III liaison avec m. Molé - antipathie de
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M. Joubert. - le Rollin
C'est une figure qui mériterait d'être montrée que celle de M. Molé. Lui-même y aidera lorsque paraîtront, - mais dans un temps sans doute bien éloigné encore, - les Souvenirs qu'il a tracés de ses belles années, et où se verront, sur les hommes et les choses, des traits justes touchés avec goût, avec une simplicité élégante. Je trouve dans des papiers inédits qui me sont communiqués, un Portrait de lui très-fin, par quelqu'un qui l'a bien connu à une époque déjà fort ancienne :
« M. Molé, y est-il dit, n'était pas ce sage et cette espèce de philosophe aimable et religieux qu'on célèbre dans les Académies et qui aurait condescendu aux affaires politiques ; ce n'était pas ce jeune magistrat antique, se contentant de rajeunir en lui ses ancêtres : il était plus et mieux que cela; au fond c'était un ambitieux, et de très-bonne heure il s'est cru appelé à prendre part très-activement au gouvernement des hommes; il a tout fait pour y arriver et s'y maintenir. Sous ses dehors graves et fins, il était passionné.
« Il avait une singulière justesse et une balance d'esprit très-délicate et très-sûre, quand sa susceptibilité n'était pas en jeu. Il suffisait qu'on mît quelque chose dans cette balance, pour qu'elle vous en rendît compte et raison aussitôt. Il fournissait peu de son fonds, mais dès que vous lui présentiez une idée (et il suffisait de la lui laisser apercevoir), il s'en emparait, il l'adoptait, il la corrigeait, il vous la perfectionnait, il vous l'offrait comme sienne et vôtre en même temps, il vous associait a lui, il s'associait à vous, et il trouvait moyen en tout cela de vous flatter et de vous faire plaisir. Il avait un charme et un art de séduction qu'il exerçait individuellement et à petit bruit, et il agissait sur vous par nuances.
« Sous l'Empire, il ne se donnait guère la peine de plaire, hors d'un cercle d'élite, - aux hommes du moins, - car aux femmes, il y pensa et y réussit toujours. Mais dans sa jeunesse, il paraissait grave et froid jusqu'au dédain; il était assez peu aimé dans la société alors, et sa réserve passait pour de la hauteur; il n'avait pas besoin, sous cette forme de Gouvernement d'un seul, de faire beaucoup de conquêtes individuelles : il lui suffisait de plaire au Chef; et ce charme insinuant et doux, mêlé d'un regard et d'un coup d'œil presque tendre, il en avait fait l'essai et l'avait exercé sur Napoléon lui-même. Ce grand despote avait pour lui plus que du goût, il l'avait en faveur singulière ; il ne pouvait se passer de sa conversation; et même en 1815, dans les Cent-Jours, quand M. Molé refusa les deux ministères qu'il lui offrait et consentit seulement à redevenir directeur général des Ponts et Chaussées, Napoléon ne lui en voulut point, et il ne se passait presque pas de jour qu'il ne l'envoyât chercher pour causer avec lui.
« Ce ne fut que sous la Restauration que M. Molé, déchu d'abord de sa haute position influente, et sentant le besoin de la refaire, prit le parti qui ne lui était pas difficile et qui semblait tout naturel, d'être aimable pour chacun et de plaire, ce à quoi il réussit infiniment. Il s'y adonna tout à fait sous le régime de Juillet, et le plus bourgeois des députés était soigné par lui dans l'embrasure d'une croisée et traité d'un air de prédilection, de familiarité aisée, et avec une grâce à laquelle on résistait peu.
« Il portait d'ailleurs dans la politique une passion ardente, 'une vivacité fébrile et nerveuse qu'il mettait un grand art à dissimuler; il y avait de la femme en lui, ce qui, par moments, ne laissait pas de déranger et de troubler cette balance de justesse dont j'ai parlé. Il faut le bien voir à sa vraie date, éclos en 1802, sous l'astre du Consulat, dans ce monde des Chateaubriand, Fontanes, Bonald, Joubert. Je me le définis assez bien un René diverti et consolé qui a tourné de bonne heure à la politique, mais qui garda toujours quelque chose de la sensibilité première comme du procédé de séduction et du charme. »
Ceux qui ont eu l'honneur de connaître M. Molé et de l'approcher trouveront que le [Portrait n'en dit pas trop sur sa grâce, mais il y aurait à insister davantage sur la qualité politique de son esprit; il avait réellement en lui du Conseiller d'État dans le sens élevé où le cardinal de Richelieu entend ce mot en son Testament politique; on a bientôt dit quand on a parlé de la justesse, mais ceux qui ont pu comparer à loisir M. Molé avec tant d'autres personnages politiques parlementaires qui se croyaient supérieurs à lui, et qui l'étaient en effet dans les luttes de la parole, n'avaient pas eu besoin du résultat des événements pour reconnaître combien ces hommes, malgré tous leurs talents, lui étaient réellement inférieurs dans le conseil, par la présomption, l'entêtement, un coin de système, par la profusion même des idées, qui souvent offusque l'unique et la bonne. M. Molé avait le tact p'litique. Enfin, sous le prem'er Empire, Napoléon, cc ronnaisseur d'hommes, l'avait discerné et jugé digne, a vant trente-cinq ans, de succéder à Cambacérès dégoûté et fatigué, dans une position qui eût fait de lui le premier personnage de la la hiérarchie civile. C'est là un suffrage.
En ce moment, et avec M. de Mussy, nous ne sommes pas encore si haut : avant d'en venir à la sphère politique et d'entrer dans la grande carrière, M. Molé, dont les études avaient été empêchées par la Révolution, sentit le besoin de réparer ce manque de base première, de se donner une éducation littéraire qui achevât l'honnête homme en lui, et aussi de se faire une réputation d'esprit dans le cercle distingué qui comptait le plus parmi la jeunesse. Tendrement lié alors avec M. de Chateaubriand, il inspira le goût le plus vif à M. Joubert, ce juge si difficile à contenter ; il avait lui-même un goût marqué pour M. de Bonald, pour sa manière grave, un peu sentencieuse, et l'ouvrage qu'il publia en 1806 s'en ressentit1.
1 C'est à ce moment que je rapporte ce mot de Chênedollé, que je donne comme je le trouve : « Molé ne cause plus, il n'a que des jugements. » ↩
M. Gueneau de Mussy fut, à son tour, une des amitiés de M. Molé, en ces années où le jeune héritier des vieilles races s'imposait un stage courageux. Il lui était utile par ses conversations sérieuses et pour la part de connaissances classiques qu'il lui mesurait. Il le consultait lui-même, et il lui avait communiqué son morceau sur Rollin, qui parut en tête du Traité des Études au printemps de 1805. C'est du moins ce qu'on peut conjecturer d'après la lettre que lui écrivait M. Molé lorsque l'ouvrage parut :
A m. Philibert Gueneau
Rue Cassette.
« Ce jeudi 14 mars 1805.
« l'ai attendu pour vous remercier de votre aimable lettre, mon cher Philibert, que mes remercîments pussent être complets comme mes plaisirs, c'est-à-dire que j'eusse lu votre intéressant ouvrage. C'est ce que je viens de faire avec un sentiment qui est une vraie jouissance, et qui se compose de ces doux souvenirs de la jeunesse, de ces précieuses traditions dont vous donnez une si juste idée. Votre dernier morceau sur une génération dernière est d'une vérité et d'une éloquence tout à fait remarquable. Ne me parlez pas de jugement et d'indulgence, surtout sur un certain article : c'est pour cela surtout que je me récuserais, comme ne devant pas décider. Si vous m'avez vu quelque inquiétude sur deux ou trois expressions qui m'ont laissé encore un peu de regret, vous concevrez comme nous devions désirer qu'un jeune talent aussi distingué, dont les succès m'intéressent de tant de manières, ne se classât pas dans une de ses premières productions comme appartenant à une opinion qui a toujours quelque chose d'un parti, et qui effraye un grand nombre de gens de bien. C'est à tous les amis de la Religion, et du bon esprit, et des bonnes études, que votre talent doit appartenir, et il faudrait pardonner à vos amis d'être un peu jaloux dans les jouissances très-réelles que cet ouvrage doit leur procurer.
« Je vous renouvelle l'assurance de mes bien sincères sentiments. MATHIEU MOLÉ. »
Je reviendrai tout à l'heure sur cette lettre et sur les jugements qu'elle contient; mais, pour clore cette relation de M. Molé avec M. de Mussy, j'ajouterai une seconde lettre écrite trois ans plus tard et où, non pas toute amitié, mais toute familiarité a disparu. La distance s'est faite, la barrière officielle s'est interposée entre eux : M. Molé était depuis quelques mois préfet de la Côte-d'Or :
A m. Philibert Gueneau de Mussy
A Semur.
« Dijon, ce 25 mars (1808).
« J'espère que vous n'êtes pas sincère, Monsieur, quand vous vous excusez de m'entretenir si souvent des intérêts de votre famille. Vous savez ce que je vous ai dit à Semur ; je vais ie répéter à Paris. Mes affaires m'y appellent, et je pars mardi pour m'y rendre. Je suppose que je ne tarderai pas à vous y retrouver. L'université vous appelle; on s'étonne déjà que vous ayez tardé si longtemps. Je n'oublierai pas les moments que je viens de passer avec vous parmi les vôtres. Un mot que je vous disais et que vous entendiez me reposait de toutes les fatigues du jour. Je vous écris écrasé de fatigue et de dégoût; ce n'est que dans deux jours que j'aurai terminé ma revue de toutes les plaies humaines. Je pars après avoir vu la dernière, et avec l'espérance de vous retrouver où je Vous souhaite depuis si longtemps. MATHIEU MOLÉ. »
Je reviens sur l'écrit qui a donné lieu à la première lettre et au jugement de M. Molé, la Vie de Rollin : c'est le grand morceau littéraire de M. de Mussy. Et puisque j'en suis à cette observation, à cette description attentive de ce que j'appelle un Groupe littéraire, je ne tairai point une particularité qui doit se reproduire plus ou moins dans tous les groupes littéraires semblables : en même temps que les affinités et les prédilections, il y a les répulsions et les antipathies. M. de Mussy, que nous venons de voir si aimé et estimé de Fontanes, de Chateaubriand, si apprécié de M. Molé, avait son antipathique en M. Joubert, cet homme excellent que j'ai tant loué, mais qui, sur ce point, était d'un caprice obstiné, récalcitrant. On a déjà vu ce qu'il disait de la conversation du jeune homme, qu'il croyait étudiée, tandis qu'elle n'avait besoin que de s'enhardir1; probablement Gueneau de Mussy, qui devinait en M. Joubert un juge peu favorable, se sentait plus contraint devant lui. J'ai connu des personnes qui avaient l'air très-hardi, très-osé, même effronté, et qui prétendaient que ce qu'ils en faisaient n'était que par excès de timidité : ils se jetaient tout d'abord au delà, de peur de rester trop en deçà. C'étaient des peureux qui s'emportaient et qui prenaient le mors aux dents. M. de Salvandy, par exemple, soutenait gaiement qu'il était de ce nombre. M. de Mussy n'était point tel; il ne sortait jamais de sa nature, mais il s'y renfermait trop quelquefois. Au lieu de le méconnaître, M. Joubert aurait dû trouver sur lui le vrai mot : le petit Gueneau est d'une modestie effrénée; voilà ce qu'il devait dire. M. Joubert, au reste, ne se cachait pas de sa prévention contraire; il écrivait à Mme de Beaumont, le 26 juillet 1803 : « Fontanes m'a écrit une grande lettre que j'ai reçue avec la vôtre... Il me parle de la désolation où le laissent les départs de tous ses amis : Gueneau est le dernier qui l'a quitté. C'est, je crois, l'absence de celui-là surtout qui lui a fait sentir le désert. Il m'en fait l'apologie et prétend que votre société ne l'aime pas, quoique je l'eusse positivement assuré que j'étais le seul qui eût le tort ou la raison de le goûter peu. » Il ne se peut rien de plus clair. Mais, là où je ne m'explique pas M. Joubert, parce que nous avons les pièces en main et qu'il s'agit de littérature, c'est dans son jugement sur la Vie de Rollin. Je ne veux pas exagérer le mérite de cet estimable travail; cependant, quand on l'a lu, comment s'expliquer la lettre suivante de M. Joubert à M. Molé?
1 Précédemmer.t, page 204. ↩
« Villeneuve-le-Roi, 19 avril 1805.
« J'ai lu le livre que vous m'avez envoyé. Cela est détesable, non pas comme mauvais, mais comme imparfait. Omnis corruptio optimi, pessima. Je ne reprocherai pas au style de n'être convenable ni au sujet, ni à la place que cet écrit doit occuper ; mais je l'accuserai du pire de tous les défauts, de n'être pas d'accord avec lui-même. Des quasi-platitudes et des quasi-affectations le bigarrent presque partout. Je n'y vois nulle part les exactitudes du soin, ni les excuses de la négligence. L'opuscule n'a pas été mieux conçu qu'il n'est exécuté, et il me semble que l'auteur ne s'est pas fait une idée nette et complète de son personnage.
« Quand il parle de Rollin comme on le connaît, il en fait un savant pieux, doux et modeste. Quand il le peint comme il le voit, c'est un recteur à tête ardente, qui a la voix forte, qui ordonne en public aux fanfares de redoubler, et qui, le jour de sa mort, gronde avec exclamation ceux qui le pleurent. Il lui donne de petites ruses, de petites malices, des mines et des attitudes, en opposition avec les mœurs de l'homme, l'esprit de sa profession, et le caractère du temps. Que dites-vous, par exemple, des jeunes professeurs qui font semblant -d'être brouillés, pour se faire inviter à la table frugale du bon principal? Je ne sais si le fait est historique ou inventé ; mais, dans l'un et l'autre cas, je ne connais rien de plus triste que le plaisir pris par l'auteur à raconter élégamment une pareille espièglerie. Il s'est trompé sur la naïveté, et cette erreur annonce un esprit qui est peu franc. En général, il me paraît trop épris de tout ce qui sent le collége. Il faut qu'il soit né ‹écolier, et je crois, en effet, que c'est là son naturel. C'est au moins ce qui seul peut excuser la déférence très-coupable qu'il a eue pour l'école moderne, en disant beaucoup de mal de M. Crevier... »
Quand on lit la Vie de Rollin, il n'y a rien qui justifie de tels anathèmes; les passages dénoncés par M. Joubert sont des plus simples et ne faussent en rien l'idée qu'on doit se faire de Rollin. M. Molé touche plus juste en relevant quelques mots qui décèlent de la partialité janséniste; mais il a raison de louer sans réserve la péroraison de tout le morceau, ce Gémissement, où règne d'un bout à l'autre une note profonde, attendrie, éloquente. Je donnerai en entier ces pages, parce qu'elles sont un des signes de ce temps-là. On a connu bien des formes et des variantes de René, mais en voici une forme irès-originale en son genre, très-imprévue, une tristesse et une mélancolie qui tourne à l'universitaire; c'est celle de M. de Mussy. Il exprimait en cela son vœu le plus cher et le plus fervent, il traçait d'avance le programme de sa vie entière, et il l'a rempli :
« En racontant les travaux et les simples événements qui remplirent la vie de Rollin, disait-il en terminant, nous nous sommes quelquefois reporté à une époque qui s'éloigne de nous tous les jours, et une réflexion douloureuse s'est mêlée à nos récits. Nous avons parlé des Études françaises, et il n'y a pas longtemps qu'elles étaient interrompues. Nous avons retracé le gouvernement et la discipline des Colléges, où s'élevait une jeunesse heureuse, loin des séductions de la société, et la plupart sont encore déserts. Nous avons rappelé les services de cette Université célèbre et vénérable par ses souvenirs, ses antiques honneurs, et cet esprit de corps, qui perpétuait la tradition des bonnes études, et les maîtres qui devaient la répandre; et elle n'est plus, elle a péri comme tout ce qui était grand et utile. Les quartiers même où fleurissait l'Université de Paris témoignent le deuil de cette destruction; leur célébrité n'y attire plus sans cesse de nouveaux habitants, et la population s'est écoulée vers d'autres lieux, pour y donner le spectacle d'autres mœurs. Où sont les éducations sévères qui préparaient des âmes fortes et tendres? Où sont les jeunes gens modestes et savants qui unissaient l'ingénuité de l'enfance aux qualités solides qui annoncent l'homme 1? Où est la jeunesse de la France? Une génération nouvelle lui a succédé. Eh ! qui ne jetterait un cri de douleur en la voyant ainsi dépouillée de grâces, de vertus, et mème de ces nobles traits de la physionomie qui semblaient héréditaires! Les enfants de cette génération nouvelle portent sur le front la dureté des temps où ils sont nés?. Leur démarche est hardie, leur langage superbe et dédaigneux. La vieillesse est déconcertée à leur aspect....
« Qui pourrait redire les plaintes et les reproches qui s'élèvent tous les jours contre ces nouveaux venus? Hélas! ils
• Est-il besoin de remarquer qu'un tel âge d'or universitaire n'a jamais existé que dans l'imagination de ceux dont le culte est tout entier vers le passé?
2 Cette dureté des temps que la génération nouvelle portait sur le front derait d'autant plus le frapper que lui, le jeune homme pudique, il avait le front tendre, et il le garda tel toujours. A cinquante ans il rougissait en entrant dans un salon. « J'honore les générations ambitieuses, » a dit M. Guizol; lui, il n'en était pas.
croissaient presque à l'insu des pères, au milieu des discordes civiles, et ils sont absous par les malheurs publics; car tout leur a manqué : l'instruction, les remontrances, les bons exemples, et ces douceurs de la maison paternelle qui disposent l'enfant aux sentiments vertueux et lui mettent sur les lèvres un sourire qui ne s'efface plus1. Cependant, ils n'en témoignent aucun regret; ils ne rejettent point en arrière un regard de tristesse. On les voit errer dans les places publiques, et remplir les théâtres, comme s'ils n'avaient qu'à se reposer des travaux d'une longue vie. Les ruines les environnent, et ils passent devant elles sans éprouver seulement la curiosité ordinaire à un voyageur : ils ont déjà oublié ces temps d'une éternelle mémoire2.
1 Dussault fit des articles sur ce Rollin publié par MM. Rendu et de Mussy; il parut regretter vivement que Fontanes, qui devait d'abord se charger de l'édition, eut été oblige de la confier à des mains étrangères, quelque habiles qu'elles fussent; et il ne rendit justice au travail de M. de Mussy qu'avec des réserves. Il accuse, chose assez étrange ! le jeune auteur de néologisme et d'affectation; et il cite comme exemples de ce dernier défaut précisément quelques-unes de ces expressions qui nous semblent heureuses : lui mettent sur les lèvres un sourire qui ne s'efface plus... un gémissement secret et inconsolable... Dussault avait l'amour du commun. - De sorte qu'aux yeux de M. Joubert, le curieux et le subtil, M. de Mussy tenait trop du collége, et qu'aux yeux de Dussault, l'avocat des saines doctrines et des locutions convenues, il sacrifiait trop à la mode. Cette humble Notice sur Rollin eut à passer entre deux feux. ↩
2 Ces temps d'une éternelle mémoire... Illusion des contemporains et douce chimère des âmes sensibles : rien n'est d'une éternelle mémoire. Chaque génération recommence et veut vivre pour son compte. « Nos neveux qui s'embarrasseront très-peu de nos souffrances et qui danseront sur nos tombes... » a dit M. de Maistre. J'ai, de mes propres oreilles, entendu, un jour de mercredi des Cendres, un enfant qui disait à un autre petit camarade, près de la grille de la rue de l'Arcade : « Viens-tu rigoler à la chapelle Louis XVI? » ↩
« Génération vraiment nouvelle! et qui sera toujours distincte et marquée d'un caractère singulier qui la sépare des temps anciens et des temps à venir ! Elle ne transmettra point ces traditions qui sont l'honneur des familles, ni ces bienséances qui défendent les mœurs publiques, ni ces usages qui sont le lien de la société; elle marche vers un terme inconnu, entraînant avec elle nos souvenirs, nos bienséances, nos mœurs, nos usages : et les vieillards ont gémi de se trouver plus étrangers à mesure que leurs enfants se multipliaient sur la terre.
« Ah! sans doute, il faut pleurer les vertus exilées du toit paternel, les traditions qui s'effacent, les talents qui ne rempliront pas leur destinée; mais il faut plaindre encore ces victimes de la plus terrible expérience qui ait été faite sur des hommes. Déjà ils nous révèlent, malgré eux, toute la tristesse de cette indépendance que l'orgueil avait proclamée au nom de leur bonheur, et rendent témoignage à la sagesse d'une éducation si bien assortie aux besoins de l'homme, qui préparait à l'accomplissement des devoirs par de bonnes habitudes, hâtait le développement de l'intelligence sans le devancer, et retenait chaque âge dans les goûts qui lui sont propres. Ces apparences austères gardaient au fond des cœurs la joie, la simplicité, et une sorte d'énergie heureuse qui doit animer la suite de la vie. Ces résistances opposées au premier essor des passions étaient en même temps l'appui de la raison et devenaient la force des vertus. Maintenant le jeune homme, jeté comme par un naufrage à l'entrée de sa carrière, en contemple vainement l'étendue. Il n'enfante que des désirs mourants et des projets sans consistance. Il est privé de souvenirs, et il n'a plus le courage de former des espérances. Il se croit désabusé, et il n'a point d'expérience. Son cœur est flétri, et il n'a point eu de passions. Comme il n'a pas rempli les différentes époques de sa vie, il ressent toujours au dedans de lui-même quelque chose d'imparfait qui ne s'achèvera pas. Ses goûts et ses pensées, par un contraste affligeant, appartiennent à la fois à tous les âges, mais sans rappeler le charme de la jeunesse ni la gravité de l'âge mûr. Sa vie entière se présente comme une de ces années orageuses et frappées de stérilité, où l'on dirait que le cours des saisons et l'ordre de la nature sont intervertis; et, dans cette confusion, les facultés les plus heureuses se sont tournées contre elles-mêmes. La jeunesse a été en proie à des tristesses extraordinaires, aux fausses douceurs d'une imagination bizarre et emportée, au mépris superbe de la vie, à l'indifférence qui naît du désespoir : une grande maladie s'est manifestée sous mille formes diverses. Ceux même qui ont été assez heureux pour échapper à cette contagion des esprits, ont attesté toute la violence qu'ils ont soufferte : ils ont franchi brusquement toutes les époques du premier âge, et se sont assis parmi les anciens, qu'ils ont étonnés par une maturité précoce, mais sans y trouver ce qui avait manqué à leur jeunesse1.
1 Ceci peut paraître une allusion à quelques-uns des amis de l'auteur, et, je le croirais, à M. Molé lui-même, d'un sérieux si précoce, et de qui M. Joubert, vers le même temps, disait : « M. Molé est un jeune Français d'une probité patricienne, d'une gravité consulaire et d'une figure romaine. Il a l'air froid, mais son esprit est très-ardent... » ↩
« Peut-être en est-il de ces derniers qui visitent quelquefois ces asiles de la science dont ils ont été exilés. Alors, revoyant ces vastes enceintes qui retentissent de nouveau du bruit des jeux et des triomphes classiques, ces hautes murailles où on lit toujours les noms à demi effacés de quelques grands hommes de la France, ils sentent revivre en eux des regrets amers, et des désirs plus douloureux que les regrets. Ils demandent encore cette éducation qui porte des fruits pour toute la vie, et qui ne se remplace point. Ils demandent tant de plaisirs innocents qu'ils n'ont pas connus ; ils demandent jusqu'à ces peines et à ces chagrins de l'enfance qui laissent des souvenirs si tendres et si sensibles. Mais c'est inutilement : voilà qu'après avoir consumé bientôt quinze années, cette grande portion de la vie humaine2, dans le silence et pourtant au milieu des révolutions des empires, ils n'ont survécu aux compagnons de leur âge, et pour ainsi dire à eux-mêmes, que pour toucher à ce terme où l'on ne fait plus que des pertes sans retour. Ainsi donc ils seront toujours livrés à un gémissement secret et inconsolable. Et désormais ils resteront exposés aux regards d'une autre génération qui les presse, comme des sentinelles qui lui crieront de se détourner des routes funestes où ils se sont égarés.
2 Per quindecim annos, grande mortalis ovi spatium (Tacite, Vie d'Agricola, m). Ce mot cité d'abord par M. de Mussy, retenu par Chateaubriand et mis en circulation par lui, est devenu banal. On le voit ici dans sa première et neuve application. ↩
« Leur voix sera entendue; des jours meilleurs se préparent. Nous recueillons dans les restes de l'orage des signes d'espérance. Les Études interrompues avec la société recommencent avec elle. Nous avons assez parlé d'éducation, de bonheur, de perfection et de vertu. Déjà mème il semble que tous nos systèmes soient relégués parmi ces erreurs célèbres de l'Antiquité, qui sont l'objet de l'érudition. Sans doute nous ne perdrons pas cette leçon accablante pour l'orgueil et la curiosité des esprits : Que sur les intérêts de la morale et de la société, il n'est point d'erreur innocente et purement spéculative, puisqu'il n'en est point dont l'ignorance et les passions ne viennent à tirer les conséquences, et qu'à côté d'un faux système on peut toujours compter un grand malheur... »
Cette péroraison de la Vie de Rollin, ou mieux cette élégie d'un lévite universitaire sur les ruines de Sion, fut très-remarquée dans le temps; elle préludait à la restauration qui eut lieu trois ans après. Le ton m'en rappelle d'autres Gémissements sur d'autres ruines qui étaient également chères à Gueneau de Mussy ; je veux parler des Gémissements d'une Ame touchée sur la destruction de Port-Royal des Champs. Il y a comme un écho de ces lamentations dans celles que Gueneau de Mussy profère sur les ruines de l'Université : c'est qu'il était lui-même de cette religion et de cette tradition directe des justes (ou se croyant tels) qui avaient souffert. Il regrettait sans doute de n'avoir pu faire avec M. Hersan et avec Rollin le pèlerinage vers cette sainte vallée, alors que l'abbaye était encore debout et peuplée de vierges; s'il avait été des leurs en ce voyage, il en aurait écrit au retour quelque Relation pareille à celle qui nous en a été conservée1. Contraint de se taire sur ces touchants détails qu'il rencontrait en étudiant la Vie de Rollin, le sentiment comprimé s'était amassé en tui pour se répandre ailleurs, et quand il s'exprime avec tant d'onction sur des ruines plus récentes et plus vastes, quelque chose de ces larmes étouffées avait passé dans sa voix.
1 Voir au tome V de Port-Royal, page 271, la Relation de ce pèlerinage de Rollin et de M. Hersan, par un de leurs compagnons, M. Louail : elle est digne, par le ton, d'être rapprochée des jages précédentes de M. de Mussy. ↩
J'abandonne, comme je l'ai annoncé, M. de Mussy à son entrée dans l'Université; mais là encore, quand on le voyait de près et qu'il se développait à loisir dans un entretien familier, on reconnaissait la vérité de ce mot qui le définit si bien : sous un personnage grave, un esprit charmant1.
1 M. Gueneau de Mussy mourut en février 1834, à l'âge de cinquante-huit ans. - Dans les courts articles qu'ont donnés sur lui les Biographies, il en est un trop singulier pour ne pas être noté : c'est dans la Nouvelle Biographie générale, dirigée par un savant docteur allemand, et où se trouvent en effet de fort bons articles ; mais ce n'est pas le cas ici. Philibert Gueneau de Mussy y est désigné sous ce titre : Pédagogue français; et à l'occasion de sa place de Conseiller de l'Université, il est dit : « Il sut garder sa place jusqu'à sa mort et sous tous les nombreux Gouvernements qui se succédèrent en France. » Mais un homme sensé et qui sait de qui il parle, peut-il regretter que le Gouvernement de la Restauration ou le Gouvernement de Louis-Philippe n'ait pas destitué M. de Mussy, ou que lui-même ne se soit pas jugé incompatible avec ces deux régimes? Quant à la qualification de pedagogue français qui lui est attribuée (dans un sens tout allemand), 1l peut paraître étonnant que de telles choses s'impriment et s'autorisent chez M. Firmin Didot, c'est-à-dire au cœur de la librairie française, et là où l'on est le plus à même de consulter le Dictionnaire de l'Académie sur la signification française des mots. - O Fontanes, que dirais-tu si tu voyais de telles choses ! et pour le coup tu aurais raison ! ↩