.
1 J'indiquerai seulement quelques-unes des comparaisons homériques : celle d'Euphorbe à la belle chevelure, de ce jeune guerrier qui tombe dans la mêlée (diade, liv. xvi, v. 50), comparé au jeune olivier florissant, nourri dans l'enclos qu'arrose une source abondante; mais ici les détails mêmes des deux objets correspondent encore assez exactement. Une comparaison plus hardie, plus libre, et non moins fidèle, est celle d'Ulysse en Phéacie prêt à partir le soir même pour revoir Ithaque, et retournant souvent la tête durant le dernier festin pour voir si le soleil n'est pas bientôt couche (Odyssée, uv. xI, v. 28) ; Homère le compare au laboureur qui, après une rude journée, voil avec désir le coucher du soleil pour s'en aller prendre son repas du soir : et les genoux lui font mal en marchant. - De même la joie, l'étreinte de Pénélope reconnaissant après bien des doutes et embrassant Ulysse est comparée à celle de pauvres naufragés dont, le plu grand nombre ayant péri, quelques-uns à grand'peine atteignent ‹ embrassent le rivage (Odyssée, liv. xxII, v. 233). Tout peut diller‹ dans les détails, tout excepté le ton principal, le sentiment profond. ↩
Le second ordre et le second âge des comparaisons e des images nous est figuré dans sa perfection chez Théo crite, chez Virgile et chez les modernes de l'école de Vir gile. Ici l'image est accomplie et définie ; elle se rapport plus nettement et jusque dans le détail à son objet, mai elle se fond encore dans l'ensemble et ne fait point de ce saillies trop exactes, trop symétriques, qui avertissent d l'artifice et qui ressemblent quelquefois à une gageure e à un jeu. Cette seconde manière devient un peu étroite un peu courte, et un peu juste dans l'école moderne de Pope et des Boileau : l'image est ordinairement exacte e parfaite, mais elle n'est pas ample.
La troisième manière et le troisième âge des compa raisons et des images, nous y touchons avec Chateau briand : sous prétexte de revenir à la première manière toute naturelle et toute grande, l'artiste s'attache à mode ler, à mouler plus qu'il ne faut, et à saisir les regards Une imagination puissante, souvent aimable, naturelle ment grandiose, se complique de bizarre et de gigantes que1. Des images extrêmes, qu'il ne faudrait employe e lorsqu'on y est comme contraint pour rendre plus élément sa pensée, reviennent sans nécessité sous la ume, et, comme elles dépassent le but, elles ne peuvent raître que forcées1.
1 Pour étudier le procédé de Chateaubriand à sa source, il faut su tout lire les Natches; c'est là qu'on saisit à la fois dans toute sa feco dité et dans tout son abus le retour à la comparaison homérique : l'é tude y est à nu. Jamais, pour parler le langage de l'atelier, le chi homérique n'a été poussé plus loin. Il y a dans les Na/chez plu d'images et de comparaisons qu'il n'en faudrait pour défrayer plusieur ëmes épiques. - Soumet, imitateur et parodiste à son tour (paroste sérieux) de Chateaubriand en ses vastes Épopées en vers, disait uns le deshabille, quand on le louait de certaines de ses comparaisons ‹ descriptions qui avaient grand air : « Oui, il y a de la gabegie hoérique. i ↩
1 Je veux donner un petit exemple de ce que j'appelle des images rcées. Se représentant, dans une des Préfaces de l'Essai, comme atint d'un mal mortel au moment où il le composa, il disait : « L'amermme de certaines réflexions n'étonnera plus : un écrivain qui croyait oucher au terme de la vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n'aait pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde. » L'image est un peu solon-elle, je l'ai déjà remarqué ; mais elle est énergique, elle se rapporte une situation vraie; on peut à la rigueur en être touché et y voir une xpression de détresse. Mais qu'est-ce? voilà que je retrouve justement ette même image dans la sixième des Études historiques ; c'est à la n d'une page brillante où l'auteur a précisément appliqué aux évéements de l'histoire ce même procédé d'assemblage et de groupe un ›eu forcé que nous lui avons déjà vu appliquer aux circonstances du lésert et des forêts d'Amérique. Après avoir parle du grand bouleverement du monde aux Iv° et ve siècles, et avoir montré comment les nommes de ce temps, poètes, rhéteurs, rêveurs, ambitieux, trouvaient pourtant moyen de mener leur train de vie à travers cette uine générale : « Enfin, ajoute-t-il, il y avait des historiens qui fouillaient comme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles ; eux et moi prenant pour table dans l'a difice croulant la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle q devait écraser nos têtes. » Cetle dernière image vient bien à la fir mais j'y reconnais à peu de chose près la pierre du tombeau de to à l'heure ; je vois l'artiste, l'écrivain qui se pose pour l'effet, et je n méfie. Que sera-ce donc lorsque , pour la troisième fois, la même imas reparaîtra en tête des Mémoires d'Outre-tombe : « Les tempêtes 1 m'ont laissé souvent de table pour écrire que l'écueil de mon nai frage. » Oh ! pour le coup, je connais le procédé, et cette pose funèb ne me touche plus. ↩
Une imagination trop forte particulièrement ( dans le ême sens qu'on dit une vue ou une lunette trop forte ) déche, découpe trop les objets, les rapproche et les tire à i dans une saillie qui éblouit, qui offense parfois le regard utôt que de le reposer et de le réjouir. Ce trop de sailnt des images, M. de Chateaubriand le corrigera bien ouvert, notons-le d'avance, par l'harmonie des sons, par s effets merveilleux et vagues qu'il excelle à en tirer. 'est ainsi que Me de Staël a pu comparer l'effet de son style à celui de l'harmonica qui a une action directe si les nerfs. Mme de Beaumont disait plus tendrement « Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver un espèce de frémissement d'amour : il joue du clayecin si toutes mes fibres. »
J'ai parlé de Bernardin de Saint-Pierra : celui-ci e tout à fait de l'école de Virgile pour les images. Je ne pr tends pas, en opposant ainsi d'abord Bernardin de Sain Pierre à Chateaubriand, faire comme Chénier et les a versaires; je n'entends pas décidément le lui préférer Chateaubriand est un génie, un talent bien plus puis sa en définitive et bien autrement varié que Bernardin. ( dernier d'ailleurs a aussi ses défauts ; il en a même dai ce charmant et accompli poëme, dans cette pure idyl de Paul et Virginie. Bernardin de Saint-Pierre déclan avec plus de douceur, mais il déclame quelquefois auss Il est atteint de cette philanthropie et de cet optimisn assaisonné de misanthropie, qui à la fois s'exagère la bon de l'homme naturel et la bienfaisance de la nature, et s'e prend d'un ton aigre-doux à la société et à l'histoire. a sa légère manière de mauvais goût enfin : il aime l petites devises, les emblèmes, le langage allégorique d« fleurs, il en veut aux monuments des rois; mais en le l sant, rien de tout cela ne choque, tant il le revêt de cou leurs douces, de fons suaves et de mélodie. En image urtant, il est maître ; il est de la famille des peintres ex-lents et modérés qui ont su tout concilier et tout unir. Nous avons vu l'avant-scène pleine de magnificence et grandeur qui va servir de cadre et de fond à Atala. ppelons et plaçons en regard le cadre plus modeste, us resserré, mais si parfait de contour, si délicieux de mière et de sérénité, qui s'ouvre au début pour aceillir l'enfance de Paul et de Virginie (j'essaye en vain, ›ur abréger la citation, d'y retrancher quelque chose ; n'y a moyen de rien omettre ) :
« Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le rt-Louis de l'Ile-de-France, on voit, dans un terrain jadis altivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées esque au milieu d'un bassin, formé par de grands rochers, i n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit gauche la montagne appelée le Morne de la Découverte, d'où n signale les vaisseaux qui abordent dans l'ile, et, au bas cette montagne, la ville nommée le Port-Louis ; à droite, le emin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemouss; ensuite l'église de ce nom, qui s'élève avec ses avenues : bambous au milieu d'une grande plaine ; et, plus loin, une rêt qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue dent soi, sur les bords de la mer, la Baie du Tombeau ; un peu ir la droite, le Cap Malheureux; et au delà, la pleine mer, ou traissent à fleur d'eau quelques îlots inhabités, entre autres Goin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots. « A l'entrée de ce bassin, d'où l'on découvre tant d'objets, s échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents ui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brient au loin sur les récifs; mais, au pied même des cabanes, a n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que e grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouuets d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs tentes, et isque sur leurs cimes, où s'arrêtent les nuages. Les pluies ue leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l'arc-n-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leurs ieds les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. en grand silence règne dans leur enceinte, où tout est pa ble, l'air, les eaux et la lumière. A peine l'écho y répète murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux éle et dont on voit les longues flèches toujours balancées par vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil luit qu'à midi; mais dès l'aurore ses rayons en frapper couronnement, dont les pics, s'élevant au-dessus des oml de la montagne, paraissent d'or et de pourpre sur l'azur cieux. - J'aimais à me rendre dans ce lieu, où l'on jovit fois d'une vue immense et d'une solitude profonde. »
Dès l'ouverture, voyez! les deux aspects de l'hist‹ touchante sont déjà présagés et réfléchis dans le paysa les deux aspects de la vie! la mer naufrageuse et l'a sûr, le bonheur et le malheur, tout est là ; du bercea la tombe, tous les points sont touchés. Ce premier ho zon enferme tous les lieux et tous les noms redoutal ou chéris qui vont successivement revenir. La Baie Tombeau, le Cap Malheureux et les îlots à fleur d'eau s devant nous, pour nous avertir de l'écueil fatal jusqu sein de la félicité et de l'innocence.
En abordant Paul et Virginie, on sent comme à cha pas, dès l'entrée, une certaine mesure, une marche dencée, coupée à de justes moments. Je ne dirai pas ‹ cela est coupé par strophes : - oh! non pas; la stro a quelque chose de trop élancé, de trop altier et t vertical, pour ainsi dire; mais chaque paragraphe semble assez à un couplet harmonieux qui s'encha et se lie aussitôt avec le suivant. « Chaque petit ensem. on l'a dit, aboutit non pas à un trait aiguisé, ma quelque image, soit naturelle et végétale, soit prise souvenirs grecs; on se figure une suite de jolies colli dont chacune est terminée au regard par un arbre g cieux ou par un tombeau1,i
1 Portraits littéraires, 1844, tome II, page 130;- 131 de l'éd. de 1 ↩
Parlant de l'amitié formée dès l'abord entre Mme dei La Tour et Marguerite, ces deux intéressantes jeunes femmes, victimes toutes deux des préjugés ou des vices de la société, et qui, de race et de condition inégale, étaient devenues deux sœurs au désert :
« Elles-mêmes, dit le vieillard qui raconte, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d'amie, de compagne et de sœur, n'avaient qu'une volonté, qu'un intérêt, qu'une table. Tout entre elles était commun. Seulement, si d'anciens feux, plus vifs que ceux de l'amitié, se réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeait vers une autre vie, comme la flamme, qui s'envole vers le ciel lorsqu'elle n'a plus d'aliment sur la terre.i
Un songe à peine à remarquer le choix parfait des expressions si en accord avec les sentiments. Comme il a les images légères !
Et sur leurs deux enfants qu'elles adoptaient chacune comme une mère, qu'elles allaitaient indifféremment tour à tour :
« Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espèce, dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d'eux, détaché du tronc maternel, est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants, privés de tous leurs parents, se remplissaient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille, de frère et de sœur, quand ils venaient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avaient donné le jour. »
Et plus tard, quand ces deux enfants grandissent, les images , les similitudes riantes se multiplient :
« Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes. renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfant: de Léda, enclos dans la même coquille. »
Comme ce capuchon de forme imprévue est aussitô relevé et sauvé avec grâce ! Comme cela est charmant idéal, familier, chaste et hardi sans qu'on y songe !
Je n'entre pas encore dans le fond et dans l'action di roman '; je n'en suis qu'au procédé du peintre et à carac tériser sa manière de composer et de grouper.
Qu'on se rappelle' encore cette longue course de Vir ginie à la Rivière-Noire pour demander la grâce de l pauvre esclave, la négresse marronne, - sa fatigue a retour et ses forces brisées, quand les deux enfants s sentent égarés dans les bois; - qu'on se rappelle ces si tuations intéressantes, toujours figurées aux yeux par u groupe, par une attitude gracieuse et décente : Paul qu traverse la rivière à gué en portant Virginie sur son dos ces brodequins improvisés qu'il fait pour elle avec d longues feuilles de scolopendre, et qui protégent un pe contre les meurtrissures ses pieds délicats :
Ah ! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas ?
puis à la fin du jour, quand les deux enfants n'en peuven plus de fatigue et que Virginie succombe d'épuisement
› Dans le livre si mélangé des Confidences de M. de Lamartine, ‹ trouve (livre huitième, paragr. xI-XIx) une admirable analyse de Pas et Virginie, une analyse en drame et en action, telle qu'un poéte se la pu faire.
après que Domingue les a retrouvés, tout d'un coup ces quatre nègres marrons qui se présentent, qui les placent sur un brancard fait de branches d'arbre et de lianes, les enlèvent sur leurs épaules et les ramènent à la case en triomphe, le vieux Domingue marchant devant avec son flambeau. C'est ainsi que chez Bernardin les images ont toutes leur sens et se lient à l'action. L'image est dans ce cas la pensée morale elle-même : Jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. Ce groupe enchanteur des deux enfants portés par ces quatre nègres robustes et reconnaissants sur un brancard de feuillage à la clarté d'un flambeau, c'est l'accomplissement et comme la couronne de l'action, de l'intention première : la moralité se termine aux yeux dans une harmonie sensible.
Bernardin de Saint-Pierre est un génie vraiment virgi-en, un peintre qui a l'onction et la piété dans le pinceau il y joint la discrétion heureuse; c'est le Raphaël de la nature de l'Inde, le Raphaël et le Claude Lorrain des Iles fortunées.
M. de Chateaubriand qui, d'ailleurs, a parlé de lui admirablement dans le Génie du Christianisme, mieux qu'il n'en parlera plus tard dans ses Mémoires1 (car il aime à se rétracter sur les éloges qu'il avait accordés dans le premier moment à ses vrais rivaux), M. de Chateaubriand a dit : «Il est certain que le charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique qui brille dans l'ouvrage et qu'on pourrait comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. » Et rattachant ce charme à la pensée chrétienne, il essaye d'établir que ces Bucoliques australes, comme il les qualifie avec bonheur, sont pleines du souvenir des Écritures, qu'elles rappellent quelque chose d'ineffable comme la Parabole du bon Pasteur. Il y aurait bien ici matière, si on le voulait, à distinction et à discussion. Le Christianisme de Bernardin de Saint-Pierre, après tout, n'est autre que celui du Vicaire savoyard, un Christianisme qui n'admet pas le mal inhérent dans la nature, et qui ne reconnaît pas la Chute : nous ne savons si M. de Chateaubriand l'entend ainsi; mais littérairement il a raison, et cette nuance qu'il trouve dans le chef-d'œuvre de Bernardin, il l'a exprimée comme il sait faire. M. Villemain, de puis, dans une comparaison avec le roman de Daphnis e Chloë a fait ressortir ce même point de vue, et fait valoir le triomphe de l'idée morale, de l'idée de pudeur, dans ce que M. de Chateaubriand appelait un peu hardiment les évangéliques amours de Paul et Virginie. Tous deux s'accordent à décerner, à cet égard, au peintre moraliste la supériorité sur les Anciens; et peut-être M. de Château briand, avocat éloquent d'une cause, a-t-il sacrifié un peu facilement Théocrite à l'aimable moderne. Faut-il donc toujours sacrifier un talent à l'autre? Le propre de tout co qui est vraiment beau est de subsister en soi sans se dé truire réciproquementet sans se nuire. Comme je n'en sui: ici qu'aux images et que je n'aborde point le fond du récit je me permettrai de trouver que sur ce point-là, sur c‹ chapitre de l'imagination, Théocrite tient tête à Bernardin et qu'en choisissant bien les endroits, il a des tableaux e de ces vues que nul peintre de la nature n'a pu surpasser Ainsi, dans son idylle huitième, dont le dialogue est entr deux enfants, Daphnis et Ménalque, Théocrite voulan peindre l'enfance de ce Daphnis mystérieux et célèbre, l réateur du genre bucolique, mort si jeune et dévoré l'une passion funeste, - voulant retracer cette enfance acore heureuse et simple de l'Orphée des bergers, a rouvé des traits et des couleurs qui me rappellent invoontairement les noms de Bernardin de Saint-Pierre et de taphaël, de ces peintres célestes qui ont excellé à nous endre de chastes ou divines enfances. Chacun des deux velits bergers chante à son tour, et Daphnis qui doit être e vainqueur dit, entre autres couplets, celui-ci que Paul ourrait également chanter à Virginie en vue de cette ner si belle :
1 « Un homme dont j'admirais et dont j'admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait d'esprit, et malheureusement son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux som gâtés dans les Études de la Nature par la borne de l'intelligence et par le défaut d'élévation d'âme de l'écrivain ! » - Si l'intelligence de Bernardin laisse voir ses bornes et s'il a surtout dans les idées de la monoionie, Je ne vois pas en quoi le manque d'élévation d'âme se trahit dans son noble et pur talent. ↩
« Je ne souhaite point d'avoir la terre de Pélops, je ne ouhaite point d'avoir des talents d'or, ni de courir plus ite que les vents; mais sous cette roche que voilà, je chanterai l'ayant entre mes bras, regardant nos deux roupeaux confondus, et devant nous la mer de Sicile! » - Voilà ce que j'ai appelé ailleurs le Raphaël dans Théocrite : trois lignes simples et l'horizon bleu qui couronne out. Si Paul avait cherché pour Virginie un chant digne le leur amour, un même couplet à répéter éternellement lans leur bonheur, où aurait-il trouvé mieux que celui-là?
Revenons à un grand peintre qui n'est pas Raphaël, à Chateaubriand dans Atala. Nous arrivons à l'action.
Chactas commence son récit : il est bien vieux, il a soixante-treize ans : « A la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges, et trois neiges de plus, que ma mère me mit au monde sur les bords du Meschacebé. » Il raconte à René la grande aventure de sa jeunesse, quand il ne comptait encore que dix-sept chutes de feuilles. Son père, le guerrier Outalissi, de la nation des Natchez alliée aux Espagnols, L'a emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Son père a succombé dans le combat, et lui, resté sans protecteur à la ville de Saint-Augustin, il courait risque d'être enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieil Espagnol, Lopez s'intéresse à lui, l'adopte et essaye de l'apprivoiser à l vie civilisée. Mais après avoir passé trente lunes à Saint Augustin, Chactas fut saisi du dégoût de la vie des cités « Je dépérissais à vue d'œil : tantôt je demeurais im mobile pendant des heures à contempler la cime de lointaines forêts; tantôt on me trouvait assis au bor d'un fleuve que je regardais tristement couler. Je m peignais les bois à travers lesquels cette onde avai passé, et mon âme était tout entière à la solitude. - Ge sont de ces accents vrais et profondément sentis qui rachètent les endroits moins simples1.
1 Je reviens au texte consacré par les dernières éditions. Si cela n' vait du mener trop loin, j'aurais aimé pourtant à reprendre, pour citer, le texte de la première édition d'Atala, toutes les fois que je trouve aussi bon et plus naturel que l'autre. Un grand nombre, ' effet, des corrections qu'a faites l'auteur ne portent que sur des v tilles réputées très-importantes dans l'ancienne école classique : évit un mot répété (fût-il le mot propre); éviter la conjonction et deux fe répétée, etc., etc. Ces corrections ont quelquefois nui au premier jet changé un peu l'allure de la phrase. Elle est devenue plus nette, ph dégagée, mais elle a perdu en liberté et en naturci. ↩
Un matin, il revêt ses habits de Sauvage et va se pré senter à Lopez, l'arc et les flèches à la main, en décla rant qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'é gare dans les bois, est pris par un parti de Muscogulge et de Siminoles; il confesse hardiment, et avec la bra vade propre aux Sauvages, son origine et sa nation : « J m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qu ont enlevé plus de cent chevelures aux héros musc‹ gulges. » Le chef ennemi Simaghan lui dit : « Chacta fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi ; tu seras brû au grand village. »
Il y a bien dans tout ceci une légère parodie du langag d'Homère, de la forme épique primitive. Ce Chacta qui a vécu non-seulement chez l'Espagnol Lopez, mais qui plus tard a visité la Cour de Louis XIV, n'en a guère profité, dira-t-on ; ou s'il a profité des conversations de Fénelon, ç'a été pour apprendre de lui la diction homérique, et pour la transporter après coup, à l'iroquoise, dans ses déserts. Il y a dans le langage de Chactas, à la fois des prétentions au style sauvage et des réminiscences singulières de l'homme civilisé. Au reste c'est là le défaut du genre, et c'est une concession qu'il faut faire une fois pour toutes à l'auteur. Atala pourrait se définir un drame de caractère exécuté par des personnages en qui la couleur locale est un peu une convention.
Tout à côté, des observations charmantes, vives, naturellement exprimées et couronnées de fraîches images , demandent grâce pour ce qui a pu sembler une prétention par trop naïve :
« Tout prisonnier que j'étais, je ne pouvais, durant les premiers jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout son allié le Siminole, respire la gaieté, l'amour, le contentement. Sa démarche est légère, son abord ouvert et serein. Il parle beaucoup et avec volubilité; son langage est harmonieux et facile. L'âge même ne peut ravir aux Sachems cette simplicité joyeuse : comme les vieux oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nouveaux de leur jeune postérité. »
Les femmes surtout témoignent un intérêt aimable pour ce jeune captif qui compte au plus dix-neuf printemps. Ici encore l'imagination heureuse de l'auteur se joue. Il y aura à tout moment dans ce récit un travestissement, un rajeunissement en Sauvage, des pensées, des sentiments, des choses tendres et gracieuses qui commencent à s'user si on leur laisse leur expression civilisée : c'est comme une beauté trop connue qui se déguise pour reparaître nouvelle et plus piquante. Il y a, en un mot, dans Atala de l'Homère et du Théocrite traduits en siminole. Pour opérer une telle transposition avec charme, il fallait une imagination à la fois forte et souple, capable de soutenir la gageure sans trahir la gêne. M. de Chateaubriand y a réussi à ravir, de manière par moments à enchanter et à mériter qu'on l'applaudisse : je dis qu'on l'applaudisse à dessein, car on sent le jeu, même quand on est séduit et charmé :
« Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnaient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie ; elles voulaient savoir si l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits oiseaux. C'était ensuite mille autres questions sur l'état de mon cœur : elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé d'aimer. »
Quelle harmonie de ton ! quel nombre ! C'est par cette harmonie, non moins que par l'éclat des couleurs, que M. de Chateaubriand est grand poëte et grand magicien. A l'aide des sons et de certains mots bien placés, il produit des effets d'enchantement. Quand on sait tirer de tels effets de la prose, on a presque le droit de dédaigner les vers1.
1 « Il ne faisait aucun cas des vers contemporains; il a un mépris profond pour tout ce qui est vers, » assure Chênedollé, et je le crois. - Ce qu'on vient de dire de sa magie d'harmonie est vrai de son premier style et de son second; mais qu'il y a loin de là à son troisième et derner style, a celui des Mémoires d'Outre-tomoe qui sent quelque pe on bas-breton et qui ressemble partois a du Sidoine Apollinaire, tan c'est martelé ! « Je ne sais, disait un admirateur judicieux, mais je croirais que certaines pages qui portent la date de 1822 ont reçu une couche de 1836. » ↩
Cette douceur de chant respire dans tout ce que dira Chactas aux femmes muscogulges et dans tout ce que lui répondra Atala : « Je leur disais : Vous êtes les grâces du jour, et la nuit vous aime comme la rosée... » Puis il ajoute :
« Ces louanges faisaient beaucoup de plaisir aux femmes ; elles me comblaient de toutes sortes de dons ; elles m'apportaient de la crème de noix, du sucre d'érable, de la sagamité, des jambons d'ours, des peaux de castor, des coquillages pour me parer, et des mousses pour ma couche. Elles chantaient, elles riaient avec moi, et puis elles se prenaient e verser des larmes, en songeant que je serais brûlé. »
Je ne saurais pourtant laisser passer sans réflexion ces jambons d'ours qui peuvent être de la couleur locale, mais où je ne verrai jamais une beauté. Cette espèce de tatouage dans le style n'eșt, selon moi, que singulier et manque son effet; loin de faire illusion, il nous avertit que l'auteur est là derrière, qui n'est pas fâché de nous étonner sous prétexte d'être exact et fidèle, et cela aussi nous empêche d'être touchés sérieusement si nous en étions tentés.
C'est comme plus loin, quand il dira racontant sa traversée du désert avec Atala :
« Chaque soir nous allumions un grand feu, et nous bâtissions la hutte du voyage, avec une écorce élevée sur quatre piquets. Si j'avais tué une dinde sauvage, un ramier, un faisan des bois, nous le suspendions devant le chêne embrase, au bout d'une gaule plantée en terre, et nous abandonnions au vent le soin de tourner la proie du chasseur. Nous mangions des mousses appelées tripes de roches, etc., etc. »
Je veux bien qu'on soit exact en fait de couleur locale1, et même je le désire; mais il faut qu'alors le narrateur, surtout si c'est une aventure de sentiment et de passion qu'il nous raconte, soit exact d'un air naturel, sans paraître y viser et sans se piquer de trop faire attention à des hors-d'œuvre; il faut qu'il nous donne ces détails accessoires comme involontairement, comme étant plein de ses souvenirs et de tout ce qui s'y rattache, et non pas qu'il aille choisir exprès dans ces mêmes souvenirs et dans leur expression je ne sais quoi qui nous étonne, qui nous déconcerte, et qui ressemble toujours à une niche d'auteur qu'il nous fait.
1 Et encore on m'assure qu'il n'est pas exact en cela. Ce maigre lichen qu'on appelle tripes de roches n'appartient pas aux contrées que sont censés traverser Chactas et Atala, mais seulement à l'extrême nord et au Canada. Ayant lu ce détail dans quelque récit de voyageur, Chateaubriand aura cru que ces tripes de roches, transportées et plaquées la chemin faisant, seraient d'un effet merveilleux • Odyssée, livre Iv, vers 145. ↩
Je touche là un des points les plus essentiels de la Poétique naturelle. Jamais Homère, jamais les grands poëtes naturels n'ont de telles préméditations : quand un détail singulier ou même bizarre se mêle chez eux à l'expression d'un sentiment, c'est qu'il leur vient involontairement à la bouche, c'est que le trait sort de soi et que l'auteur n'y a pas songé. Jamais il ne s'arrêtera au milieu d'une émotion pour vous indiquer du doigt un tel détail.
Hélène, à un endroit touchant de l'Odyssée, s'appelle impudente et chienne'; mais ce mot lui échappe naturellement, et alors il ne choquait pas. Il choquerait aujourd'hui à bon droit, si un auteur mettait exprès un tel mot au milieu d'un passage pathétique pour faire preuve de couleur locale.
A la seconde époque, les Sophocle, les Virgile surtout, et ceux chez qui l'étude et la méditation se combinent au génie sont plutôt attentifs à éviter ces sortes de détails qu'à les rechercher; les grands poëtes primitifs ne les évitent ni ne les recherchent ; les seconds au contraire aimeront mieux négliger telle ou telle particularité trop saillante qui ne sera pas en harmonie avec l'ensemble de l'impression qu'ils veulent produire, et qui, bien qu'exacte, semblerait une faute de ton. Ils se souviennent du précepte :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Ils savent au besoin sacrifier les accessoires à l'unité d'intérêt et à la fusion des couleurs.
Mais à la troisième époque, sous prétexte de revenir à la première, on se met à rechercher ces détails singuliers qui pouvaient se rencontrer naturellement chez les premiers poëtes simples qui disaient tout : on croit revenir par cette affectation à plus de vérité, on ne fait que marquer son effort. On manque à l'unité vraie, en voulant à la fois toucher par la passion du récit et piquer l'attention par la curiosité du costume ou du paysage1.
1 Cet effort, habilement ménagé, se dissimule d'un air de bonne grâce et de vigueur chez le plus scrupuleux et le plus parfait des peintres modernes en ce genre, M. Mérimée. La singularité du trait exact joue et contraste à tout instant chez lui avec l'émotion vraie qu'il réussit, au moment voulu, à produire : il en résulte une contradiction piquante et qui sent sa malice. C'est un des secrets de sa rare manière qui est si terme, si distinguée, si rentrée, et qui excelle à exprimer la réalité, si ce n'est la nature. - Sur le point particulier qui nous occupe, la dif férence entre M. de Chateaubriand et M. Mérimée est celle-ci : chez M. Mérimée on a la réalité pure, même singulière, mais dans un tissu exactement serré et parfait. Chez M. de Chateaubriand, c'est l'idéal qui se pique par endroits de réalité; cette réalité est là tranchante et voyante, dressée comme en vedette au haut d'un mât. ↩
Cependant Atala apparaît pour la première fois à Chactas :
« Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'étais assis auprès du feu de la guerre avec le chasseur commis à ma garde. Tout à coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe, et une femme à demi voilée vint s'asseoir à mes côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière; à la lueur du feu un petit crucifix d'or brillait sur son sein. Elle était régulièrement belle ; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné dont l'attrait était irrésistible. Elle joignait à cela des graces plus tendres ; une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards ; son sourire était céleste. »
A propos de ce charmant portrait d'Atala nous avons déjà quelques remarques à faire et du même genre que celles qui s'appliquent au caractère de Chactas.
Voici donc Atala qui nous apparaît à première vue avec je ne sais quoi de vertueux et de passionné : il est difficile de dire ce que peut être dans cette circonstance ce je ne sais quoi de vertueux. L'auteur, ou du moins Chactas, assure qu'elle y joignait une extrême sensibilité qu'il distingue de la mélancolie profonde. Atala est-elle ou n'est-elle pas une Sauvage? Est-elle une personne civilisée? Je sais qu'elle est chrétienne par sa mère, mais il faut convenir qu'elle l'est par le vœu et par le désir plutôt que par l'esprit'. Elle dira d'elle-même qu'enfant elle croissait fière comme une Espagnole et comme une Sauvage. On laisse dire ces choses aux autres plutôt qu'on
Ce Christianisme d'Atala a été l'objet d'une remarque critique de Volney. Dans un des Eclaircissements qu'il a mis à la fin de son Tableau du Climat et du Sol des Elats-Unis (1803), le voyageur philosophe observe que les Sauvages n'ont jamais pris des missionnaires que des pratiques extérieures : « Mais le bon sens grossier de ces hommes n'a jamais pu se plier ou s'ouvrir à la croyance des dogmes incompréhensibles ; ils allaient à l'office et disaient le chapelet unique ment afin d'avoir le verre d'eau-de-vie et le pain qu'on leur distribuait et dont le don favorisait leur paresse. Je n'ai jamais oui citer aux États-Unis l'exemple d'un seul Sauvage réellement chrétien : aussi, lorsque chez nous un auteur préconisé a fondé l'intérêt d'un roman récent sui la dévotion presque monacale d'une Squa ou fille sauvagesse, il : manque à la règle des vraisemblances de laquelle naît cet intérêt ; mais s'il n'a eu en vue que de plaire à un parti et d'arriver à un but, il : par ailement réussi ; et c'est particulièrement le cas de dire : Tou chemin mène à Rome ! »
-les sait dire soi-même de soi. En un mot Atala, pas us que Chactas, n'a une physionomie morale, une et connaissable. C'est un mélange d'impressions, d'obrvations déjà raffinées, et de sentiments qui veulent re primitifs. Le Christianisme en elle est plaqué. M. Vit, comparant ces deux caractères à ceux de Paul et : Virginie, a mis en relief l'infériorité, à cet égard, des eux personnages du poëme de M. de Chateaubriand :
« Atala, dit l'excellent critique que nous ne pourrions qu'afiblir, est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de Paul et irginie. Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le reset d'un vœu prononcé par une autre; ici la mort préférée à mbre du mal, là le suicide, c'est-à-dire un crime réel préenant un crime imaginaire : j'ai le droit de parler ainsi, isque c'est au vœu coupable de sa mère, et non au devoir prescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne offre sa e en sacrifice. A la lettre, il est vrai qu'Atala elle-même a fait1 vœu, mais ce vœu lui a été arraché par la violence. L'inté-t du dénoûment est préparé dans Paul et Virginie par l'aiable histoire de leur enfance et de leurs amours; on les ›nnait l'un et l'autre; on a vécu avec eux; chacun d'eux a un ractere, une physionomie morale. Chactas et Atala n'en ont int, non pas même celle de leur patrie; s'ils sont trop sauges pour des prosélytes de la civilisation, ils sont trop civiles pour des sauvages; leur langage mêle constamment et ns aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées ostraites et générales des Européens du xIxe siècle. Cette ème Atala qui dit, en parlant de sa mère : « Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais, » le dira plus tard : « Sentant une Divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette Divinité se fut anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde hactas dit quelque part « qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il aimait déjà comme le soleil, » et ue « le Génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée « de la senteur des pins; » à la bonne heure, quoiqu'il so étrange que l'homme qui a conversé avec Fénelon et qui r produit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse er core s'exprimer ainsi : qu'il soit donc sauvage tant qu'il l plaira; mais qu'après avoir parlé de « la chevelure bleue d Génie des airs, » il ne vienne pas nous dire, en parlai d'Atala, « qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de ve tueux et de passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'el joignait à cela des grâces plus tendres, et qu'une extrên sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait da ses regards; » surtout qu'il se garde bien de dire au mission naire : «Périsse le Dieu qui contrarie la nature ! » Les homm de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de nature; ce mot n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il exista pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que l donne Chactas¹. »
1 Études sur la Littérature française au XIX° Siècle, tom page 267 (1849). ↩
M. Vinet remarque encore très-justement que les d tails qui nous sont présentés dans le roman sur le cara tère et sur les actions d'Atala ne répondent pas à l'id compliquée qu'en veut donner Chactas : « C'est ainsi q ce dernier nous parle de l'élévation de l'âme d'Atala dans grandes choses, et de sa susceptibilité dans les petites; c'‹ ainsi qu'Atala elle-même, au lit de mort, s'accuse d'av« beaucoup tourmenté Chactas par son orgueil et par ses « prices. » C'est là, disait l'abbé Morellet, la confessi d'une coquette très-civilisée. Ce sont du moins des nua ces qui appartiendraient à un caractère de femme monde, à un personnage de roman européen; mais on demande en quoi l'Indienne Atala a pu prêter à c éloges ou à ces reproches, et comment même son ama ou elle ont pu en concevoir l'idée si pleine d'analyse, cela en quelques jours de marche dans le déser
2 En vingt-sept jours, si l'on compte depuis leur fuite; ou bier con d'ala auvera capi compter depuis a prêt re appas au chevalier Des Grieux ( du 28 d'un mois au 29 du mois suivant) dans son premier séjour à Paris, pour croire connaître à fond Manon Lescaut. Ce sont là des illusions de la passion qui se figure que quelques jours sont une éternité. Aussi est-ce l'expression de Chactas qui est à reprendre, plutôt que son idée même.
Voilà bien des critiques et j'en ferai peut-être encore en continuant. Dh bien ! tel est le charme, telle est la puissance du talent que, toutes ces choses dites et sues à l'avance, on est enlevé malgré soi, entraîné, enivré en relisant Atala. J'ai voulu relire tout à côté Paul et Virginie : là l'émotion pure, naturelle, graduelle et continue, comme une source qui sort du rocher et qui serpente longtemps dans la vallée natale avant de devenir une cascade ou un neuve écumant. Puis peu à peu, au milieu des plus douces larmes, le trouble naissait; il vous prenait insensiblement au cœur, amené et ménagé toujours par de vagues pressentiments; la scène s'agrandissait, la passion régnait poignante, déchirante, mais idéale encore : alors éclatait l'horreur des dernières scènes, la sublimité si exacte et si vraie de cette incomparable tempête; et toujours le pathétique, l'idéal de la décence et de la pudeur, mêlé et fondu jusque dans le terrible! - Eh bien ! malgré tout, Atala gardait non pas son charme (c'est un mot trop doux et que j'aime mieux laisser à Virginie), mais son ascendant troublant; au milieu de toutes les réserves qu'une saine critique oppose, la flamme divine y a passé par les lèvres de Chactas ou de l'auteur, qu'importe? il y a de la grandeur même dans la convulsion. L'orage du cœur y vibre et y réveille les echos les plus secrets. On y sent le philtre, le poison qui, une tois connu, ne se guérit pas; on emporte avec soi la flèche empoisonnée du désert.