Vie de retraite une candidature académique
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les années qui suivirent cette publication furent, pour Chênedollé, des années assez heureuses. Nommé par M. de Fontanes professeur de Littérature à Rouen (1810), bientôt ramené et fixé comme inspecteur de l'Académie de Caen dans son pays natal (1812), marié dès 1810 à une digne compagne, Mme de Banville, il oublia peu à peu ses tristesses, ses premiers orages, et put s'asseoir avec calme au milieu de la vie. Tout entier à ses devoirs nouveaux, à ses études chéries, à ses liens de famille, il passait la plus grande partie de l'année dans sa charmante-campagne du Coisel, et pratiquait jour par jour cette poésie de la nature que d'autres célèbrent ou exploitent sans la goûter. Il venait rarement à Paris, et, s'il y revoyait d'abord toute personne et toute chose avec intérêt et fraîcheur, il s'en retournait toujours avec joie, repassant ensuite lentement sur les souvenirs. Il retouchait ses anciens vers, en ajoutait quelques-uns selon l'inspiration, méditait son poëme épique de la Jérusalem détruite, et, dans ce doux mélange de soins et de loisirs, les saisons, les années rapides s'écoulaient. Sans empressement personnel, sans envie, il était attentif à ce qui se produisait de nouveau ailleurs, et prêt à y applaudir de loin comme un frère aîné demeuré sur le rivage. Les essais de la lyre moderne n'avaient pas de quoi l'étonner ; il était lui-même un des nobles ouvriers de cette lyre, et il avait hâte de la voir se révéler au complet avec toutes ses cordes, avec toutes ses ailes. De bonne heure préoccupé d'André Chénier, il avait curieusement suivi les quelques fragments qu'on en avait publiés par intervalles1, et, sachant qu'après la mort de Marie-Joseph M. Daunou était devenu dépositaire de la totalité des manuscrits, il s'était adressé à lui pour en obtenir communication. Son enthousiasme en présence de ces pures reliques tut égal à celui que nous éprouvâmes nous-même un peu plus tard :
1 La Décade fut la première à publier la Jeune Captive d'André Chénier le 20 nivôse an III, c'est-à-dire moins de six mois après la mort du poëte. On y lisait dans une note : « Il avait beaucoup étudié, beaucoup écrit, et publié fort peu. Fort peu de gens aussi savent quelle perte irréparable ont fait en lui la poésie, la philosophie et l'érudition antique. » Le 10 thermidor, même année, la Décade insérait l'Epître de Le Brun à André Chénier, « massacré publiquement à Paris, disait-on, il y a aujourd'hui un an et trois jours. » Dans le Mercure du 1°, germinal an IX, on trouve la Jeune Tarentine. M. de Chateaubriand consacrait à André Chénier une note du Génie du Christianisme (2e partie, livre III, chap. vi), et il citait en cette note quelques fragments retenus de mémoire: Accours, jeune Chromis, et : Néère, ne va point... Enfin Millevoye, dans une note de ses Élégies, avait fait connaître des fragments de l'Aveugle encore inédit. C'était à peu près tout ce qui avait paru avant 1814. ↩
« En me communiquant les manuscrits d'André Chénier, écrivait-il à M. Daunou (le 5 octobre 1814), vous m'avez procuré, Monsieur, un des plaisirs poétiques les plus vifs que j'aie éprouvés depuis longtemps. Il y a, dans les élégies surtout, des choses du grand talent, des choses vraiment admirables. Il ne faut pas qu'un tel trésor reste enfoui : je vous conjure, au nom de tous les gens de goût, de vous occuper d'une édition des Poésies de cet infortuné jeune homme, plein d'un talent si beau et si vrai C'est un monument à élever à ses mânes, et pour lequel, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je vous offre tous mes soins. Ayez donc la bonté de m'écrire, et nous nous concerterons pour cela1. »
1 Documents biographiques sur M. Daunou, par M. Taillandier (seconde édition, page 221). - Ce témoignage de Chênedolle sur les manuscrits d'André Chénier couperait court une dernière fois, s'il en était besoin, à cette singulière et opiniâtre assertion de Béranger que je regrette de voir reproduite au tome III, page 291, de sa Correspondance, et de laquelle il résulterait que M. de Latouche aurait été l'inventeur d'André Chénier et qu'il aurait eu l'humilité de se dérober (lui le plus prétentieux et le plus coquet des esprits!) pour laisser tout l'honneur à un mort : « En parlant de vous (avec Chateaubriand) comme tous deux en pouvons parler, je lui ai dit, écrit Béranger à M. de Latouche, ce que j'ai répété cent fois, que vous étiez l'inventeur d'André Chénier, - après lui pourtant, qui en a sa pelite part. Il combattait mon opinion et me disait avoir vu les manuscrits entre les mains de Mme de Beaumont. Je le crois, dis-je ; mais avouez qu'ils étaient peu nombreux et fort incomplets. Il fut obligé d'en convenir. Et je lui rappelai la Vallée-aux-Loups, volume où l'on trouve tant de morceaux, frères consanguins de la plupart de ceux qui ont fait la réputation d'André. Et Sainte-Beuve n'a-t-il pas lui-même, dans une Revue des Deux Mondes, laissé percer les doutes que je lui avais communiqués? » (Lettre du 12 novembre 1843). En ce qui me concerne, je nie ; je n'ai laissé percer aucun doute de ce genre, et on peut s'en convaincre en parcourant l'article indiqué. Béranger n'a jamais mieux trahi que dans cette circonstance le côté faible de son goût poétique, en tant que critique; on ne peut comprendre qu'il y ait pu confondre le style obscur, contourné, louche, de cet imitateur d'André Chénier, Latouche, avec la large, hardie et gracieuse man ière du jeune maître. C'est que Béranger n'avail ni la connaissance ni tout à fait le goût de la belle Antiquité prise à ses sources : Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville, Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile. ↩
Ce zèle qu'il n'eut pas toujours pour ses propres œuvres, Chênedollé le ressentait pour les poésies d'un autre, et à ce trait se décèle encore cette générosité non altérée d'un cœur de poëte.
Cependant le Génie de l'Homme, malgré le peu d'accueil qu'il avait reçu du public, avait fait son chemin auprès des hommes de Lettres et des amis des beaux vers; l'auteur était classé par eux au rang le plus distingué. C'était assez sans doute pour qu'il eût droit de songer à l'Académie. En 1817, l'idée lui vint de s'y présenter; mais il lui arriva ici comme en plus d'une autre circonstance, il se mit en route trop tard. Sur la nouvelle de son dessein, Parseval-Grandmaison lui écrivait une lettre qui a dû être récrite bien des fois presque dans les mêmes termes, et qui pourrait être stéréotypée en réponse à toutes les candidatures qui veulent se faire ainsi à distance :
« Vous vous y prenez bien tard, mon cher ami, pour faire des démarches, et je crains bien que votre voyage ne soit perdu; il en serait peut-être autrement, si vous étiez parti à la première nouvelle de la mort de M. de Choiseul1; les deux nominations successives vous offraient plus de chances, en vous y prenant à temps; je n'en crois pas moins que si, par la suite, vous prenez mieux vos mesures, vous pouvez ne pas trop attendre, car la disette est bien grande de ceux qui écrivent aussi bien que vous, etc., etc. »
1 M. de Choiseul-Gouffier. ↩
En 1824, Chênedollé eut encore la pensée de revenir à la charge. Il s'adressa cette fois à M. Roger, qui, plus heureux, plus habile et surtout très-présent, avait eu le pas sur l'auteur du Génie de l'Homme. M. Roger lui ré-, pondit en des termes qui me paraissent atteindre la perfection du refus évasif et poli: c'est un modèle de lettre à ajouter à toutes celles que donne Richelet.
Monsieur
« En me parlant de l'Académie et de votre désir d'y entrer, vous êtes toujours d'accord avec les vœux que je forme depuis longtemps: mais j'ai toujours hésité à vous répondre sur cet article, parce que je crois qu'un homme de votre talent et de votre considération ne doit se présenter qu'avec la presque certitude du succès. Or, cette certitude, je ne l'ai point encore entrevue jusqu'ici ; et, même aujourd'hui que nous avons deux vacances, je vous tromperais si je vous donnais des espérances pour l'une ou pour l'autre. Je me permets un conseil que je prendrais pour moi-même à votre place: J'attendrais, et je crois que je n'attendrais pas bien long-temps. Je suis loin pourtant, Monsieur et cher confrère1, de vous dissuader de venir à Paris. Je serai, pour mon compte, charmé de vous y voir et de vous renouveler de vive voix les assurances de, etc., etc. »
1 Confrère: il lui donne le titre au moment même où il vient de le lui refuser. Il veut dire sans doute confrère d'université, ou de quelque académie de province dont ils étaient membres tous deux. ↩
Ce conseil, j'attendrais, parut fort gai à Chênedollé, qui attendait, en effet, depuis plus de dix ans, et dont le juste moment eût été d'entrer, vers 1812, à la place d'Esménard. Il se contenta d'écrire une petite note énergique en marge de la lettre de M. Roger en jurant qu'on ne l'y reprendrait plus. Dans la vivacité même de son serment, je retrouve le nerf primitif du poëte