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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Зš2 Chateaubriand et son groupe littéraire

Зš2 Chateaubriand et son groupe littéraire

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 23 min de lecture · p. 352–364 · chapitre 25 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

tion et pour un homme qui n'a d'autre tort particulier que d'être parfaitement sincère. Il traite Oberman d'homme d'esprit, et il lui oppose, dans le genre, René, l'homme de génie : c'est prononcer cette fois comme le hasard et la fortune1. Je me permets rarement de contredire M. Vinet, et je m'honore toujours de le suivre; mais dans le cas présent quelques mots inconvenants d'Oberman contre le Christianisme n'ont pas laissé au critique son ouverture ordinaire et son impartialité.

1 « Après tout, est-il donc si nécessaire de réussir? » a dit quelque part Sénancour : ce procédé interne qui est le sien, tout indifférent à l'effet du dehors, est ce qu'il y a de plus contraire au procédé de Chateaubriand, dont la devise serait : Porro est unum necessarium, réussir et plaire avant tout. Mais c'est à M. Vinet moins qu'à un autre qu'il appartenait de se ranger tout entier du côté du victorieux. ↩

M. de Sénancour débuta en 1798 par des Rêveries, où son génie moral contristé et maladif se révèle déjà tout entier, et mieux peut-être que dans aucune de ses productions suivantes :

« J'ai vu, écrivait-il à vingt-six ans2, j'ai vu la nature mal interprétée, j'ai vu l'homme livré à de funestes déviations : j'ai cru entendre la nature, j'ai désiré ramener l'homme. Je pouvais errer moi-même, mais je sentais profondément qu'il pouvait être modifié d'une manière meilleure. J'interrogeai ensuite mes besoins individuels ; je me demandai quel serait l'emploi, l'occupation de ma vie; je portai mes regards sur ce qui est donné aux mortels et sur ce que leurs désirs poursuivent dans les mœurs et les climats opposés : je n'ai rien vu qui déjà ne fut indifférent à mon cœur, ni dans la possession des biens de la vie, ni dans la recherche des illusions difficiles; j'ai trouvé que tout était vain, même la gloire et la volupté, et j'ai senti que ma vie m'était inutile. Voyant qu'elle ne contenait nul bien pour compenser ses douleurs, je l'ai seulement tolérée comme un fardeau nécessaire. Il y a trois années environ (j'en avais vingt-trois alors), je m'appuyai sur la sagesse des Stoïciens, et sa fière indifférence me soutint contre les afflictions; mais elle n'eut à opposer, contre le sentiment du néant de la vie, que de spécieuses chimères. Je trouvai que par la sagesse on était moins malheureux; je trouvai qu'elle pouvait beaucoup contre les maux; mais lorsque je cherchai par quel bien positif elle pouvait rendre la vie heureuse, et sur quelle vérité inébranlable s'élevait son sublime édifice, je dis avec découragement : La sagesse elle-même est vanité. Que faire et qu'aimer au milieu de la folie des joies et de l'incertitude des principes? Je désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens qu'effrayé de tous ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu'il était indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt, au déroulement de mes jours. Au milieu des dégoûts et de l'apathie, où ma raison détrompée retenait mon cœur aimant, mes plus fréquentes impressions étaient la réaction sur moi des misères de mes semblables. Je cherchai leurs causes et je vis qu'à l'exception de quelques douleurs instantanées, tolérables ou mortelles, qui dès lors ne pourraient constituer un état de malheur, tous les maux de l'humanité découlaient d'erreurs locales, accidentelles; qu'ainsi le sort de l'homme pouvait être amélioré ; et que s'il était une destinée irrévocable, cette destinée même contenait sans doute un temps meilleur, puisque la versatilité des opinions funestes semblait montrer que les habitudes malheureuses ne faisaient point partie de la nature essentielle de l'homme. J'osai donc concevoir un grand dessein : soit sensibilité, soit génie, soit orgueil, je voulus tenter de ramener l'homme à ses habitudes primitives, à cet état facile et simple composé de ses vrais biens et qui lui interdit jusqu'à l'idée des maux qu'il s'est faits. Je vou lais montrer cet état si méconnu et indiquer cette route de retrogradation, devenue si nécessaire et que l'on croit si difficile. »

2 Réveries sur la Nature primitive de l'Homme, Paris, germinal an VI, premier cahier. Cette première édition, qui fut interrompue avant la fin, paraissait par cahiers. Je m'attache à en extraire les passages caractéristiques qui n'ont pas été reproduits dans les éditions suivantes, ou qui ne l'ont été que dans la seconde édition de 1802. A dater de l'édition de 1809, l'auteur, sous prétexte de corriger, a tout altéré. ↩

Mais à peine ce dessein formé, il va le révoquer en doute: « Je ne me suis jamais dissimulé combien un pareil dessein était au-dessus de mes moyens, et peut-être du génie d'un homme. Que l'on ne m'accuse point d'être le jouet des vanités de la vie en méprisant ses prestiges. L'espoir de servir le genre humain n'aura été pour moi qu'une illusion, sans doute, mais l'illusion est nécessaire à la vie, et celle-là seule restait à la mienne : voilà ma réponse. Il faudrait trop longtemps parler de moi pour l'expliquer à ceux qui n'entendront pas d'abord tout ce qu'elle contient. »

Tel il se montre au moment de son plus jeune effort et de sa plus vive espérance. Le remède de l'auteur, si on l'acceptait, tendrait, en supprimant tout ce qu'il appelle illusions, à arrêter la nature, l'humanité, à lui retirer toute chance de renouvellement, toute jeunesse, et à fixer partout au moral la froide saison du dernier automne. C'est ce qui ressort de la seconde de ses Rêveries et de la suite des passages, si pénétrants d'ailleurs et si sentis, qu'on va lire; il faut l'entendre sur le ton de Hymne protester contre le printemps :

« Doux Printemps, jeunesse toujours nouvelle de l'inépuisable nature, tous les cœurs ont aimé tes premiers beaux jours, tous les poëtes les ont chantés : tu soutiens et consoles notre vie, tu fais fleurir l'espérance sur tes traces annuelles, et vivifies nos jours flétris durant le sommeil de la nature. Tu la montres toujours jeune à nos yeux vieillis, et son immuable durée semble éloigner le terme de nos jours rapides; comme s'il nous était donné de nous renouveler avec elle, comme si chaque printemps n'abrégeait pas notre vie passagère, comme si nous n'étions pas des parties mortelles d'un tout impérissable...

« Et moi aussi j'ai aimé le Printemps; j'ai observé le bourgeon naissa:.., j'ai cherché les primevères et le muguet, j'ai cueilli la violette. J'ignore si ces temps se reproduiront encore. Je n'ai point perdu les goûts primitifs, mais leurs impressions ont changé lorsque mon cœur a perdu les désirs, altérations passagères de l'être qui sent profondément et ne végétera qu'un jour.

« Le Printemps seul se revêt d'un charme indicible : nulle saison ne peut lui paraître comparable, aux yeux qui ne sont pas désenchantés : aux plaisirs qu'il donne, l'attente de l'Eté joute encore ceux qu'elle promet; mais je sens que je lui préfere déjà la mélancolique Automne, reste épuisé de la plendeur des beaux jours, dernier effort de vie mêlé d'une orte de langueur qui déjà repose et bientôt va s'éteindre sous es frimas ténébreux...

« Douce et mélancolique Automne ! saison chérie des cœurs ensibles et des cœurs infortunés, tu conserves et adoucis le entiment triste et précieux de nos pertes et de nos douleurs; u nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à ouffrir facilement sans résistance et sans amertume. Tes omres, tes vapeurs, tes feux qui s'éteignent, et ce revêtement ntique que tu commences à dépouiller ; tout ton aspect décieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps coulés, aux regrets des impressions aimantes. Émus, attriss, navrés, nous t'aimons, nous te bénissons, car tu nous raènes au charme aimable des illusions perdues, tu reposes à emi le voile consolateur sur nos yeux fatigués d'une impruente lumière. Douce Automne, tu es la saison chérie des eurs sensibles et des cœurs infortunés !

« Tes jours plus courts et ton soleil plus tardif semblent bréger nos maux en abrégeant nos heures. A travers tes rouillards portés sur les prairies, l'aurore elle-même suspend t lumière douteuse. Le voile vaporeux laisse au matin le since de la nuit et la paix des ténèbres, et nous nous éveillons bres du poids des heures écoulées, et incertains même s'il aut déjà vivre ou si nous reposons encore. Automne! doux vir de l'année, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, ¡ portes avec nous le fardeau de la vie !...

« Que le jeune cœur avide d'amours et d'illusions se livre ans son enthousiasme aux erreurs du Printemps, je ne veux as le détromper; l'ombre du bonheur s'est retirée sous le oile ; il ignore la vie et s'ignore lui-même ; qu'il jouisse longemps ! pour moi je t'aime, douce et mélancolique Automne, 1 es douteuse et fugitive comme la vie de l'homme : si belle encore et pourtant si voisine des frimas nébuleux, tu appren‹ à son cœur détrompé que du moins le présent peut s'écoul doucement dans l'oubli des maux que la crainte anticipe.

« Et toi disciple de la vérité, tranquille Solitaire, qui aim et plains l'humanité souffrante, toi à qui on insulte par i nom qui fait ta gloire, vrai Philosophe, homme éclairé, ve tueux et aimant, malheureux parce que tu es sensible, pl malheureux parce que tu es détrompé, dis-moi, car je su digne de t'entendre, comme toi j'aime la vérité et les homme - dis-moi quelle est des modifications annuelles celle q tu chéris davantage ? L'Automne n'a-t-elle pas surtout enti tenu tes méditations, inspiré tes pensées et ramené ton cœu Dans le silence des soirées d'octobre, n'as-tu pas connu u justice plus naturelle, senti plus d'impassibilité philos phique, et pénétré dans une profondeur plus sublime?...

« Vous à qui les touchantes soirées d'octobre convienne davantage qu'un matin du mois de mai, comptez que la vie déjà perdu pour vous son illusion fugitive, que les regrets : ront vos seuls plaisirs, et qu'il n'est plus d'autre habitude cœur qu'une mélancolie qui consume et que l'on aime. charme une fois dissipé ne revient jamais. Vous êtes dans soir de la vie, et son couchant se prépare. Descendez doue ment vers la nuit de la tombe : il n'est plus pour vous d'a rore; vos yeux fatigués ne verront pas même l'éclat du mi et le seul espoir qui vous reste est celui d'un sommeil paisib - Mais ce repos, ce sommeil funèbre, aura-t-il aussi son: veil? Non, il ne l'aura point... Cependant reposez du moins

Dans son dégoût sincère de la vie, il conclut à rétr grader lentement vers tout ce qui l'éteint et la glac il aime à sentir les premiers frissons de l'hiver et la nue des ténèbres; il voudrait rentrer peu à peu da le sein de la nature muette d'où il est éclos, non I s'y précipiter par un coup violent, mais s'y glisser s'y couler pas à pas par une sorte de métamorpho qui le rendrait semblable à elle. Mais au moment il s'y confond, il la trouve encore trop vivante po lui :

« Quand la passion de la vérité a conduit au doute universel, quand le doute a dévoilé les biens et stérilisé les désirs, le silence du cœur devrait du moins régner sur ces ruines éteintes : mais des cœurs mortels nul n'est plus déchiré que celui qui conçoit un monde heureux et n'éprouve 1 qu'un monde déplorable, qui toujours incité ne peut rien chercher, et toujours consumé ne peut rien aimer; qui, refroidi par le néant des choses humaines, est arraché par une sensibilité invincible au calme de sa propre mort. Il s'attache à la nature inanimée pour devenir indifférent comme elle, pour reposer dans sa paix impassible ; il la voulait muette, mais il l'entend ‹encore, il la sent, il l'interprète tout entière, et demande à chacun de ses accents une expression indicible pour des douleurs inénarrables. Il voit la terre agitée dans la vague qui se brise contre le roc, et la destinée humaine dans celle qui vient mourir sur la grève. »

De telles pages se produisaient inaperçues au printemps de 1798, quatre ans avant René. Ce monde de René était donc bien véritablement découvert par celui qui n'a pas eu l'honneur de le nommer. Des trois grands peintres, Jean-Jacques, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, aucun (je l'ai remarqué), malgré son vif entraînement vers la nature, ne va au panthéisme'; chacun reste soi et se distingue du tout, et en distingue Dieu. Oberman seul est plus en proie à la nature; il s'y livre, il s'y plonge, et cherche à n'ê tre qu'une sorte de modification sourde du grand milieu universel. Son idéal, à lui, est une soirée de la fin d'octobre. Oberman, dans sa physiologie morale toute morne et déclinant à la mort, est bien le contemporain de Lamarck, c'est-à-dire du grand physiologiste

• Dans les éditions dernières l'auteur a gâté et affaibli cette expression, en mettant : « Celui qui conçoit un monde heureux, et qui observe un monde déplorable. »

qui ne pense pas que la vie et son contraire émanent de principes tout différents1.

1 Lamarck ne voit de différence que dans les circonstances et no dans les causes et dans les lois mêmes qui président tant au règne v vant qu'au règne inanimé (voir sa l'hilosophie zoologique). ↩

Épuré et plus religieux en vieillissant, l'auteur d'0 berman arrivera à une sorte d'idéalisme absolu qui n'es pas sans quelque rapport avec le système de certains philosophes de l'Inde, se demandant si tout et la natur‹ elle-même n'est pas un rêve, une apparence, une illu sion émanée de l'Étre incompréhensible.

M. de Sénancour est décédé le 10 janvier 1846, Saint-Cloud. Il y est enterré dans le cimetière : là en core il repose presque seul. Cette courte inscription tirée des Libres Méditations, est gravée sur la pierre d sa tombe : Éternité, deviens mon asyle2 !

2 Il n'allait pas jusqu'à dire avec Bossuet : « O Éternité, tu n'es qu'e Dieu, mais" plutôi, ô Éternité, tu es Dieu même ! » (Sermon sur l'An bilion, pour le quatrième dimanche de Carême. ) ↩

Un seul'ami, prévenu à temps3, accompagna sa dépouill mortelle. Aucun journal n'entonna l'hymne funèbre, e je ne sais même s'il en est un seul qui daigna annoncer s mort. Ceux qui ne se règlent dans leurs jugements ni su le renom, ni sur la fortune, et qui, après avoir suivi l foule, savent aussi s'en séparer, mettront tout bas en ba lance cette fin silencieuse et cette sépulture ignorée ave les pompes retentissantes du rocher de Saint-Malo ; ils s demanderont si c'est là toute la justice. Mais ils ne s'e étonneront point; car, après tout, pour être regretté de hommes, il ne suffit ni de les avoir aimés ni de les avoi voulu éclairer, il faut les avoir éblouis, amusés, occupé longtemps, insultés quelquefois et fustigés ou flattés, c presque toujours égarés dans bien des voies4.

3 M. Ferdinand Denis. ↩

4 On peut se demander quelles ont été les relations de M. de Cha eaubriand et de M. de Sénancour. Je ne crois pas qu'ils se soient jamais rencontrés. Quand on prononçait par hasard le nom de M. de Séancour et d'Oberman devant M. de Chateaubriand, celui-ci gardait un dence obstiné. M. de Sénancour, en 1814, dans de petits écrits poliiques fort raisonnables et fort inaperçus, avait combattu avec polite se es exagérations du brillant pamphlétaire : « Ce sont des choses bonnes u'il nous faut, avait-il dit, plus encore que des choses éclatantes,i I. de Sénancour croyait à une mauvaise disposition de M. de Chateauriand contre lui, et il en donnait cette explication ironique. « Je crois ien deviner d'où vient son mauvais vouloir : j'aime les montagnes, et les déteste. » Il y avait une autre raison plus précise : M. de Sénanour avait publié en 1816 des Observations critiques sur le GÉNIE Du CHRISTIANISME. Son dessein, disait-il, était de montrer que « si le Génie lu Christianisme méritait, comme ouvrage d'agrément, tous les éloges u'on en avait faits, il ne contenait du reste, excepté deux ou trois hapitres, que des sophismes plus ou moins ingénieusement exprimés, t ne pouvait être lu sans impatience par quiconque veut écouter la aison et désire connaître le vrai ». L'ouvrage y était examiné sur ce ied, chapitre par chapitre, et résistait peu : « Le Génie du Christiausme est un ouvrage d'effet ; une raison trop complaisante y laisse à illusion tous ses moyens. Le succès de l'auteur y est beaucoup mieux »réparé que le triomphe de sa cause. » Le style, d'ailleurs, était fort oué : « La manière de l'auteur est large et hardie, très-souvent forte, et quelquefois profonde. Comme peintre, comme poète, M. de Chateauriand a beaucoup plus que du talent; il a le génie de l'expression ; 1l st au nombre des premiers écrivains de la France. » On fit peu d'atention, en 1816, à cette dissertation rétroactive. - Tout adversaire et out rival qu'il était à bien des égards, si M. de Sénancour avait été un crivain populaire et influent, à une certaine heure M. de Chateauriand serait allé à lui, et il en serait résulte, aux applaudissements de a foule, une paix éclatante. M. de Chateaubriand embrassait quelque - ois son adversaire, mais sur le balcon. ↩

Il m'est venu entre les mains, après sa mort, quelques pensées touchantes ou profondes de cet homme médiatif que rappelle et que n'éclipse point pour moi la gloire le René. Je me contenterai de les offrir ici, en laissant hacun se former son impression particulière1. Mais seulement, je le demande, y a-t-il trace dans tout cela de cet homme d'esprit qu'a cru voir M. Vinet?

1 Voir aussi dans la dernière édition des Portraits contemporains 1870), tome 1e, l'article sur M. de Sénancour, auquel M. Sainte-seuve a ajouté d'autres fragments inédits ; - et dans le discours de M. Sainte-Beuve au Sénat sur la liberté de la presse (séance du 1 mai 1868), le passage qui concerne Sénancour. ↩

« De bonne heure j'ai demandé aux hommes quelle loi i fallait suivre, quelle félicité on pouvait attendre au miliet d'eux, et à quelle perfection les avaient conduits quarante sic clés de travaux? Ce qu'ils me répondirent me parut étrange ne sachant que penser de tout le mouvement qu'ils se donnent, j'aimerais mieux livrer mes jours au silence et achevé dans une retraite ignorée le songe incompréhensible » - La grandeur humaine est extrêmement vantée ; mais j n'ai pas vu que l'homme pût être très-grand, en sorte qu j'ai renoncé sans peine à être grand; mais j'ai vu que l'homm pouvait être très-bon, et il faut tâcher d'être bon : je croï que j'eusse pu l'être si j'avais eu des jours moins asservis. ›

Oberman, celui que j'appelle le vrai René, le Ren‹ sans gloire, ne peut se flatter d'avoir eu dans tout l cours de sa vie monotone un seul moment illustre ou grandement désastreux :

« (1810). - Me voici parvenu à trente-neuf ans et demi. 1 y a plus de vingt ans que je suis sorti du collége. Dans cett moitié de la vie, car la durée de l'homme n'est que de qua rante ou quarante-huit ans entre l'une et l'autre débilité ; dan cette moitié de la vie je cherche vainement une saison heu reuse, et je ne trouve que deux semaines passables, une d distraction en 1790, et une de résignation en 1797 »

Il aurait pu ajouter : Et je cherche en vain un gran‹ malheur, je ne trouve qu'une longue trace d'ennui obscurs.

Voici pourtant une pensée, une seule, qu'on dirai qu'il a écrite à l'un de ses rares jours de soleil, un après-midi, sous son lilas :

« Il est bon d'être au milieu de la vie : les regrets et le reproches ont une place arrêtée dans nos souvenirs; nou connaissons nos négligences, nos inadvertances, nos tiédeurs, toutes nos faiblesses. La joie nous paraît un peu ridicule, mais non le contentement. La paix est dans notre âme, et l'indulgence dans notre cœur. » - Je sens que mes écrits auraient pu être utiles si je les avais fait connaître davantage; mais faire beaucoup de pas pour le succès me paraît peu digne des Arts mêmes, à plus forte raison de l'Art par excellence, celui d'écrire pour le bonheur des hommes. Vitruve dit dans sa Préface : Ceteri architecti rogant et ambiunt ut architectentur, mihi autem a præceptoribus est traditum oportere eum qui curam alicujus rei suscipit rogari, non vero rogare. »

Il est peu digne du talent et surtout de la pensée d'aller soi-même s'offrir ; mais si elle attend qu'on vienne à elle, elle court risque d'attendre longtemps.

«Il y a, dit-on, dans mes écrits trop de vague et trop de doute. - Je pense que ce reproche tombera et que c'est précisément par cette sorte de tendance que peut-être mes écrits devancent les temps. C'est par le vague qu'on s'approche de l'universalité; c'est par le doute qu'on s'éloigne moins de la vérité. »

Cependant ce doute lui pèse :

« Cette incertitude universelle m'importune et m'accable. Tout ce qui compose ce monde impénétrable semble peser sur nous. En vain on cherche le vrai, on veut faire le bien, on renonce à d'autres désirs, et on se dévouerait pour lutter contre l'erreur, contre le désordre; en vain on demande à la nature ce qu'on doit être, ce qu'on doit faire; en vain on dit : Sagesse, ne te connaîtrai-je point? - tout est muet, ce silence nous oppresse; les nobles désirs et les grandes pensées nous semblent inutiles ; on ne voit que doute et impuissance, et on sent déjà qu'on va s'éteindre dans les ténèbres où ce qui est reste inexplicable, et ce qui doit être, inaccessible. »

Son ciel s'entr'ouvre un moment : quasivit cœlo lucem, il se donne presque la peine d'espérer ou du moins de former un vœu :

« (1820). - Avoir une propriété dans un site favorable; - imprimer tout ce qu'on pent avoir à dire en trois volumes ou peut-être deux ; y travailler pendant quinze ans; venir les faire imprimer à ses frais dans la capitale; en déposer deux cents exemplaires dans les Bibliothèques publiques ou chez quelques libraires ; en emporter deux dans sa retraite ; - ne plus penser à son livre; ne s'occuper que de ses enfants, de ses amis et de la paix des campagnes, ce serait du moins végéter en homme ! Mais la vie que je mène est celle d'un esclave ? qui la mort est refusée. »

Veut-on sur lui la vérité finale? Il va nous la dire il se retrouve tel à la fin qu'il était au commencemen (c'est l'image de la plupart des hommes), - tel de disposition et de nature, sinon tout à fait d'opinion e de doctrine. Il écrivait à la fin d'août 1837 à une femm« qui avait elle-même plus de distinction d'âme que d douceur de vie et que de fortune :

« Enfin, Madame, vos heures vont être plus libres. Quant des heures vraiment heureuses, on les dit assez rares ; ni l raison, ni l'inspiration ne vous les donneront, mais c'est quel que chose d'écarter les maux insensés, et d'adoucir souvent o d'ennoblir les autres. Que dire en cela que vous ne sachie très-bien? Notre meilleure ressource, c'est peut-être cette ri flexion toute simple, et commune en un sens : « Si un gran avenir suit la vie présente, ce qu'elle renferme de maux peu d'importance; s'il en est ainsi, cette vie n'est rien : s' en est aatrement, nous ne sommes rien nous-mêmes. Cela est sans réplique et soutient la pensée jusqu'à un certai point ; mais des consolations positives, il n'y en a pas. - II en a bien peut-être dans la foi naïve; mais si l'œuvre sublim du monde n'est pas une œuvre absurde, il faut chercher vrai et non pas les consolations. D'ailleurs, il ne dépend pl de nous de croire aux paroles des hommes. L'incertitude éta: partout, on ne croit, pour ainsi dire, qu'à ce qui est grand perpétuel, et l'on ne se remue guère que par nécessité ou poi adoucir quelque grande infortune, non méritée surtout. - Dans le trouble où nous sommes sur la terre quand nous i sommes pas crédules, qui est-ce qui aurait le bonheur de servir d'appui lorsque viennent les afflictions de la pensée ? Ce ne serait pas moi si troublé, si triste, et si peu détaché des choses de la vie, excepté de celles dont je ne me suis jamais soucié. On1 est toujours ainsi, impatient ou morne, agité ou fatigué, selon l'heure, la minute et même le régime, mais pas selon l'âge; découragé parce que tout est vain ici, mal résigné parce que tout reste incertain; joignant à la faiblesse umaine le manque de fermeté nerveuse; très-fâché que la vie avance si fort, et pourtant n'ayant pas à en regretter un seul mois, un seul jour; comme il y a quarante ans demanlant à vivre, et comme il y a quarante ans demandant à nourir ; espérant avoir formé ou saisi un grand ensemble de probabilités, mais ne voyant que du probable; songeant à les choses qu'on pourrait arranger sur la terre, mais sentant que le siècle n'est pas venu, et supposant de plus que, quoi que l'on fasse, la somme des biens et des maux changera eu, les hommes ne pouvant s'entendre, excepté dans ce qui st routine. - Voilà une énergie bien trop boiteuse pour être n aide à votre énergie vivante. »

1 On, c'est lui-même ; - c'est comme dans les livies de Port-Royal à le On remplace le Je et le Moi. Sénancour ne met le Moi en avant su'avec pudeur, et il le retire presque aussitôt. " Je donnerai la suite de cette lettre où il y a quelques vues, quelques auches de pensées sur la prière, c'est-à-dire sur l'acte qui était priilivement le plus antipathique à Oberman. Vers la fin de sa vie il ne repoussait plus absolument : « Si vous avez la prière, écrivait-il (tout étonné de son rôle de consolateur), c'est un asile; chez vous elle ne peut être que noble et dégagée des formules... Je ne sais point de langue commune entre le chétif et l'Infini, entre un de nous qui passons et la Permanence inconnue. Oui, une religieuse aspiration est possible, mais c'est fugitif, et l'on retombe dans son néant. Je ne vois pas de remède à cette sorte de stérilité. On serait heureux d'implorer une protection céleste quand la tristesse est étouffante. Demander la mort que d'ailleurs on ne veut pas précisément et qui n'écoute pas, cela ne signifie « Cela est de nature à affermir de certaines résolutions, mais cela 1 « donne pas la paix à ce que nous nommons le cœur. Il faut laiss « cette paix au nombre des chimères, je crois : je veux dire qu'on › « l'obtient sans doute que lorsqu'elle est misérablement facile. « Au reste, il est une direction particulière que la prière pourra « prendre. Il n'est pas de supposition plus naturelle que celle d'intel « gences intermédiaires. Dans cette hiérarchie aux millions de degr « peuvent se trouver, de manière ou d'autre, des Génies protecteu « dont les inspirations... Que d'affreuses douleurs humaines nous c « été épargnées ! d'autres ont été visiblement adoucies. Attribuons «« « aux Pouvoirs tutélaires, à quelque Génie gardien qui règle en par « notre tâche, cherchant à la proportionner à nos forces. Cela est myst « rieux sans être impossible, ce semble... La sagesse de ces Génies sera « pour ainsi dire, abordable... Précisément parce que l'abime en « Dieu et un mortel ne peut être franchi, notre avenir se conçoit com « perpétuel, si la mort ne nous éteint pas, si un mortel est transf a mable. s - Tel est le plus grand effort de l'essai de retour au Déisme qu' pu faire Oberman ; des Anges tout au plus à défaut de Dieu. - Ce lettre était adressée à Mme A. Dupin, auteur d'écrits remarquabi J'en dois la communication à l'amitié de M. Ferdinand Denis, rest fidèle à la mémoire du respectable mort. ↩

C'est ce que trouvait à dire Oberman vieilli quand il 'essayait à consoler; - une consolation noble, tendre, inistre parfois, et redevenant elle-même désolée ?!

N'exagérons pas le malheur. M. de Sénancour a véci en homme de conscience et de vertu; il n'a pas eu l gloire, il a eu des amis, il a eu des admirateurs secrets épars, mais religieux à leur manière et passionnés; il sa postérité secrète qui lui restera fidèle. Un jeune poët anglais, fils d'un bien respectable père, et dont le talon réunit la pureté et la passion, M. Mathieu Arnold , voya géant en Suisse et y suivant la trace d'Oberman, lui dédié un poëme où il a évoqué tout son esprit et où lui-même, à la veille de rentrer par devoir dans la vi active, il fait ses adieux au grand méditatif rêveur. J donnerai ici ce poëme parfaitement inconnu en Franc et dans une traduction que le poëte a daigné avouer1

1 « Le livre d'Oberman étant écrit en français, et l'idée que j'ai « lui se liant toujours dans ma pensée avec celle de la Suisse française, « les Stances que j'ai dédiées à sa mémoire me semblent gagner beaucoup, en fait de couleur locale et de vérité, à être revêtues d'une « forme française. Je vous assure qu'à présent je lis mon poëme avec « plus de plaisir dans votre traduction que dans l'original. » C'est ce que M. Arnold m'a fait l'honneur de m'écrire, et, tout en rabattant ce qu'il faut de ses politesses, je puis laisser louer une traduction qui est moins en effet de moi que d'un poëte ami, M. Lacaussade. - Les Stances de M. Arnold n'ont été composées que dans l'automne de l'année 1849; je les ai insérées, après coup, dans cette quatorzième Leçon. C'est la seule intercalation de ce genre que je me sois permise. ↩

« rien. Hélas ! il ne signifie rien non plus mon billet bavard écrit dar un des moments où les doigts n'ont pas trop de crampes... Chacu de nous peut se dire : Si nous devons vivre après la vie présent elle n'est rien; autrement nous ne sommes rien nous-même