Poétique élevée de Chateaubriand
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rie du genre, - la Delphine de Mme de Staël sont de s nans proprement dits, développes en sentiments, en alyses, et nous offrant le progrès successif et lent d'une nation et d'une pensée : il faut que cela ressemble le as possible à la réalité, pour faire illusion. Il y a de Tandon, ou il faut qu'il y ait au moins un air d'abandon ns le roman. Dans le poëme l'art intervient tout d'ard et ne craint pas de se montrer un peu : il dispose la marche, il la coupe, il la cadence avec rhythme; il relève quand elle serait près de s'affaisser. Il mesure ême les larmes, et son but n'est point de trop éplorer n héroïne ni d'amolir son lecteur :
« Je dirai encore, écrivait M. de Chateaubriand dans sa preière Préface d'Atala, je dirai que mon but n'a pas été d'archer beaucoup de larmes; il me semble que c'est une danreuse erreur avancée, comme tant d'autres, par M. de Volire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. y a tel drame, dont personne ne voudrait être l'auteur, et un dechire le cœur bien autrement que l'Enéide. On n'est oint un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. es vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur 1.
'Il a redit la même chose dans l'un de ses articles sur Shakspeare Mercure du 25 prairial an X, 14 juin 1802). M. de Chateaubriand, en arlant ainsi, est dans le vrai de sa nature d'artiste. C'est lui qui disait ses heures de franchise : « Je n'ai jamais pleuré que d'admiration. » disait encore qu'il n'avait jamais pu lire ni réciter sans pleurer 1 première scène d'Athalie :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel...
a théorie de Lamartine est tout autre : « Le sublime lasse, dit-l, e veau trompe ; le pathétique seul est infaillible dans l'art. Celui rui sait allendrir sait tout. Il y a plus de génie dans une larme que lans tous les musées et dans toutes les bibliothèques de l'univers. » Les Con idences, livre VIII.) Les deux théories, ainsi mises en regard, marquent bien la différence et, jusqu'à un certain point, l'antipathie des deux talents. A les bien prendre, elles ont l'une et l'autre C'est Priam disant à Achille : « Juge de l'excès de mon r heur, puisque je baise la main qui a tué mes fils. » C'est seph s'écriant : « Je suis Joseph votre frère que vous avez ve pour l'Egypte. » Voilà les seules larmes qui doivent mo ler les cordes de la lyre et en attendrir les sons. Les M sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs ti par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un se dessein de s'embellir. i
Nous saisissons à l'instant un côté nouveau et tout à inattendu dans cette Poétique de vrai poëte qu'appor l'auteur d'Atala: c'est le côté d'art élevé, revenant à l tique, sortant décidément du Diderot, du Marmonte de tout ce procédé vulgaire au fond, prosaïque, don XVII® siècle, et Voltaire lui-même si plein de tact p sonnel, de tact social, - et Rousseau si plein de chai et de sensibilité naturelle, - n'avaient pas su s'affrane dans la composition. Nous avons affaire ici à quelqu qui a lu la Bible, qui a lu Homère, et qui en a senti grandeur; qui essayera d'en reproduire les effets à manière et moyennant transposition; qui cherchera soignera avant tout la noblesse de la ligne, du conto de l'attitude, et qui aspirera à faire passer dans ses bleaux quelque chose du groupe sophocléen.
L'inconvénient, c'est d'avoir à chercher ces beau simples ou grandioses en y remontant avec effort, plu que de les rencontrer directement et de première'ven mais cet inconvénient, à peu près inévitable, devient des caractères inhérents à toutes les secondes et trois mes époques; et c'est pour cela que nous ne sommes en 1800 à l'aurore d'un grand siècle, mais seulement début de la plus brillante des périodes de déclin.
leur justesse; elles ont aussi leur excès. L'une a conduit Chateaubri à tendre la lyre jusqu'à la raidir; l'autre a mené Lamartine à l'atten jusqu'à l'énerver.
une grande époque, laquelle pourtant était à quels égards une époque seconde, Fénelon avait retrouvé l'étude, par la puissance d'imitation1, mais sans apence d'effort, ni même de réflexion, et il avait épandans son Télémaque le sentiment de ces primitives utés.
1 Expression de M. Villemain, qui excelle à ces alliances de mots. ↩
quand j'ai dit que nul écrivain au xvIe siècle n'avait ssenti cette Poétique élevée et tout à fait digne de son n, que Chateaubriand remettait en lumière, je me mpe ; il y en avait un qui l'avait retrouvée dans la proue avec plus d'art que Fénelon, et pourtant comme lui ec une sorte de simplicité instinctive : je veux parler Bernardin de Saint-Pierre et de sa chaste et idéale anière se couronnant volontiers de l'image antique et eunie. Mais la discrétion et la fusion même où cet art tait offert avaient empêché d'en remarquer tout le prix. M. de Chateaubriand se présentait donc comme noteur; il savait ce qu'il avait voulu faire, et il le disait. Atala commence par un Prologue où la nature de l'Aérique septentrionale est décrite en quelques pages. › Meschacebé (nom plus harmonieux du Mississipi) aparaît dans sa majesté et comme une conquête nouvelle › la poésie, qui ne craint pas d'y ajouter à l'instant ses copres merveilles :
« Ce dernier fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, rose une délicieuse contrée, que les habitants des Etatsnis appellent le nouvel Éden, et à qui les Français ont laissé : doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du eschacebé, le Missouri, l'Illinois, l'Akansa, l'Ohio, le Wabahe2, le Tenase, l'engraissent de leur limon, et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des luges de l'hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans tiers de forêts, le Temps1 assemble, sur toutes les sources, arbres déracinés : il les unit avec des lianes, il les cime avec des vases, il y plante de jeunes arbrisseaux, et lance ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, radeaux descendent de toutes parts au Meschacebé. Le vi Fleuve s'en empare, et les pousse à son embouchure, pou former une nouvelle branche. Par intervalle, il élève sa grai voix, en passant sous les monts, et répand ses eaux débord autour des colonnades des forêts et des pyramides des to beaux indiens : c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est t jours unie à la magnificence dans les scènes de la nature: tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les ca vres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants téraux remonter, le long des rivages, des îles nottantes pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent com de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, ‹ flamants roses, de jeunes crocodiles2 s'embarquent, pas gers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant vent ses voiles d'or, va aborder, endormie, dans quelque a retirée du fleuve. »
2 Le Wabash, et non Wabache, est un des confluents, non du Mississipi, mais de l'Ohio. Quant au Tenase, il s'agit sans doute du Tennessee, lequel est encore un des confluents de l'Ohio. (J'emprunte ces critiques et observations de fait à deux Lettres qui ont paru 1832 et 1835 dans l'Invariable, nouveau Mémorial catholique, 1 blie à Fribourg, et que M. de Saint-Mauris a fait réimprimer en 183 j'en ai déjà dit un mot à la page 130.) ↩
1 Je prends ici le texte de la première édition d'Atala com phis caractéristique, et je le puis d'autant mieux qu'aucune de n criliques ne portera sur les points où l'auteur a fait des chang ments. ↩
2 Il a un faible pour les crocodiles qui reviendront souvent sous plume, et il veut ici les rendre interessants. Les hérons bleus, et st tout les flamants roses, sont très-contestés ; il n'y en a jamais ‹ dit-on, dans ces contrées. Le poëte s'amuse. ↩
Sommes-nous dans l'Amérique du Nord? Somme nous aux mers de Délos où nous voyons voguer u théorie? - Suit un tableau des deux rives le pl
traordinaire et le plus contrasté qui se puisse imaner 1 : sur le bord occidental rien que des savanes qui déroulent à perte de vue, des ondulations de verdure 'infini, et des prairies sans bornes « où l'on voit errer l'aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles uvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant s flots à la nage, se vient coucher parmi les hautes orbes dans une île du Meschacebé : à son front orné de eux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous co prendriez pour le dieu mugissant du fleuve, qui jette n œil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage condance de ses rives. »
Le Rhin tranquille et fier du progrès de ses eaux, tous os vieux fleuves ne sont que des nains auprès de ce hieux bison chargé d'années, lequel, avec son énorme osse de graisse au-dessus du col, devient tout d'un coup lajestueux et domine le fond de l'immense paysage : ce ont là des jeux et des artifices de cette imagination magique qui tire effet et, jusqu'à un certain point, beauté ‹ tout Seulement il nous devient sensible déjà comme é demment elle arrange. Continuons d'assister au dévelo pement du tableau ; le texte dans son étendue est indi pensable à notre commentaire :
Le contraste entre les deux rives, assure-t-on, n'est ni aussi comlet ni aussi admirable qu'il le suppose. Les savanes ne sont pas toutes d'un côté, ni les forêts toutes de l'autre; à l'ouest comme à l'est ce ont les forêts qui dominent. Il est probable que, durant ses huit mois e séjour en Amérique, M. de Chateaubriand n'avait réellement pas eussé jusqu'au Mississipi ; il s'était borné à descendre un peu le cours e l'Ohio, et il avait généralisé la vue en exagérant, et en jetant à prousion ensuite les teintes méridionales : « On voit bien, dit une Revue méricaine, qu'il voudrait donner à penser qu'il a longtemps vécu armi nos Indiens et beaucoup voyagé dans nos déserts, et en partiulier qu'il est très-familiarisé avec la Louisiane, le Mississipi et les Morides; mais cela est impossible. Ses scènes de description dans 1tala et dans les Natches sont entièrement fausses. Une personne capable de peupler les bords du Mississipi de perroquets, de singes st de flamants, ne peut jamais y avoir été, et quoiqu'il semble propable qu'il a fréquenté nos forêts dans la direction du Niagara, et qu'il 1 vu quantité de ces Indiens qui alors étaient nombreux des deux côtés de la ligne du Canada, il ne semble point croyable qu'il ait été au sud-ouest, dont les aspects sont si différents, etc... » (American quarterly Review, décembre 1827.)
« Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle chan tout à coup sur la rive opposée, et forme un admirable co traste. Suspendus sur le cours des ondes, groupés sur les 1 chers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, d arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de to les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans l airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sa vages, les bignonias, les coloquintes s'entrelacent au pied ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrém des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier l'alcée1, en formant mille grottes, mille voûtes, mille por ques. Souvent égarées d'arbre en arbre, ces lianes traverse des bras de rivières, sur lesquelles elles jettent des ponts des arches de fleurs : alors les chaînes de feuillage, les pomm d'or, les grappes empourprées, tout pend en festons sur l ondes. Du sein de ces massifs embaumés, le superbe magno élève son cône immobile; surmonte de ses roses blanches, domine tous ces berceaux, et n'a d'autre rival que le palmie qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de ve dure.
1 M. Alfred de Vigny s'est souvenu de cette description fantastiq et de ces noms harmonieux dans sa comparaison du Colibri, l'un d beaux morceaux d'Eloa : Comme dans les forêts de la Louisiane etc. ↩
« Pour embellir encore ces retraites, l'inépuisable main « Créateur y fit une multitude d'animaux, dont les jeux et l amours répandent la vie de toutes parts. De l'extrémité d avenues on aperçoit des ours enivrés de raisin qui chancelle sur les branches des ormeaux2 ; des troupes de cariboux gnent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l'ésseur des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes giniennes de la grosseur d'un passereau, descendent sur gazons rougis par les fraises; des perroquets verts à tête ne 1, des piverts empourprés, des cardinaux de feu, grim-t, en circulant, au haut des cyprès ; des colibris étincellent le jasmin des Florides, et des serpents-oiseleurs sifflent susadus aux dômes des bois, en s'y balançant comme des fess de lianes. »
2 On a beaucoup ri de ces ours. L'auteur a beau les justifier, mo trer qu'ils ne sout pas de son invention, ils paraitront toujours sing rs; car si le fait n'est pas de son invention, l'image qu'il en tire, la sture où il les met, est bien sortie en propre de son imaginative. ↩
Remarquez ! toujours l'image finale qui panache le tout ; ez Bernardin de Saint-Pierre elle se contentait de couner. - Et tandis que sur l'autre rive, du côté des sanes, tout est silence et repos, ici au contraire tout est ouvement, harmonie, murmure, ramage bigarré de uleurs et de chants :
‹ Mais quand une brise vient à animer toutes ces solitudes, balancer tous ces corps flottants, à confondre toutes ces sses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les meurs, réunir tous les murmures, alors il sort de tels uits du fond de ces forêts, il se passe de telles choses aux Ix que j'essayerai en vain de les décrire à ceux qui n'ont ant parcouru ces champs primitifs de la nature. »
l suffit déjà de ces premières pages. Ne sentez-vous s que l'enchantement est commencé et qu'il opère? Après cette peinture d'avant-scène, les personnages nt introduits : le premier, qui est un vieillard nommé actas (c'est-à-dire voix harmonieuse, comme si c'était nom grec), et qui va raconter sa propre aventure, a eu s circonstances fort singulières dans sa vie. Il a dans sa ânesse visité l'Europe : « Retenu aux galères à Marseille par une cruelle injustice, rendu à la liberté, présent Louis XIV (car la scène d'Atala est censée se passer s‹ Louis XIV, et celle de René en plein Louis XV!), i conversé avec tous les grands hommes du siècle et assi aux fêtes de Versailles, aux tragédies de Racine ( qui est un peu fort), aux oraisons funèbres de Boss (de plus en plus étonnant !) ; en un mot le Sauvag contemplé la société à son plus haut point de sple deur1. »
* Ces perroquets à tête jaune ne se trouvent pas plus dans le pays e les flamants roses de tout à l'heure.
1 Je m'en tiens au Chactas d'Atala, sans remonter, dans les Natel au récit détaillé qu'il fait de son voyage à la Cour de Louis XIV, r qui est bien ce qui se peut imaginer de plus incroyable, de plus biza et, tranchons le mot, de plus grotesque. Il s'y trouve à tout moment grotesque et du charmant. Le souper de Chactas chez Ninon, où il des choses presque insensées (comme de le montrer au courant du t cul infinitésimal alors inventé par Newton et Leibniz), se termine une réflexion sur les passions qui est de la poésie la plus neuve et d' admirable beauté. ↩
Nous saisissons ici, au milieu de la pompe et de y magnificence, le défaut de l'auteur, qui a le don, le tale mais aussi la manie de grouper. Il groupe, dans cette de Chactas, des circonstances extraordinaires et dis rates, ou du moins trop éloignées et trop singulières p‹ que leur assemblage puisse paraître naturel, de mé que tout à l'heure, dans la description des forêts, il gr pait des accidents trop rares, trop singuliers et trop fr pants pour être présentés comme habituels. Ce Chac qui a assisté aux pièces de Racine est du même or que ces ours enivrés de raisin, qui chancellent sur branches des ormeaux. Sans doute c'est possible; il même certain que ce dernier accident arrive pour ‹ ours de petite espèce qui sont dans les forêts de l'Amé que du Nord, qui aiment le raisin, qui s'enivrent, qu'on prend de cette façon. Mais l'auteur, en n'expliqu: pas la chose, en ne la réduisant pas à ce qu'elle est da
réalité, mais en la forçant à plaisir, en nous donnant à coire que ce sont de gros ours, des ours ordinaires, qu'on it ordinairement dans cette position de buveurs chancents au haut des branches, et qui font perspective habitelle à l'extrémité des avenues , s'est heurté à l'invraiemblable ; de même quand il nous donne à entendre que : Sauvage Chactas a été l'hôte familier de Fénelon et a oute comme familières les beautés de Bossuet ou de Raine, il passe toutes les bornes et nous avertit que nous omnes dans le fictif et le composite. Même dans le oëme, j'aimerais plus de vérité.
Nous touchons ici à la clef, à l'une des clefs du procédé e M. de Chateaubriand, à l'un de ses défauts les plus rillants et les plus saillants. Il importe d'abord d'y inister et de le bien définir. Que M. de Chateaubriand xcelle à choisir, à rassembler vingt traits épars dans observation et à en composer un tableau achevé où rien e manque, je suis loin de le nier, et c'est là une des loires de son pinceau. Nous n'avons pas oublié ce manifique et parfait tableau du camp romain en Germanie ans le récit d'Eudore, où chaque trait concorde si jusement à son point et vient accomplir l'ensemble. J'admire donc et je salue les succès du grand peintre, mais e note l'excès et l'abus de la manière.
Les critiques qu'on a faites des premières pages d'Atala, [uant au peu de fidélité du dessin et des couleurs, nous lémontrent que l'auteur n'a pas cherché l'exactitude pitoresque réelle ; qu'après une vue générale et rapide, il t remanié d'autorité ses souvenirs et disposé à son gré es riches images, réfléchies moins encore dans sa mémoire que dans son imagination; qu'il ne s'est pas fait aute de transporter à un fleuve ce qui est vrai d'un autre, de dire du Meschacebé ce qui serait plus juste de l'Ohio, d'inventer en un mot, de combiner, d'agrandir; il a fuit acte de poëte et de créateur '. Ses amis de 1800 avaie raison de dire de lui à cet égard : « Chateaubriand pei les objets comme il les voit, et il les voit comme il l aime. » Il faut bien certes accorder quelque chose à magie du talent. L'imagination des grands poëtes et pei très est comme un lac où les objets naturels se réfléch sent, mais où ils se réfléchissent avec quelques conditio nouvelles qu'ils n'ont pas strictement dans la réalité. est parlé dans un vieux roman français2 d'une fontai merveilleuse dans laquelle se réfléchissait tout un verge non pas seulement les objets du bord, mais tous les a bres, fleurs et buissons contenus dans l'enclos, si éloign qu'ils fussent : l'imagination du grand peintre-poëte e un peu ainsi. Douée d'une force pareille à celle du cris! merveilleux, elle rapproche, elle détache, et va saisir l objets en les réfléchissant; elle les groupe; elle compo en un mot le paysage, au moment même où elle le rei en couleurs fidèles. Voilà ce qu'il faut se dire toutes l fois que l'on considère les tableaux de la nature réfléch dans une imagination ou une sensibilité d'artiste; ce n' pas un miroir parfaitement uni et simple, c'est toujou un miroir plus ou moins enchanté. Qu'il le soit du moi de manière, en nous émerveillant, à ne pas trop fore les vrais rapports, et à paraître respecter ces douces ha monies naturelles qui ne sont ennemies ni de l'éclat de la grandeur.
2 Le Roman de la Rose. ↩
La nuance que j'ose désirer peut paraître subtile, m: elle n'est pas vaine; j'en ai pour garants les plus gran des noms de poëtes restés chers à la mémoire des ho›
Les poëtes ne font guère autrement; et Lamartine, à sa manif n'a fait autre chose, dans certains paysages alpestres de Jocel qu'assembler des contrastes et des impossibilités que savent dénor au premier coup d'œil les personnes habituées à la vie des montage mes : je voudrais qu'on pût dire du talent qu'il est un enchanteur toujours, et jamais un imposteur.
Les images chez M. de Chateaubriand sont belles, éclatantes, grandioses, mais elles concourent souvent à former un groupe un peu raide et un peu factice à la manière de la peinture de l'Empire, à la manière des groupes de David ou de ce Girodet qui a si bien traduit aux yeux Atala. La nature se groupe aussi, mais moins artistement, avec des formes et dans des poses d'un relief moins accusé ; s'il faut presque toujours que l'art intervienne pour accomplir ce qui n'est que commencé et épars dans la nature, s'il faut qu'il lui prête un peu la main pour mieux detacher le tableau, il ne faut jamais qu'il lui prête main-forte, pour ainsi dire. Le coup de ciseau qui achève la statue naturelle doit être délicat et souvent insensible.
Ceci rappelle un mot de Bernardin de Saint-Pierre qui touche au vif Chateaubriand et qui jette du jour sur les rapports exacts qu'ils ont entre eux. Un matin de 1810, un jeune Suisse1 arrivé depuis peu à Paris et adorateur des œuvres de Bernardin de Saint-Pierre alla à lui; et comme font les jeunes gens tout pleins de leur enthousiasme, il l'assiégeait de questions curieuses sur ses écrits, sur sa manière de composer, et il en vint ensuite à lui demander ses jugements sur les ouvrages célèbres du jour: « Que pensez-vous de M. de Chateaubriand?» - Je l'ai peu lu, répondit Bernardin de Saint-Pierre (les grands auteurs une fois arrivés à la gloire se lisent et ne lisent guère qu'eux-mêmes), je n'en ai lu que des extraits; mais il a l'imagination trop forte. » Ce mot est juste et charmant, et je l'aime mieux que cet autre mot qui serait injuste et qu'on lui a prêté : « Oh ! moi, la nature ne m'a donné qu'un tout petit pinceau, mais M. de Chateaubrianc a une brosse1. » Bernardin de Saint-Pierre a bien p dire les deux mots qui ont au fond le même sens, mai tenons-nous-en au premier.
1 M. Henri Piguet. (Voir Portraits littéraires, tome II, page 137, 1844, et page 139 de la dernière édition, 1862.) ↩
1 Voici toute l'anecdote : « Malgré le charme et la douceur répandi dans ses écrits, Bernardin de Salut-Pierre avait, comme on sait, u amour-propre fort irritable. A l'époque de la publication et de la grano vogue du Genie du Christianisme, il fut invité à un diner très-non breux. Pendant le repas, tous les convives s'extasièrent à l'envi sur mérite du nouvel ouviage. A la fin, on voulut bien cependant s'ape cevoir que l'auteur de Puul el Virginie était présent, et on lui adres: quelques paroles obligeantes. Il répondit que l'on etait bien bon c se rappeler ses ouvrages; qu'ils ne pouvaient, sous aucun rapport, et mis en parallèle avec le Génie du (hristionisme; que la nature ne l avait donné qu'un petit pinceau, tandis que M. de Chateaubriand ava une brosse. » (Rerue Britanique, 1826, tome VII, page 357, extra du New monthly Maguzine.) - Le peintre Vien disait, mais plus dot cement, de son elève David qui le détrôna : « J'ai entr'ouvert la port David l'a poussée. » ↩
Pour corriger cependant l'effet de ces mots dont l mois dur est encore piquant, je veux citer d'autres ju gements pleins de grâce et de justesse sur tous deux, de jugements sortis de cette petite société d'élite dont j'a parie. Dans une conversation avec Chênedollé, le 2 févrie 1807, Joubert disait :
« L'ouvrage de M. de Saint-Pierre ressemble à un statue de marbre blanc, celui de M. de Chateaubriand : une statue de bronze fondue par Lysippe. Le style d premier est plus poli ; celui du second plus coloré. Cha teaubriand prend pour matière le ciel, la terre et les en fers : Saint-Pierre choisit une terre bien éclairée. Le styl de l'un a l'air plus frais et plus jeune ; celui de l'autre l'air plus ancien : il a l'air d'être de tous les temps. Sain Pierre semble choisir ce qu'il y a de plus pur et de plu riche dans la langue : Chateaubriand prend partout, mêm dans les littératures vicieuses ; mais il opère une vrai 'ansmutation, et son style ressemble à ce fameux métal ui, dans l'incendie de Corinthe, s'était formé du mélange e tous les autres métaux. L'un a une unité variée, l'aure a une riche variété.
« Il y a un reproche à faire à tous les deux : M. de Saint-ierre a donné à la matière une beauté qui ne lui apparent pas ; Chateaubriand a donné aux passions une innoence qu'elles n'ont pas, ou qu'elles n'ont qu'une fois. ans Atol, les passions sont couvertes de longs voiles lancs.
« Saint-Pierre n'a qu'une ligne de beauté qui tourne et evient indéfiniment sur elle-même, et se perd dans les lus gracieux contours : Chateaubriand emploie toutes les ignes, mêmes les défectueuses, dont il fait servir les briures à la vérité des détails et à la pompe des ensem-les.
« Chateaubriand produit avec le feu. Il fond toutes ses pensées au feu du ciel.
« Bernardin écrit au clair de lune, Chateaubriand au soleil. »
Ainsi parlait le critique aimable, en ce moment poëte ui-même, et il multipliait, en se jouant, les perspectives.