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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Au meme. « Villeneuve-sur-Yonne, 2 janvier 1804

Au meme. « Villeneuve-sur-Yonne, 2 janvier 1804

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 5 min de lecture · p. 257–259 · chapitre 71 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Mon frère nous apprend que vous avez écrit à Mme de Vintimille « que la mort de Mme de Beaumont s'étoit fait sentir à vous au milieu des plus violents chagrins et des plus grandes pertes. » Que vous est-il donc arrivé?

« Soyez sûr que personne au monde ne s'intéressera jamais plus vivement et plus constamment que moi à tout ce qui pourra intéresser votre bonheur.

« Je n'ai reçu cet été, et à mon grand regret en ce temps-là, qu'une seule de vos lettres. Ce fatal voyage de Rome1 et le désir d'y mettre obstacle absorboient toutes mes pensées et occupoient toutes mes forces, au moment où il auroit fallu vous répondre. Tous les courriers qui vinrent de ce pays-là à compter de ce moment m'apportèrent d'autres soucis, d'autres occupations. Vous savez les événements, et sans doute vous m'excusez. Les craintes ne m'avoient pas moins accablé que le malheur.

1 Le voyage de Mme de Beaumont. ↩

« Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupoit pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins longtemps. Je n'avois pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât d'une manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence ne soient mêlés.

« Vous aurez la Relation de ses derniers moments 'aussitôt que vous aurez indiqué à mon frère un moyen peu coûteux pour vous de vous la faire parvenir. Rien au monde n'est plus propre à faire couler des larmes que ce récit; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon1 en le lisant; et, quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serois désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage, qui m'a causé tant de tourments.

1 Chateaubriand. On aime ces familiarités qui font retrouver l'homme. ↩

« La position de notre ami m'a causé aussi bien des peines pendant longtemps. Calomnié de toutes parts, il a eu un temps de disgrâce presque effrayant2; mais il n'en a rien su que tard, et il ignore même en ce moment ce mal passé. Vous avez su qu'il est rentré presque en faveur, puisqu'on en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira point à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends dans le cours du mois.

2 Voir précédemment, dans la seizième Leçon, l'extrait d'une lettre de Fontanes à Gueneau de Mussy, du 5 octobre 1803. ↩

« Je suis obligé d'effacer des détails de sa position qui viennent au bout de ma plume, mais qui seroient infinis et inutiles, puisqu'il vous les dira bientôt. Je me bornerai à vous apprendre qu'un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles, et que, par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour Mme de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome ami du Cardinal1 et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir.

1 Le Cardinal Fesch. ↩

« Votre affaire Michaud m'a causé en son temps quelque chagrin. Fontanes prétendit qu'elle ne s'étoit manquée que par malentendu, et parce que la maladie d'une de mesdemoiselles vos sœurs ne vous avoit pas permis de partir à temps2. Je suis bien aise que vous n'y ayez pas eu de regret, mais très-fâché que vous n'ayez pas fait ce travail; la peine en seroit oubliée en ce moment, et l'ouvrage subsisteroit; il auroit été excellent. Je ne m'en consolerai point, à moins que vous ne fassiez des Notes en contraste ou en parallèle avec les Notes de Michaud. Cela serait bien bon dans un journal.

2 Ces Notes, en effet, pour lesquelles il y avait eu tant de négociations, ne vinrent pas. Chênedollé a fait trop souvent, en d'autres circonstances, comme pour ces Notes que demandait Michaud. Il manquait l'affaire à peu de chose près. Il arrivait de Vire un peu trop tard. Mais nous qui sommes entrés dans le secret de ses peines à ce moment, nous savons ce qu'il faut penser de ces apparentes négligences. ↩

« Vous me demandiez des nouvelles de mes occupations : comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers; ce sont là des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps et dans le mystère. Mais je voudrois que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir, et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien si vous ne l'avez que pour vous'. Je me donne les mêmes conseils à moi-même, et je les recevrai toujours volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnoitre qu'en vous assurant, comme je fais, et comme il est vrai, que, - de toutes les louanges que j'ai reçues en ma vie, il n'en est point qui m'aient fait autant de plaisir que les vôtres. - Je ne sais pas quelle en est la raison; mais je vous dis le fait : il est certain, et je vous en fais part sans orgueil et sans modestie.

« Portez-vous bien, traitez-moi familièrement; et, pour dissiper vos chagrins, acceptez sans façon ce que je vais vous proposer.

« Chateaubriand, qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. Cela ne nous gênera aucunement, car nous ne reviendrons qu'au mois de mars. Ce seroit pour vous une grande commodité, une grande consolation de vous trouver auprès de lui. Prenez la chambre de mon fils, cette petite chambre où je vous ai fait boire du vin de Malaga avec de l'eau. Le reste pourra suffire au Chargé d'affaires, et vous serez voisins depuis le matin jusqu'au soir. C'est pour vous faire cette proposition que j'ai voulu vous écrire aujourd'hui, quoique la fatigue qui m'en a empêché il y a huit jours ne m'en laisse guère la force. - Voilà qui est dit. C'est à vous à faire le reste. Écrivez-nous un peu souvent. Bonjour. »

• Quelle sagesse aimable, délicate et pratique à la fois !