Au même. « Ce vendredi, 7 août 1812
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
«Nous partirons pour Villeneuve dans les premiers jours de septembre. Si donc vous vous proposez de faire un voyage à Paris et si vous désirez nous y voir, il faudroit venir dans la dernière quinzaine de ce mois d'août.
« Il me semble qu'une apparition dans ce pays, où personne, et pas même moi, ne vous a vu depuis si longtemps, seroit utile à tous vos intérêts. Il est bon de ne pas se laisser oublier, et surtout de ne pas laisser croire aux indifférents et aux tièdes qu'on se néglige trop soi-même. Il n'y a rien au monde de si propre à glacer tout le genre humain. Il me prend fantaisie de vous écorcher les oreilles à ce propos et de vous dire, en retournant un ancien vers de l'ancienne Mme de Staël :
Si l'on ne s'aide point, personne ne nous aide1.
1 Il fait allusion à un vers de Me de Staël dans le drame de Sophie : On cesse de s'aimer, si quelqu'un ne nous aime. ↩
Vous ne vous aidez point du tout, et au contraire. Ayez enfin pitié de vous.
« Venez un peu que je vous gronde. Venez savoir comment va le monde; venez annoncer aux prétendants afin qu'ils s'écartent, et aux électeurs afin qu'ils y pensent, que vous voulez être de l'Institut.
«Il faut y songer à cet Institut. Ses portes mènent au delà de lui à droite et à gauche. Vous êtes fait pour y être, et il faut y entrer.
« Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus grand poëte qu'Esménard2. Cela est incontestable, et cela est fort et est décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu'on l'a dit hautement, mais qui n'auroient pas eu l'esprit ou le courage de le penser tout seuls.
2 Chênedollé venait de publier en 1812 une seconde édition du Génie de l'Homme, avec une Préface dans laquelle il discutait les critiques qui lui avaient été faites; de là de nouveaux articles de Dussault (Journal de l'Empire du 27 juillet et du 9 août 1812); Dussaull avait déjà parlé de la première édition. ↩
« Il faudroit, comme je l'ai dit à M. Quatremère, brocher quelques-unes des réflexions dont vous avez semé votre Cours de littérature, rendre ce ramas susceptible d'un titre, en former un petit volume, publier cela à propos, et vous présenter pour la première place vacante. Si vous n'avez pas celle-là, vous aurez l'autre, et les premiers pas, les pas importants seront faits.
« Je n'ai pas lu votre seconde édition; mais j'avois été et je suis resté pour l'éternité si content de la première, que vous ne perdez rien à cette négligence qui a eu pour cause non pas certes mes occupations ( car je ne fais rien du tout depuis six mois), mais un certain nonchaloir d'âme et d'esprit qui m'est prescrit comme régime par les médecins et imposé comme un besoin insurmontable par la nature ; j'en gémis, j'en ai honte et j'en ai même des remords, mais je ne puis le désavouer. Peu d'hommes ont vécu plus inutiles à eux-mêmes et aux autres depuis le mois de janvier , et peu se sentiroient plus disposés à continuer si je cédois au poison froid de l'habitude. J'éprouve que rien n'augmente autant le découragement que l'oisiveté. Je sors un moment de la mienne pour vous. Venez, je me ranimerai pour vous échauffer. Portez-vous bien. J. »
P. S. - Vous terminerez en personne votre affaire des examens. On n'est bien servi que par soi ; mais i faut vouloir se servir. »
M. Joubert eut beau dire et solliciter cet ami peu ambitieux, qui ne consentait à se pousser ni du côté de l'Université, ni même du côté de l'Académie : il y perdit sa peine et ses insinuations charmantes. Chênedollé, à la date du 2 juillet 1823, écrivait dans son Journal, pendant un court voyage à Paris : « C'est aujourd'hui que j'ai revu Joubert. Il y avait douze ans que je ne l'avais vu ; je l'ai revu avec un extrême plaisir. Je l'ai trouvé vieilli, moins pourtant que je ne craignais. Du reste, la même conversation, vive, piquante, originale, la même imagination, la même verve, le même enthousiasme. » Moins d'un an après, le 4 mai 1824, M. Joubert mourait, et cette amitié, non pas refroidie, mais raréfiée par l'absence, passait, pour Chênedollé, à l'état de culte et de souvenir1.
1 Je dois avouer que l'on trouve dans une lettre de M. Joubert à-Mme de Vintimille, du 22 juillet 1823 (et non 1822), quelques mots. légèrement ironiques sur cette visite de Chênedollé : « J'ai vu ces jours-ci feu Chênedollé, qui ne s'est informé que de vous, qui ne m'a parlé que de notre ancien bon temps, qui ne s'occupe comme moi que de ce qu'il a connu d'aimable, et de ce qu'on peut lire de bon. Ce que c'est que de survenir à propos! Je l'ai trouvé un homme incomparable. » Ainsi, même pour les meilleurs et les plus bienveillants comme M. Joubert, les absents avaient un peu tort. ↩