Publication des études poétiques
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La meilleure des consolations, quand on éprouve une petite souffrance d'amour-propre, c'est de produire : il y a dans la production poétique surtout une satisfaction douce et intime qui guérit et qui apaise. Le succès des premières Méditations avertit Chênedollé que l'âge des succès purement littéraires n'était point clos et fermé à jamais par la politique, comme il l'avait craint long-temps, et en 1820 il se risqua à publier son volume d'Etudes poétiques. C'était le recueil de ses anciennes Odes d'il y avait vingt-cinq ans, sur Klopstock, Buffon, Michel-Ange ; mais il y avait ajouté bien des pièces nouvelles, pleines de fraîcheur et de vérité. Le dernier Jour de la Moisson, le Tombeau du jeune Laboureur, la Gelée d'Avril, étaient des inspirations nées de la vie des champs, et qui gardaient en elles comme une douce senteur des prairies normandes1. On n'a jamais mieux rendu l'aspect de la campagne et des vergers en avril :
1 Chênedollé se plaisait à relire souvent le Prædium rusticum de Vanière, et il disait: « On respire dans le Prædium rusticum je ne Et, prenant dans la plaine un essor plus hardi, Ondoyait à côté du trèfle reverdi. La cerisaie en fleurs, par avril ranimée, Emplissait de parfums l'atmosphère embaumée, Et des dons du printemps les pommiers enrichis Balançaient leurs rameaux empourprés ou blanchis. Espérance trompeuse! la sérénité même du ciel a caché le danger; le faux éclat d'une nuit perfide est décrit avec une rare élégance : Mais du soir, tout à coup, les horizons rougissent; Le ciel s'est coloré, les airs se refroidissent; Et l'Étoile du nord, qu'un char glacé conduit, Étincelle en tremblant sur le front de la Nuit. Soudain l'âpre Gelée, aux piquantes haleines, Frappe à la fois les prés, les vergers et les plaines, Et le froid Aquilon, de son souffle acéré, Poursuit dans les bosquets le Printemps éploré. C'en est fait ! d'une nuit l'haleine empoisonnée A séché, dans sa fleur, tout l'espoir de l'année¹. sais quelle bonne et suave odeur de ferme et de labourage qui n'est pas au même degré dans les Géorgiques (Redolet campos et prata et rusticationes). » Je lui laisse la responsabilité de son jugement et de sa préférence, mais le sentiment général est vrai. Son joli tableau, la Gelée d'Avril, est comme du Vanière rajeuni. ↩
Le froment, jeune encor, sans craindre la faucille,
Se couronnait déjà de son épi mobile,
1 Un poëte de l'école moderne a fait un sonnet où la fleur d'Avril est également célébrée ; ces petites pièces du xixe siècle se peuvent rapprocher de l'Avril de Remy Belleau. Voici le sonnet, qui sent son Pétrarque : Non, je n'ai point perdu mon année en ces lieux : Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée ; Une Absente chérie, et toujours plus aimée, A seule, en les fixant, épuré tous mes feux. Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux, J'avais sous ma fenêtre, en avril embaumée, De pruniers blanchissants la plaine clairsemée ; - Sans feuille, et rien que fleur, un verger gracieux !
Mais, de toutes les pièces des Études, le Clair de lune de Mai me semble la plus heureusement touchée, la plus revêtue de mollesse et de rêverie :
Au bout de sa longue carrière,
Déjà le soleil moins ardent Plonge, et dérobe sa lumière
Dans la pourpre de l'occident.
La terre n'est plus embrasée
Du souffle brûlant des chaleurs,
Et le Soir aux pieds de rosée
S'avance, en ranimant les fleurs.
Sous l'ombre par degrés naissante,
Le coteau devient plus obscur,
Et la lumière décroissante Rembrunit le céleste azur.
Parais, ô Lune désirée !
Monte doucement dans les cieux :
Guide la paisible Soirée Sur ton trône silencieux.
Amène la brise légère
Qui, dans l'air, precede tes pas,
Douce haleine, à nos champs si chère !
Qu'aux cités on ne connaît pas.
A travers la cime agitée Du saule incliné sur les eaux,
J'avais vu bien des fois Mai, brillant de verdure, Mais Avril m'avait fui dans sa tendre peinture : Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu !
Car ici j'ai vécu fidèle dans l'absence,
Amour ! et sans manquer au chagrin qui t'est dû, J'ai vu la leur d'Avril et rappris l'innocence.
Verse ta lueur argentée, Flottante en mobiles réseaux.
Que ton image réfléchie Tombe sur le ruisseau brillant, Et que la vague au loin blanchie Roule ton disque vacillant !
Descends, comme une faible aurore, Sur des objets trop éclatants ; En l'adoucissant, pare encore La jeune pompe du Printemps.
Aux fleurs nouvellement écloses Prête un demi-jour enchanté, Et blanchis ces vermeilles roses De ta pâle et molle clarté !
Et toi, Sommeil ! de ma paupière Écarte tes pesants pavots !
Phébé ! j'aime mieux ta lumière Que tous les charmes du repos.
Je veux, dans sa marche insensible, Ivre d'un poétique amour, Contempler ton astre paisible Jusqu'au réveil brillant du jour.
D'autres pièces seraient à noter pour le dessin et la vigueur1. Chênedollé, dans ses odes de date récente affectionne la stance de quatre vers; on sent qu'il viserait difficilement à plus de complication dans le jeu. Sa lyre n'a que les quatre cordes; mais il en touche avec justesse et sentiment, avec fierté et quelquefois avec grâce. Ce volume d'Études forme véritablement l'anneau de transition de l'ancien genre avec la manière des générations poétiques nouvelles1. Le faire de Chênedollé rappelle par moments celui de Le Brun. Par exemple, pour exprimer une pluie d'orage, il dira : « Des Hyades l'urne effrénée...., » et en parlant de l'Océan :
1 Le goût de chacun se décèle dans les préférences. Népomucène Lemercier, à qui il avait envoyé son livre, lui écrivait : « Parmi la quantité de beaux morceaux que j'ai remarqués dans vos Études lyriques, je ne saurais trop hautement distinguer celui que vous intitulez le Gladiateur mourant : verve, élévation, originalité, il réunit tout. » ↩
1 M. Auguste Desplaces l'a déjà remarqué ( article sur Chénedollé dans la Revue de Paris de mai 1840, tome XVII, 3° série). ↩
L'homme ne marche point dans tes routes humides ;
Tes orageux sentiers et tes plaines liquides Ne souffrent pas longtemps ses pas injurieux...
Il serait volontiers de l'école des expressions créées, si tant est qu'il y ait une telle école; mais il sait se garder de l'abus2. Un sentiment touchant, et qui revient sous plus d'une forme chez le poëte, c'est que la bouillante énergie de ses jeunes saisons s'est refroidie avant le temps dans son sein :
2 Après avoir rappelé le jugement de Fontanes et de Joubert sur Le Brun, qui est un poëte de mots, ce qui n'est pas peu, il ajoute pour son propre compte, livrant ainsi son secret : « J'aime les mots sonores ; les mots pleins, pompeux, harmonieux, ont droit de me plaire, même sans idées. Ils me charment par le seul effet du pouvoir musical ; ils exercent sur mon oreille un empire inconcevable. Voilà pourquoi Thomas, Buffon, J.-J. Rousseau me plaisent tant. Les mots dans leurs écrits ont une véritable magie. » Ce goût du pompeux, dans Chènedollé, combattait et contrariait un peu celui de la douceur et de la simplicité rurale qu'il avait aussi. ↩
Oui, bien que loin de la vieillesse, Je ne sens plus l'ardeur de mes premiers transports; La Muse se retire, et l'avare Permesse
Me refuse ses doux trésors.
Plus froid, sans être encor débile, Je ne sens plus en moi brûler le feu sacré ; Le Genie en mon sein, trop souvent immobile,
Ne s'éveille plus inspiré.
A peine une flamme inégale Ranime dans mon sang un reste de vigueur, Et de rares éclairs, jetés par intervalle,
Vient encore échauffer mon cœur.
Ce sentiment de desséchant regret et d'attente stérile, le plus contraire à l'orgueilleux témoignage que se rendait jadis à lui-même le vieux Malherbe, nous le surprenons encore au vif dans une page manuscrite où le poëte s'épanche :
« 1er septembre (1823).
« Voici les jours de l'inspiration qui arrivent, voici la saison de la poésie, de la meditation, de l'enthousiasme. Produiront-ils quelque chose? Cette saison si poétique sera-t-elle stérile? Ai-je passé le temps de l'inspiration? N'y a-t-il plus de beaux vers pour moi? Poésie, belle comme l'amour et douce comme l'espérance, m'as-tu fui sans retour? Ne connaîtrai-je plus tes chastes ardeurs et tes célestes ravissements?... Suis-je devenu tout à fait terrestre, et mon âme dépouillée de tes ailes ne doit-elle plus que ramper sur la terre? - O Poésie, que j'ai tant aimée, remets-moi encore une fois sous ton charme! Frappe-moi encore une fois de ton sceptre d'or; fais-moi encore entendre une fois ta voix pénétrante et divine! Encore une de tes inspirations, et je meurs content!»
N'avez-vous jamais vu un arbre qui, touché de la foudre et découronné avant le temps, ne produit plus assez de feuillage pour cacher les jeunes nids dans ses rameaux, et qui ne sait plus que résonner d'un seul ton au vent d'automne?
Chaque année il était comme René : il entrait avec anxiété dans le mois des tempêtes.
Enfin, les derniers vers trouvés sur un album, et intitules Amertume, nous redisent la même plainte: la grande tempête d'automne était venue et ne lui avait rien apporté :
Eh quoi! terrible hiver, redoutable tempête !
Vainement vous avez éclaté dans les airs !
Vos longs mugissements ont passé sur ma tête, Sans réveiller en moi le saint amour des vers !
J'ai pu voir sous les coups de la vague écumante
Blanchir le cap grondant et l'écueil éloigné, Et je suis resté sourd au cri de la tourmente
Qui n'a point eu d'écho dans mon sein indigné!
Ah ! oui, la poésie est morte dans mon âme!
Sur mon front j'ai senti s'éteindre ses rayons, Et le génie ingrat, en m'enviant sa flamme, Dans mes débiles mains a brisé mes crayons.
De cet ensemble de qualités, de nobles efforts et de tourments, nous serions assez tenté de conclure comme le poëte lui-même, qui se jugeait en disant : Chênedollé est le Girodet de la poésie. « C'est en effet, ajoute-t-il, le peintre avec lequel je crois que j'ai le plus de rapports. »