Messieurs
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Lorsque Milton publia le Paradis perdu, aucune voix ne s'éleva dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne pour louer un ouvrage qui, malgré de nombreux défauts, n'en est pas moins un des plus beaux monuments de l'esprit humain.. »
Et il attribue ce silence et cette apparence d'oubli à l'impression qu'avaient laissée chez les contemporains les opinions ardentes et les erreurs politiques de Milton.
« Imiterai-je, messieurs, ce mémorable exemple, ou vous parlerai-je de la personne et des ouvrages de M. de Chénier ? Pour concilier vos usages et mes opinions, je crois devoir prendre un juste milieu entre un silence absolu et un examen approfondi ; mais, quelles que soient mes paroles, aucun fiel (il y en a déjà) n'empoisonnera ce discours. Si vous retrouvez en moi la franchise de Duclos mon compatriote, j'espère vous prouver aussi que j'ai la même loyauté... »
Il ne croit pas pouvoir séparer, dans les travaux de son prédécesseur, la portion durable et glorieuse, s'il y en a une, de la portion orageuse et passagère, sans aborder les questions sociales et politiques :
« Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose abstraite et l'isoler au milieu des affaires humaines... Quoi? après une révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération morale élevée ! on lui défendra d'examiner le côté sérieux des objets ! il passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de petites sentences littéraires ! il vieillira enchaîné dans les langes de son berceau ! il ne montrera point sur la fin de ses jours un front sillonné par les longs travaux, les graves pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme ! Quels soins importants auront donc blanchi ses cheveux? les misérables peines de l'amour-propre et les jeux puérils de l'esprit.
« Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mépris bien étrange. Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser ni me réduire à l'état d'enfance dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis me renfermer dans le cercle étroit que l'on voudrait tracer autour de l'écrivain. Par exemple, si je voulais faire l'éloge de l'homme de Lettres, de l'homme de Cour, qui préside cette Assemblée (M. de Bouflers), croyez-vous que je me contenterais de louer en lui cet esprit français, léger, ingénieux, qu'il a reçu de sa mère et dont il offre parmi nous le dernier modèle ? Non sans doute... »
Et il rappelle les souvenirs et les services glorieux des Bouflers, ses ancêtres, du maréchal défenseur de Lille, etc.
« Si je voulais, messieurs, vous entretenir du poëte célèbre (Delille) qui chanta la nature d'une voix si brillante, pensez-vous que je me bornerais à vous faire remarquer l'admirable flexibilité d'un talent... ? »
Et il continue sur ce ton, passant en revue les principaux membres de l'Académie, Fontanes, [Suard, Morellet, Ségur, l'abbé Sicard, Ducis1, Laujon : énumération ingénieuse comme celle que fait La Bruyère dans son Discours de réception.
1 Ducis fut particulièrement sensible à ce que Chateaubriand disait de lui. Je lis dans une lettre du bon vieillard à M. Odogharty de La Tour (20 juillet 1814) : « Dites bien, mon cher ami, à M. de Chateaubriand combien je suis sensible à l'honneur de son estime. Ce qu'il a dit de moi dans son Discours de réception n'est point une chose vulgaire ni dite vulgairement. Il a le secret des mots puissants, et son suffrage est une puissance encore. » - Il a le secret des mots puissants, tout le talent de Chateaubriand est défini par cette parole. ↩
«J'irais, Messieurs, chercher votre renommée jusque sur les mers orageuses que gardait autrefois le géant Adamastor, et qui se sont apaisées aux noms charmants d'Éléonore et de Virginie (Parny, Bernardin de Soint-Pierre) : Tibi rident quora ponti...
« Hélas! trop de talents parmi nous ont été errants et voyageurs. La Poésie n'a-t-elle pas chanté en vers harmonieux l'art de Neptune (Esménard), cet art fatal qui transporte sur des bords étrangers ?...
L'Éloquence française, après avoir défendu l'État et l'Autel (le Cardinal Maury), ne se retira-t-elle pas comme à sa source dans la patrie de saint Ambroise et de Cicéron ?
« C'est ainsi, Messieurs, que je me plais à considérer un sujet sous toutes ses faces, et que j'aime surtout à rendre les Lettres sérieuses en les appliquant aux plus hauts sujets de la morale, de la philosophie et de l'histoire... »
Il en conclut qu'avec cette indépendance d'esprit il lui est impossible de toucher aux ouvrages de Chénier sans irriter les passions :
«Si je parlais de la tragédie de Charles IX, pourrais-je m'empêcher de venger la mémoire du cardinal de Lorraine, et de discuter cette étrange leçon donnée aux rois ? Caïus Gracchus, Calas, Henri VIII, Fénelon, m'offrent sur plusieurs points cette altération de l'histoire... Si je relis ses Satires, j'y trouve immolés des hommes qui sont placés au premier rang de cette Assemblée ; toutefois ces Satires, écrites d'un style élégant, pur et facile, rappellent l'agréable école de Voltaire ; et j'aurais d'autant plus de plaisir à le louer que mon nom n'a pas échappé à la malice de l'auteur. Mais laissons là ces ouvrages qui donneraient lieu à des récriminations pénibles : je ne troublerai point la mémoire d'un écrivain qui fut votre collègue, et qui compte encore parmi vous des admirateurs et des amis. Il devra à cette Religion, qui lui parut si méprisable dans les écrits de ceux qui la défendent, la paix (il l'attaque à ce moment même) que je souhaite à sa tombe. Mais ici même, Messieurs, ne serais-je point assez malheureux pour trouver un écueil ? Car, en portant aux cendres de M. de Chénier le tribut de respect que tous les morts réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien autrement illustres. Si des interprétations peu généreuses voulaient me faire un crime de cette émotion involontaire, je me réfugierais aux pieds de ces autels expiatoires qu'un puissant monarque élève aux Mânes de nos rois et de leurs dynasties outragées.
« Ab ! qu'il eût été plus heureux pour M. de Chénier de n'avoir point participé à ces calamités publiques, qui retombèrent enfin sur sa tête ! Il a su comme moi ce que c'est que de perdre dans les orages popt laires un frère tendrement chéri ! »
Ce souvenir du frère est bien scabreux dans sa bouche. Le temps n'était pas loin où les ennemis de Marie-Joseph appelaient celui-ci, comme par inadvertance, le frère d'Abel Chénier.
« Qu'auraient dit nos malheureux frères si Dieu les eût appelés le même jour à son tribunal? S'ils s'étaient rencontrés au moment suprême, avant de confondre leur sang, ils nous auraient crié sans doute : « Cessez vos guerres intestines, revenez à des sentiments d'amour et de paix. La mort frappe également tous les partis, et vos cruelles divisions nous coûtent la jeunesse et la vie. » — Tels auraient été leurs cris fraternels1.
1 C'est une réminiscence, une allusion aux beaux vers du VIe livre de l'Enéide, lorsque Anchise prophétise et maudit par avance les guerres civiles : Ne, pueri, ne tanta animis assuescite bella ; Neu patriae validas in viscera vertite vires. Projice tela manu, sanguis meus. ↩
« Si mon prédécesseur pouvait entendre ces paroles, qui ne consolent plus que son Ombre, il serait sensible à l'hommage que je rends ici à son frère; car il était naturellement généreux. Ce fut cette même générosité de caractère qui l'entraîna vers des nouveautés bien séduisantes sans doute puisqu'elles promettaient de nous rendre les vertus des Fabricius ; mais bientôt, trompé dans ses espérances, son humeur s'aigrit, son talent se dénatura. Transporté de la solitude du poëte au milieu des factions, comment aurait-il pu se livrer à ces sentiments affectueux qui font le charme de la vie ? Heureux s'il n'eût vu d'autre ciel que le ciel de la Grèce, sous lequel il était né, s'il n'eût contemplé d'autres ruines que celles de Sparte et d'Athènes ! Je l'aurais peut-être rencontré dans la belle patrie de sa mère, et nous nous serions juré amitié sur les bords du Permesse ; ou bien, puisqu'il devait revenir aux champs paternels, que ne me suivit-il dans les déserts où je fus jeté par nos tempêtes ? Le silence des forêts aurait calmé cette âme troublée, et les cabanes des sauvages l'eussent peut-être réconcilié avec les palais des rois. Vains souhaits ! M. de Chénier resta sur le théâtre de nos agitations et de nos douleurs. Atteint, jeune encore, d'une maladie mortelle, vous le vîtes, messieurs, s'incliner lentement vers le tombeau et quitter pour toujours... On ne m'a point raconté ses derniers moments... * « Nous tous qui vécûmes dans les troubles et les agitations, nous n'échapperons pas aux regards de l'histoire. Qui peut se flatter d'être trouvé sans tache dans ce temps de délire où personne n'a l'usage entier de sa raison ? Soyons donc pleins d'indulgence (il est bien temps) les uns pour les autres ; excusons ce que nous ne pouvons approuver. Telle est la faiblesse humaine, que le talent, le génie, la vertu même, peuvent quelquefois franchir les bornes du devoir. M. de Chénier adora la liberté : peut-on lui en faire un crime? Les chevaliers eux-mêmes, s'ils sortaient aujourd'hui de leurs tombeaux, suivraient la lumière de notre siècle. On verrait se former cette illustre alliance entre l'Honneur et la Liberté, comme, sous le régne des Valois, les créneaux gothiques couronnaient avec une grâce infinie dans nos monuments les Ordres empruntés de la Gréce... »
C'est déjà lui, homme politique; c'est son écusson politique qu'il nous décrit, avec ces mots en lettres d'or : Honneur et Liberté! Au chapitre XX° de ses Réflexions politiques (1814), il développera ce texte, et toute sa vie publique (sauf les zigzags) en fut le commentaire.
«La Liberté, continuait-il, n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie, elle élève le cœur, elle est nécessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'il respire. Les Arts peuvent jusqu'à un certain point vivre dans la dépendance, parce qu'ils se servent d'une langue à part qui n'est pas entendue de la foule ; mais les Lettres, qui parient une langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire, en écrivant, tout sentiment magnanime, toute pensée forte et grande? La Liberté est si naturellement l'amie des Sciences et des Lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles, lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples...i
Suivent quelques paroles de précaution. Mais qu'importe? l'essentiel était dit. Le Discours, après cela, peut finir par un éloge de César qui monte au Capitole, et par une apostrophe à la fille des Césars qui sort de son palais avec son jeune fils dans ses bras. Ces fleurs ne font que recouvrir, sans la cacher, la pointe du glaive1.
1 Henri Fonfrède, dans un article sur Béranger (1828), fait un crime à Chateaubriand de cette fin du Discours académique, où il est question de César qui monte au Capitole et de la fille des Césars et du berceau du roi de Rome, et il ajoute béatement : « On ne reprochera point à Béranger une telle adulation. » C'est bien là un jugement de cet esprit pétulant, incomplet en tout, et plus sensiblement encore en littérature. (Œuvres de Henri Fonfrède, tome 1A, page 200, 1846.) - L'empereur disait ce dont on va lire l'à peu près en termes sans Coute un peu plus brefs et plus vibrants. ↩
M. Lacretelle a raconté, au sujet de ce discours, une anecdote assez piquante, qu'il tenait de M. Daru; l'empereur avait voulu connaître le Discours et s'était fait donner le manuscrit :
« M. Daru, membre de l'Académie française, remplissait alors les fonctions de secrétaire intime du Cabinet. La scène se passait à Saint-Cloud, dans une antichambre, où plusieurs importants personnages attendaient l'audience de l'empereur. Quand M. Daru parut dans ce cercle et le traversa pour aller chez l'empereur, il fut accueilli de toutes parts avec un empressement proportionné à la hauteur de son crédit. Il entre dans le cabinet, et voilà que bientôt tout entretien cesse, et que tous les courtisans, favorisés par une indiscrétion générale, prêtent l'oreille aux paroles irritées qui sortaient de la bouche de l'empereur. On n'avait pas entendu le commencement de l'entretien qui avait eu lieu à moins haute voix. L'empereur venait de lire ou de relire le passage controversé du Discours du nouvel académicien. Dans l'effervescence toujours croissante de sa colère, il avait eu recours à une prosopopée que cette passion suggère souvent, et il apostrophait M. de Chateaubriand absent, dans des termes tels que ceux-ci 2 :
« Il vous faut donc de l'effet, monsieur, toujours de l'effet; « et vous ne craignez pas d'en produire un qui renverse la grande et l'heureuse règle de mon gouvernement, c'est-à-dire la conciliation de tous les partis, l'oubli d'un passé où chacun a des fautes plus ou moins graves et funestes à se reprocher. Eh bien, monsieur, si mon empire et le principe sur lequel je l'ai fondé ne vous conviennent pas, vous êtes libre d'en sortir. Allez porter ailleurs vos haines opiniâtres et des principes que le bien commun m'ordonne d'étouffer. » Chacun écoutait avec stupéfaction ces paroles véhémentes (qui perçaient l'épaisseur des portes); et comme M. Daru était seul dans le cabinet avec l'empereur, on ne doutait pas qu'elles ne lui fussent adressées. Le ministre sortit du cabinet peu de temps après cet éclat; il se fit un vide immense autour de lui1. Ceux mêmes qui, tout à l'heure, l'avaient accablé de sollicitations, mettaient entre eux et lui la plus grande distance. Étonné, il cherchait sur tous les visages la cause de cette répulsion unanime. Enfin, l'un d'eux eut le courage de s'adresser à lui, quoique en le croyant un ministre disgracié, et lui demanda d'où pouvait provenir un tel changement. « Eh! reprit M. Daru, qui vous fait donc croire à une disgrâce? - Mais, reprit son interlocuteur, ce sont les terribles paroles que nous venons d'entendre : Sortez de mon empire, si mes lois ne vous conviennent pus. » Alors M. Daru partit d'un grand éclat de rire, et les courtisans en voyant un tel gage de sécurité reformèrent bientôt le cercle autour de lui; puis plusieurs l'abordèrent en disant : « Vous pensez bien que je n'ai pas été dupe d'une telle méprise2. »
1 « Sejanus statim solus, el in subita vastitate trepidus. » (Suppl. au livre V des Annales de Tacite, par Brotier.) ↩
2 Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Charles de Lacretelle, tome V, pag. 86-88. - M. Daru proposa à M. de Chateaubriand quelques changements qui, selon lui, eussent rendu le Discours possible. Mais ce Discours était conçu tout d'un souffle, dans un seul et même esprit ; le corriger par un bout et le laisser subsister par l'autre, était chose impraticable. « C'est absolument, remarquait à ce propos M. de Chateaubriand, comme s'il m'avait dit : Ouvrez la bouche et serrez les dents. » - Si le Discours de réception de M. de Chateaubriand ne fut ni prononcé ni imprimé dans le temps, il s'en fit beaucoup de copies manuscrites : on a assuré qu'il y en eut plus de neuf sons foies de dercedi le et de en ple dant son séjour d Aix-la-Chapelle, un petit pamphlet dans lequel on contestait à M. de Chateaubriand le droit de se montrer si sévère contre la mémoire de Chénier; on lui rappelait ses propres opinions anciennes consignées dans l'Essai sur les Révolutions; on citait quelques passages par lesquels on montrait que lui-même, réfugié à Londres, avait été atteint, à quelque degré, de la contagion révolutionnaire: « Toutefois, ajoutait-on, personne ne fait à M. de Chateaubriand un reproche de ce malheur particulier; mais ce qu'on a droit de lui reprocher, c'est d'avoir fait un crime à M. de Chénier, placé au lieu même de la naissance du mal et au centre de son activité, de s'en être laissé atteindre, quand lui, M. de Chateaubriand, qui se trouvait à une si grande distance de son foyer, n'a pu venir à bout de s'en garantir. » Il y a du bon dans cette petite brochure. ↩
M. de Chateaubriand, nommé et non reçu académicien, n'entra dans ce corps que sous la Restauration. Il ne prononça jamais de discours de réception, et il n'allait aux assemblées que très-irrégulièrement et le moins possible. Un jour, — le jour de la reception de M. de Montmorency, - il consentit, par galanterie singulière, à être de la fête, et il lut en séance publique un fragment de discours historique.
Je n'ai pas à conclure dans les formes avec M. de Chateaubriand; il ne serait complet pour nous que si nous l'avions suivi avec le même détail durant sa seconde période active, dans son rôle politique. I y entra, il s'y précipita la torche et le glaive à la main par le pamphlet De Buonaparte et des Bourbons. Il ne continua point toutefois sur ce ton de frénésie vengeresse, et, sans jamais éteindre en lui l'esprit de parti, sans jamais amortir la personnalité la plus âpre, il laissa à son propre bon sens de fréquentes et larges issues.
Les Réflexions politiques (décembre 1814), la Monarchie selon la Charte (août 1816), le classèrent en regard de Benjamin Constant, et avec Me de Staël quand les Considérations sur la Révolution française eurent paru (1819), au premier rang des publicistes d'alors. Qu'on se garde pourtant d'oublier que cette Monarchie selon la Charte, sous air de théorie, n'était encore qu'un pamphlet brûlant, une machine de guerre. En général, on prendrait une très-fausse idée des articles politiques de M. de Chateaubriand en ces années ardentes si on ne les lisait que dans ses œuvres, où ils sont tronqués ou isolés de ce qui les explique : il les faut voir sur place dans le Conservateur, avec le cortége d'auxiliaires qui les accompagne. De son prompt et haut coup d'œil, M. de Chateaubriand fut des premiers à comprendre et à proclamer que l'ère nouvelle qui s'ouvrait était favorable à l'histoire, comme la précédente l'avait été à une restauration poétiquement et socialement religieuse :
« L'époque où nous vivons, disait-il (Conservateur, 8 janvier 1819), est essentiellement propre à l'histoire : placés entre deux empires dont l'un finit et l'autre commence, nous pouvons porter également nos regards sur le passé et dans l'avenir. Il reste encore assez de monuments de l'ancienne monarchie pour la bien connaître, tandis que les monuments de la monarchie qui s'élève nous offrent, au milieu des ruines, le spectacle d'un nouvel univers. »
Mais, détourné par les circonstances et par son ambition, il ne put de ce côté achever aucun corps d'ouvrage, et ne donna que des fragments, - des fragments brusques et saccadés, semés de lumières brillantes.
Politiquement, il se crut plus près du but : il crut, à bien des moments, avoir fait son œuvre, avoir tout fait ; - ministre, avoir donné à la Restauration une armée, une gloire et une grandeur qui dataient de lui, de son seul ministère; - tombé, avoir châtié ses ennemis par sa défection et s'être glorieusement vengé, sans se nuire; - réconcilié, avoir réconcilié par là même la monarchie et la liberté, avoir rempli sa devise, consommé l'alliance entre les deux camps, entre les deux Frances; avoir fait ce miracle presque seul, avoir réalisé son rêve de Monarchie selon la Charte : il croyait cela en 1829, à la veille de la chute de cette monarchie qu'il avait plus que personne exaltée, secouée et ébranlée. Mais là encore il ne devait laisser que des fragments, et ces fragments furent des ruines.
A le prendre dans son ensemble et un peu largement, tant comme écrivain que comme homme, et en ayant surtout en idée le poëte, qu'avons-nous vu, que voyons-nous? - Une force première qui a survécu à tout ce qui aurait pu la recouvrir ou l'altérer, et qui a usé bien des milieux;
Toujours sauvage au fond et indompté jusque dans les coquetteries mondaines ;
Parfois aimable comme un voyageur et sans aucun attachement;
Par moments, des gaucheries, des oublis, des inadvertances comme il en arriverait au grand Corneille;
Par moments, des persiflages et des fatuités, plus qu'il n'est permis à un Byron; - sa gaieté même alors est forcée; il se guinde et se gourme jusqu'aux dents;
Puis des arguties et une mauvaise foi de sophisme, comme un homme de parti; - des sentiments de parade et de théâtre ;
A travers tout cela, de perpétuels jaillissements de talent et une élévation extraordinaire qui jette hors du connu : une grande nature primitive qui reprend le dessus et qui se donne espace;
Une vanité d'homme de lettres ; - des dépits d'ambitieux, des étonnements quasi de parvenu, toutes les petitesses de la terre; puis, tout d'un coup, une imagination étrange, mélancolique et radieuse, qui monte puissamment et se déploie dans les solitudes du ciel comme le condor.
Il y a du démon, du sorcier et de la fée dans tout vrai talent d'imagination : il faut qu'il opère le charme : raison, justesse, art, travail, esprit, mis ensemble bout à bout, n'y suffisent pas. M. de Chateaubriand avait de ce démon. Ce qu'il faut dire en terminant, c'est qu'il était un grand magicien, un grand enchanteur.
Tel nous a paru au vrai, dans les principaux traits de sa physionomie, celui que notre siècle, jeune encore, salua et eut raison de saluer comme son Homère1.
1 Et moralement même, ce que Chateaubriand a toujours eu, ce qu'il a su garder jusqu'à la fin bien mieux que ses successeurs, même les plus illustres, c'est la dignité, cette haute estime de soi et qui s'imposait aux autres. Il aimait sans doute la popularité, et il y sacrifia trop ; mais il vivait dans un temps où pour la conquérir on n'avait pas trop à flatter le populaire, à être plat ou grossier devant lui. La réputation venait à vous, et l'on ne courait pas après elle; on ne la ramassait pas de toutes mains comme depuis. Il n'était pas homme à se baisser. ↩
A côté d'Achille il faut montrer Patrocle ; à côté de M. de Chateaubriand, il ne serait pas juste d'oublier Fontanes. Tibulle un jour, dans un mouvement d'orgueil, disait à Messala dont il avait partagé les périls et la victoire : «Ce n'est pas sans moi que tu as vaincu : non sine me est tibi partus honos. » Fontanes eût pu le dire à plus juste titre à Chateaubriand. Ayant beaucoup parlé de lui ailleurs, je me bornerai ici à repasser sur les caractères principaux qui le distinguent.
Il y eut deux parts très-distinctes dans la vie de Fontanes : la première qui s'étend de 1778 jusqu'en 1790 et même jusqu'en 1800, et dans laquelle il est poëte, - le poëte de la Chartreuse, du Jour des Morts, le chantre des amours légères et de Mme Des Garcins, l'écrivain toujours pur et noble, mais dissipé, souvent aux expédients, vivant à la pointe de la plume, sans position fixe; la seconde moitié, qui date de l'Éloge de Washington et dans laquelle, tout en gardant sa verve avec ses amis, il devient pour le public un orateur accompli en son genre et un critique plein d'autorité. C'est à ce dernier rôle surtout que nous nous attachons.
« Le don du jugement est la chose du monde que les hommes possèdent de plus diverse mesure1. » Cela est vrai en matière de goût pricipalement, et dans tout ce qui touche à la poésie et à l'imagination. Nous vivons dans un temps où chacun se croit critique et se pose comme tel. C'est le pis-aller - du moindre grimaud (comme on disait du temps de Boileau), du moindre apprenti littéraire, que de trancher de l'Aristarque en feuilleton. « Les arts les plus mécaniques sont traités avec plus d'honneur que les ouvrages d'esprit; car ceux qui les ignorent ne se mêlent pas d'en juger, ou ils suivent le sentiment des autres qui les entendent : au contraire, en matière de livres, le plus impertinent est le plus hardi critique2. » - Le don de critique véritable n'a été pourtant accordé qu'à quelques-uns. Ce don devient même du génie lorsqu'au milieu des révolutions du goût, entre les ruines d'un vieux genre qui s'écroule et les innovations qui se tentent, il s'agit de discerner avec netteté, avec certitude, sans aucune mollesse, ce qui est bon et ce qui vivra; si, dans une œuvre nouvelle, l'originalité réelle suffit à racheter les défauts? de quel ordre est l'ouvrage? de quelle portée et de quelle volée est l'auteur? et oser dire tout cela avant tous, et le dire d'un ton qui impose et se fasse écouter.
1 Mˡˡᵉ de Gournay, Préface en tête des Essais de Montaigne. ↩
2 Godeau, Discours sur les Œuvres de Malherbe. ↩
Il y a dans cette autorité et dans l'importance de celui qui l'exerce quelque chose de vivant, de personnel, qui ne tient pas uniquement à ce qu'il écrit et qui ne s'y représente pas toujours en entier, mais qui tient de plus près à l'homme même, à son geste, à son accent. Les mêmes choses dans d'autres bouches n'ont pas le même sens ni le même poids.
La nature crée le grand critique, de même qu'elle confère à quelques hommes le don du commandement. D'autres influent plus sensiblement, s'agitent, débordent, entraînent : le vrai juge, le vrai critique, par quelques mots, rétablit la balance. En philosophie, en politique, de nos jours, nous avons vu bien des talents qui étaient des puissances, des forces toujours en action et en mouvement : M. Royer-Collard, tranquille et debout, était une autorité.
L'autorité du vrai critique se compose de bien des élément complexes, comme pour le grand médecin; mais au fond il y a la un sens à part, comme le tact d'un Hippocrate ou d'un Corvisart.
En tout pays, la liste serait courte de tels hommes qui ont été des oracles et qui ont dicté un moment la loi du goût : Malherbe, Boileau, Johnson1. Il n'est pas nécessaire à ces critiques d'avoir une perspective immense; il suffit qu'ils embrassent avec une parfaite netteté de coup d'œil toute l'étendue de l'horizon à leur moment. Tout n'est pas restrictif dans leur rôle; cependant il y entre souvent plus de restriction que d'élan, plus de veto que d'initiative.
1 Que si, au sujet de Johnson, on me faisait remarquer que de nos jours il lui manquerait bien des choses pour être un grand critique, je répondrais que le vrai talent sait vite se mettre au courant de ces conditions nouvelles ; mais surtout j'insisterais sur ceci , que Johnson avait un bon jugement et le mordant qui le grave, et l'autorité nécessaire pour lé faice valoir, qualités essentielles à tout critique et que les critiques d'aujourd'hui paraissent au contraire trop oublier; car, avec tous leurs beaux et brillants développements, ils trouvent le moyen de n'avoir ni la solidité armée du trait qui porte, ni l'autorité qui fait que certains arrêts demeurent. ↩
Mais le plus beau rôle pour le critique, c'est quand il ne se tient pas uniquement sur la défensive, et que, dénonçant les laux succès, il ne sait pas moins discerner et promouvoir les légitimes. C'est pour cela qu'il est mieux qu'il y ait dans le critique un poëte : le poëte a le sentiment plus vif des beautés, et il hésite moins à les maintenir. Boileau, en cette matière, se trompera moins que Johnson ou que Jeffries. On l'a dit très-judicieusement : « La vraie touche des esprits, c'est l'examen d'un nouvel auteur; et celui qui le lit se met à l'épreuve plus qu'il ne l'y met1. » Il ne s'agit pas, quand un nouvel écrivain paraît qui est homme de génie, même avec des défauts, - il ne s'agit pas de venir dire : C'est assez bien, et de faire ce qu'on peut appeler une cote mal taillée des beautés et des défauts, comme fit l'Institut dans ce fameux Rapport sur le Génie du Christianisme, comme fit l'Académie pour le Cid. « C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément, » a dit Vauvenargues. Il faut savoir à première vue marquer le cran. Quel mépris n'avait pas La Bruyère pour ces prétendus connaisseurs qui avaient eu sous les yeux le manuscrit de ses Caractères sans bien savoir à quoi s'en tenir et sans oser se prononcer :
1 C'est M'le de Gournay qui l'a dit, et je le redirai, à ma manière, après elle : « La pierre de touche véritable du jugement critique, ce sont les écrits contemporains. Tout le monde est fort à prononcer sur Racine et sur Bossuet; on tranche là-dessus en toute sécurité ; j'appelle cela moins des jugements que des développements, des exposés où le talent peut s'étendre et briller à l'aise. Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique se prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. Combien peu le possèdent ! - J'ai vu Béranger n'avoir pas assez de raillerie pour ce vers d'André Chénier : Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines. Tout ce qu'il m'a recommandé en fait de vers était toujours médiocre. - Combien de gens distingués de ce temps-ci qui se croient les chefs du mouvement, qui le sont sur certains points, et qui ont ainsi été traînas à la remorque depuis vingt ans dans leurs jugements littéraires ! » - Au reste je conçois, quand on n'y est pas obligé, que l'on évite de se prononcer autrement que de vive voix et dans la conversation sur les ouvrages nouveaux, ces ouvrages à peine échappés de la fabrique de l'auteur et encore tout chauds de la forge, comme dit Montesquieu : on court risque, en effet, de s'y brûler les doigts. Dans ce genre de critique, si l'on ne battait le plus souvent la campagne comme on fait aujourd'hui, si l'on ne parlait a cote, si l'on était sincere et franc, ce serait moins encore les ouvrages qu'on serait amené à juger, que les esprits eux-mêmes dont ils sont la production, car tel fruit, tel arbre; et l'on serait ainsi conduit très-vite à dire à bon nombre de ces arbres-là qu'ils sont de pauvre qualité, rudes, grossiers de nature, difformes d'aspect, sauvageons en dépit des greffes, viciés dans leur sève, et peu faits pour produire jamais rien d'agréable ni de savoureux. Or « quel est l'homme assez hardi, nous dit Montesquieu encore, pour vouloir se faire dix ou douze ennemis par mois? » Aussi le caractère du critique complet suppose-t-il, tout autant que le jugement, un vrai courage moral. Le jugement ferme est déjà du courage intellectuel : on ose avoir un avis bien net vis-à-vis de soi-même ; mais il s'agit encore d'oser Je dire tout haut et de le soutenir la plume à la main devant tous. ↩