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L'Enchanteur 1768—1848

Neuvième leçon (suite 4)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 280–294 · chapitre 19 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Séparer le Génie du Christianisme de cet ensemble d circonstances sociales auxquel es il se lie, et de cet à propos unique et grandiose, c'est vouloir être injuste et ne le plus comprendre. Le livre en lui-même n'es sans doute pas un grand livre ni un vrai monument, - un monument comme l'eût été l'ouvrage de Pascal l'auteur des immortelles Pensées eût vécu : que dis-je à l'état de simples fragments où nous avons les Pensé aujourd'hui, ce serait presque, à mon sens, un sacrilég que de venir leur comparer l'œuvre brillante, à demi fr vole. Mais ce que cette œuvre fut véritablement, nous ! voyons déjà : ce fut un coup soudain, un coup de théâtr et d'autel, une machine merveilleuse et prompte jouai au moment décisif et faisant fonction d'auxiliaire dar une restauration sociale d'où nous datons. Heureux le littérateurs qui, par une rare rencontre, peuvent voi ainsi leur nom et leur œuvre unis, ne fût-ce qu'un mo ment, aux actes mémorables ou mieux aux époques d l'histoire ! Leur nom continuera de se transmettre et d vivre, alors même qu'on ne les lirait plus. Il est à jama gravé aux tables de pierre.

Le Génie du Christianisme faisait donc essentiellemer partie de la décoration de ce Te Deum, de cet Allelu de renaissance auquel répondait le vœu d'alors; et c n'en était la partie ni la moins magnifique ni la moir touchante. M. de Bonald, voulant caractériser sa pr pre manière et celle de Chateaubriand, s'est compar lui-même à un guerrier revêtu de son armure et qui con bat, tandis que chez M. de Chateaubriand la religio est plutôt comme une reine qui apparaît un jour de feu revêtue de tous ses joyaux et dans toutes ses pompe: Cette reine magnifique fit son entrée ce jour-là, au milieu des acclamations et même des larmes1.

1 Quand on lui parlait de la différence de succès qu'il y avait eu entre la Legislation primitive et le Génie du Christianisme, publiés dans le même temps, M. de Bonald disait plus familièrement dans le tête-à-tête : « J'ai donné ma drogue en nature, et lui il l'a donnée avec du sucre. » ↩

Dans l'article du Moniteur2? par lequel il préconisait le Génie du Christianisme, Fontanes ne manquait pas de faire ressortir ce qu'il y avait d'imprévu et comme de divinement préparé dans cet accord et cette alliance, dans ce concours harmonieux des forces de la pensée et du génie vers un même but si longtemps méconnu. La critique s'inspire ici des grandes choses qu'elle contemple et y prend une sorte de majesté oratoire. Je me plais à rapporter, à offrir simplement toutes ces pages, en les rassemblant au vrai point de vue; c'est le moyen de n'en laisser fuir aucun rayon. Lues isolément elles perdent beaucoup de leur vrai sens et de leur effet ; elles se refroidissent.

2 Ce premier article de Fontanes sur le Génie du Christianisme avait paru dans le Mercure le 25 germinal (an X, 15 avril 1802); le Moniteur du 28 germinal (18 avril) ne faisait que l'emprunter au Mercure. ↩

L'article de Fontanes portait pour épigraphe la belle parole de Montesquieu : « Chose admirable! la Religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. » M. de Chateaubriand avait déjà inscrit ce mot, également à l'adresse des croyants et des politiques, en tête du Génie du Christianisme.

« Cet ouvrage longtemps attendu (écrivait Fontanes), et commencé dans des jours d'oppression et de douleur. paraît quand tous les maux se réparent, et quand toutes les persécutions finissent. Il ne pouvait être publié dans des circonstances plus favorables. C'était à l'époque où la tyrannie renversait tous les monuments religieux, c'était au bruit de tous les blasphemes et , pour ainsi dire, en presence de l'athéism triomphant, que l'auteur se plaisait à retracer les auguste: souvenirs de la Religion. Celui qui, dans ce temps-là, sur les ruines des temples du Christianisme, en rappelait l'ancienne gloire, eût-il pu deviner qu'à peine arrivé au terme de sor travail, il verrait se rouvrir ces mêmes temples sous les auspice: d'un grand homme? La prédiction d'un tel événement eu excité la rage ou le mépris de ceux qui gouvernaient alors l France, et qui se vantaient d'anéantir par leurs lois les croyances religieuses que la nature et l'habitude ont si profon dément gravées dans les cœurs. Mais, en dépit de toutes le: menaces et de toutes les injures, l'opinion préparait ce retour salutaire, et secondait les pensées du génie qui veut recons truire l'édifice social. Quand la morale effrayée déplorait l; perte du culte et des dogmes antiques, déjà leur rétablissement était médité par la plus haute sagesse. Le nouvel orateur du Christianisme va retrouver tout ce qu'il regrettait. Du fond de la solitude où son imagination s'était réfugiée, i entendait naguère la chute de nos autels : il peut assister maintenant à leurs solennités renouvelées. La Religion, don sa majesté s'est accrue par ses souffrances, revient d'un long exil dans ses sanctuaires déserts, au milieu de la victoire et de la paix dont elle affermit l'ouvrage. Toutes les consolations l'accompagnent, les haines et les douleurs s'apaisent à sa présence. Les vœux qu'elle formait, depuis douze cents ans, pour la prospérité de cet Empire, seront encore entendus, et son autorité confirmera les nouvelles grandeurs de la France, au nom du Dieu qui, chez toutes les nations, cs. le premier auteur de tout pouvoir, le plus sûr appui de la morale, et par conséquent le seul gage de la félicité publique.

« Parmi tant de spectacles extraordinaires qui ont, depuis quelques années, épuisé la surprise et l'admiration, il n'en est point d'aussi grand que ce dernier. La tâche du vainqueur était achevée; on attendait encore l'œuvre du législateur. Tous les yeux étaient éblouis, tous les cœurs n'étaient pas rassurés; mais, grâce à la pacification des troubles religieux qui va ramener la confiance universelle, le législateur et le vainqueur brillent aujourd'hui du même éclat.

Ainsi donc l'historien Raynal avait grand tort de s'écrier, il a moins de trente ans, d'un ton si prophétique : « Il est passé le temps de la fondation, de la destruction et du renouvellement des empires! Il ne se trouvera plus l'homme devant qui la terre se taisait ! On combat aujourd'hui avec la foudre pour la prise de quelques villes; on combattait autrefois avec l'épée pour détruire et fonder des royaumes. L'histoire des peuples modernes est sèche et petite, sans que les peuples soient plus heureux. »

« Avant la fin du siècle, il a pourtant paru cet homme dont ¡ force sait détruire, et dont la sagesse sait fonder! Les grands vénements dont il est le moteur, le centre et l'objet, semblent peu conformes aux combinaisons vulgaires, qu'on ne devrait oint s'étonner que des imaginations fortement religieuses eussent de semblables desseins dirigés par des conseils supéeurs à ceux des hommes.

Plutarque, dans un de ses traités philosophiques, examine la fortune ou la vertu firent l'élévation d'Alexandre ; et voici, peu près, comme il raisonne et décide la question :

« J'aperçois, dit-il, un jeune homme qui exécute les plus grandes choses par un instinct irrésistible, et toutefois avec une raison suivie. Il a soumis, à l'âge de trente ans, les peuples les plus belliqueux de l'Europe et de l'Asie. Ses lois le font aimer de ceux qu'ont subjugués ses armes. Je conclus qu'un bonheur aussi constant n'est point l'effet de cette puissance aveugle et capricieuse qu'on appelle la Fortune : Alexandre dut ses succès à son génie et à la faveur signalée des Dieux. Ou, si vous voulez, ajoute encore Plutarque, que la Fortune ait seule accumulé tant de gloire sur la tête d'un homme, alors je dirai, comme le poëte Aleman, que la Fortune est fille de la Providence. »

» On voit par ces paroles combien étaient religieux tous ces raves esprits de l'Antiquité. L'action de la Providence leur araissait marquée dans tous les mouvements des empires, et urtout dans l'âme des héros. « Tout ce qui domine et excelle en quelque chose, disait un autre de leurs sages, est d'origine « céleste1. »

1 Puisqu'il était en veine de citer les Anciens, Fontanes aurait pu rappeler encore ce mot de Pindare, si applicable à toutes les époqu de révolution : « Il est facile d'ébranler un Etat, fût-ce meme ai derniers des hommes; mais de le rasseoir sur sa base, c'est une œuv de haute lutte, à moins qu'un dieu tout d'un coup ne se mette à la té des gouvernants et ne devienne le pilote. » (IVe Pythiq. › Pin dare, 1 anciens lyriques, et les tragiques dans les chœurs, sont pleins de tell pensées. - Mais comment, de nos jours, peut-on traduire si bien Pi aare, et ne pas mieux profiter de ces pensées-là ? ↩

Est-ce là de la flatterie? - Pas encore. C'était u hommage irrésistible, une admiration digne encore ‹ l'objet.

Mais quel dommage que l'homme qui rappelait ain à ses débuts l'idée des grands fondateurs de l'Antiqui y ait joint quelque chose de violent, de gigantesque d'effréné, et que le Solon et le Numa en lui, si l'on pe dire, ait été comme enchaîné dès le premier jour : cheval de Mazeppa! Je crains un peu qu'il n'en ait é pareillement autrefois de cette vertu d'Alexandre.

Quoi qu'il en soit, les pages de Fontanes, lues ain en leur lieu, sont admirables, mais elles le sont comn tant de choses admirables en ce monde, qui tirent ur partie de leur beauté des circonstances mêmes et de situation. Le cadre les rehausse et fait plus que d'oubli leur prix. Écrivez cette page ou l'équivalent, dans u autre moment, dans un autre lieu, nul ne s'en sou viendra.

Heureux à son tour le critique favorisé du rayon, q peut ainsi voir le début de ce qui va être une simp analyse devenir une page durable, éloquente, et à q il est donné d'atteindre sans effort jusqu'aux hauteu ou du moins jusqu'aux bas-reliefs de l'histoire ! Je r comparerai pas ce début à un exorde de Démothèr (il y a des accents de liberté, il y a des tonnerres dar la voix de Démosthène), mais à un exorde du panég; riste de Trajan.

Ce sont là les vraies préfaces du Génie du Christianisme, et j'ai dû vous les dire. J'y ai insisté avec d'autant plus le complaisance peut-être que nous sommes plus à nême de les apprécier, aujourd'hui que les conditions de la société ont été remises en question, et que les fondements de l'édifice ont été de nouveau exposés à nu. Il est beau et consolant toujours de voir replacer la pierre de l'autel, quand elle est replacée d'une main erme avec modération et sagesse, et quand la foi des peuples ébranlée, mais subsistante, n'a pas cessé encore de s'y rattacher. C'est un Ancien, c'est Phocion, je crois, qui a dit : «Il ne faut arracher ni l'autel du temple, ni la oitié du cœur de l'homme. »

Redescendant du héros à l'écrivain, Fontanes baissait doucement le ton et disait avec une insinuation persuasive :

« On accueillera donc avec un intérêt universel le jeune écrivain qui ose rétablir l'autorité des ancêtres et les traditions des âges. Son entreprise doit plaire à tous, et n'alarmer personne; car il s'occupe encore plus d'attacher l'âme que de forcer la conviction. Il cherche les tableaux sublimes plus que des raisonnements victorieux; il sent et ne dispute pas ; il veut unir tous les cœurs par le charme des mêmes émotions, et non séparer les esprits par des controverses interminables : en un mot, on dirait que le premier livre offert en hommage à la Religion renaissante fut inspire par cet esprit de paix qui vient de rapprocher toutes les consciences. »

En parlant ainsi, il caractérisait l'ouvrage tel qu'il l'avait autrefois conseillé à son ami, si nous nous en souvenons bien1, mais non pas tel tout à fait que celui-ci l'avait exécuté en bien des points : l'esprit de douceur et de paix n'y respirait pas avant tout, et il y avait plus d'éclat que d'onction.

1 Voir à la fin de la Leçon deuxième. ↩

L'ouvrage se compose de quatre parties, divisées elle mêmes en livres :

La première partie traite des Dogmes et doctrine; La seconde développe la Poétique du Christianisme; La troisième continue l'examen des Beaux-Arts et c la Littérature dans leur rapport avec la Religion;

La quatrième traite du Culte, c'est-à-dire de tout c qui concerne les cérémonies de l'Église et de tout ce qu regarde le Clergé séculier et régulier.

La première et la dernière partie se divisent chacun en six livres; la deuxième et la troisième, qui se tien nent, formaient aussi six livres chacune, dans le pre mier plan, lorsqu'Atala et René, que l'auteur en a depui détachés, y étaient compris.

L'ordonnance extérieure du monument a donc un certaine régularité, une symétrie satisfaisante à l'œil S'il y a à dire, c'est plutôt à l'esprit d'unité intérieur et à l'enchaînement des idées.

Dans son premier chapitre, l'auteur définit très-bier le genre d'apologie qu'il entreprend. L'Église, dans sa longue carrière, a subi diverses sortes de persécution: et essuyé bien des guerres : dans les siècles de sa for mation, sous Julien, « elle fut exposée à une persécution du caractère le plus dangereux. On n'employa pas la violence contre les Chrétiens, mais on leur prodigue le mépris. On commença par dépouiller les autels; or défendit ensuite aux fidèles d'enseigner et d'étudier les Lettres... Les sophistes dont Julien était environné se déchaînèrent contre le Christianisme. » Dans les temps modernes, au lendemain de Bossuet, « tandis que l'Église triomphait encore, déjà Voltaire faisait renaître la persécution de Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de rendre l'incrédulité à la mode. Il enrôla tous les amours-propres ans cette ligue insensée ; la Religion fut attaquée avec outes les armes, depuis le pamphlet jusqu'à l'in-folio, epuis l'épigramme jusqu'au sophisme... Ainsi cette atalité1 qui avait fait triompher les sophistes sous ulien se déclara pour eux dans notre siècle. Les déenseurs des Chrétiens tombèrent dans une faute qui es avait déjà perdus : ils ne s'aperçurent pas qu'il ne 'agissait plus de discuter tel ou tel dogme, puisqu'on jetait absolument les bases... Il fallait prendre la oute contraire : passer de l'effet à la cause, ne pas rouver que le Christianisme est excellent, parce qu'il ient de Dieu ; mais qu'il vient de Dieu, parce qu'il est xcellent. »

1 Fatalité, le mot est assez singulièrement choisi en pareille matière. ↩

C'est contre ce genre tout mondain de persécution ue l'auteur vient opposer sa manière d'apologie un peu condaine elle-même. Lui, il ne cherchera pas à démonter la vérité du fond, mais la vraisemblance, par la moale qui en sort, par les beautés qui en rayonnent. Cet rateur du Christianisme va s'attacher à faire voir « que e toutes les religions qui ont jamais existé, la Religion hrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus vorable à la liberté, aux Arts et aux Lettres; que le onde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusu'aux sciences abstraites; depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange t décorés par Raphaël; qu'il n'y a rien de plus divin ue sa morale; rien de plus aimable, de plus pompeux ue ses dogmes, sa doctrine et son culte; qu'elle favoise le génie, épure le goût, développe les passions veraeuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des ormes nobles à l'écrivain, et des moules parfaits à l'ariste ; qu'elle se prête merveilleusement aux élans de l'âme, et peut enchanter l'esprit aussi divinement que les Dieux de Virgile et d'Homère ; qu'il n'y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine :

« Enfin, s'écrie-t-il, il fallait appeler tous les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du cœur au secours de cette même Religion contre laquelle on les avait armés. Ici le lecteur voit notre ouvrage...

« Nous osons croire que cette manière d'envisager le Christianisme présente des rapports peu connus : sublime par l'antiquité de ses souvenirs qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, il réclame toutes les sortes de tableaux. »

Son livre va donc se composer d'une suite de tableaux, ce qui est pourtant un peu long, durant quatre ou cinq volumes. Dire pendant cinq volumes à chaque point de vue : C'est beau ! il y a de quoi lasser l'admiration la plus déterminée. Il fallait son talent pour y suffire.

L'inconvénient sera aussi (s'il n'y prend garde ), dans des parties non essentielles ou même essentielles au Christianisme, de ne présenter qu'un seul aspect, toujours l'aspect lumineux et brillant, en dissimulant le côté sombre, et de tirer tout à soi dans des accessoires que la Religion chrétienne' peut accepter, tolérer, ou emprunter en les animant un moment de son rayon, mais dont elle saurait aussi se passer très-bien.

Car enfin, si la poésie n'est pas absente du Christianisme, ni surtout des pompes catholiques que l'Église étale dans ses jours de fête et de triomphe, ce n'est pas à cela qu'elle vise sur la terre : elle a d'autres fins sévères auxquelles au besoin tout se sacrifie. Advienne que pourra de la poésie et de la littérature, du moment u'elle vient à la traverse de la voie étroite de la Croix! vieu sans doute est le plus grand des poëtes : mais à égard de l'homme, sa créature ici-bas, il est bien autre hose encore. Qui dit poésie et vérité exprime deux hoses différentes, sinon opposées. M. Joubert a consacré ette distinction par un mot charmant et durable : : Dieu, ne pouvant pas départir la vérité aux Grecs, « leur donna la poésie. » Le même excellent critique dit encore, en faisant la part de chacun et en spéciiant la dot poétique de chaque peuple :

« Aux Grecs, et surtout aux Athéniens, le beau littéraire et civil;

« Aux Romains le beau moral et politique; Aux Juifs le beau religieux et domestique ; Aux autres peuples l'imitation de ces trois-là. » Il est très-vrai que les Chrétiens peuvent remonter à la poésie des Hébreux, et presque y rentrer de plain-pied comme dans un antique et légitime héritage : voilà déjà une grande poésie. Il est très-vrai encore que le Christianisme a ouvert de nouveaux horizons dans le monde moral intérieur. Selon le mot de Pascal, avec Jésus-Christ le nouveau modèle d'une âme parfaitement héroïque a été présenté aux hommes. La poésie, en tant qu'elle conçoit de nouveaux caractères, ne saurait s'empêcher d'en tenir compte. C'est ainsi que les Andromaque, les Iphigénie, les Phèdre de Racine sont, à quelques égards, des personnages à demi chrétiens. « Racine avoue lui-même qu'il n'aurait pu faire supporter son Andromaque si, comme dans Euripide, elle eût tremblé pour Molossus, le fils de Pyrrhus, et non pour Astyanax, le fils d'Hector. On ne croit point, dit-il très-bien, qu'elle doive aimer un autre mari que le premier1. » Virgile qui, dans l'ordre des sentiments, est quelquefois à mi-chemin et comme sur le seuil du Christianisme, l'avait déjà senti confusément; et dans le troisième livre de l'Énéide, il cherche à sauver autant qu'il peut l'honneur d'Andromaque. C'est elle que tout d'abord Énée rencontre en mettant le pied sur la terre d'Épire : elle est occupée à offrir un sacrifice aux mânes d'Hector. Son premier mouvement à la vue du guerrier troyen est de s'évanouir ; sa pre mière pensée au réveil est pour s'écrier : Hector ubi est' Aux questions que le héros lui adresse, elle rougit et baisse les yeux :

1 Ces remarques et celles qui suivent sont de Fontanes, dans son second article sur le Génie du Christianisme. M. Saint-Marc Girardin dans son Cours de Littérature dramatique (tome 1, chap. xIV), a reproduit ou retrouvé quelques-unes de ces vues sur les diverses Andro moque ; il a été devancé ici par Chateaubriand et par Fontanes qu'i développe à son tour avec bonheur. ↩

Dejecil vultum, et demissa voce locuta est.

Elle explique d'une voix embarrassée comment le fils d'Achille, en la quittant pour Hermione, l'a fait épouser au Troyen Hélénus; elle porte avant tout envie au trépas de Polyxène. Mais Racine a rejeté ces embarras et ces subterfuges indignes d'une chaste et touchante figure; il a dégagé celle ci dans une pureté suprême « Chez lui, Andromaque ressemble précisément à ce: veuves des premiers siècles chrétiens, où l'idée d'un se cond mariage eût semblé profane et presque coupable. à ces Paule et à ces Marcelle, qui, retirées dans un cloître , indifférentes à tous les spectacles du monde et toujours vêtues de deuil, » ne vivaient plus qu'en vu‹ d'un tombeau et dans l'espoir d'une réunion au sein de Dieu1. - Le Père Brumoy, plein d'Euripide, a remarqué que l'Iphigénie grecque, plus effrayée de la mort, est plus conforme à la nature. C'est le propre des vierges tragiques de l'Antiquité, des Antigone, des Ismène : elles regrettent tout haut la douce clarté du soleil et de mourir si jeunes avant l'hyménée. Mais le Père Brumoy oublie que l'Iphigénie de Racine est déjà la fille chrétienne1, soumise, obéissante après que son père et le Ciel ont parlé. Il y a un peu d'Isaac en elle. Elle est mieux que nature. On dirait qu'elle a reçu, comme Télémaque, quelques gouttes du baptême de Fénelon. On trouverait à faire de pareilles distinctions au sujet de Phèdre. Mais il n'en reste pas moins vrai (et c'est à quoi j'en voulais venir) que pour tout ce qui ne se rattache pas directement à son ideal moral, le Christianisme ne s'enquiert point de la poésie2. Le style chrétien, s'il est telle chose qu'un semblable style, ne saurait être autre qu'un style de vérité. Si l'éclat du talent s'y mêle, il l'accepte, il le tolère, il le voudrait tempérer parfois. Réduit à lui seul, à ses propres moyens, à ce qu'il affectionne, il est humble, modeste, le plus souvent négligé, élevé seulement par le fond, médiocre par la forme; aisément méprisé des docteurs, sublime aux cœurs simples; tel qu'on le peut voir dans le Sermon sur la montagne, dans les Evangélistes, dans saint Paul, dans l'Imitation de Jésus-Christ : voilà le style chrétien pur. Si je l'osais, je dirais que dans saint Augustin le professeur de rhétorique offusque quelquefois le chrétien. Quelque chose de trop éclatant et de trop glorieux l'effarouche. Le chrétien, chez Bossuet, n'est si haut d'aspect que parce qu'il se revêt et se redouble du prophète hébreu; Bossuet a en lui du Moïse. Dans tous les cas, ce style chrétien ne recherche ni la métaphore ni l'antithèse; il mortifie la gloire, il repousse l'effet. C'est, après tout, la parole de celui qui, le jour de son triomphe, voulut entrer dans Jérusalem monté sur une ânesse. Un style qui a l'air de monter à chaque phrase sur le char du triomphateur n'est pas le sien. Pascal l'a fait remarquer : « Jésus-Christ a dit les choses grandes, si simplement qu'il semble qu'il ne les a pas pensées; et si nettement néanmoins qu'on voit bien ce qu'il en pensait. Cette clarté jointe à cette naïveté est admirable. » L'auteur du Génie du Christianisme s'est-il assez dit cela?

1 Je ne prétends pas établir par tous ces rapprochements que Racine soit supérieur aux grands tragiques qu'il imite; mais si ces tragiques lui sont supérieurs par bien des endroits, comme l'a démontré Schlegel pour la Phèdre, il est juste de faire valoir les excuses de Racine, les nuances et les combinaisons morales par lesquelles il rachète souvent les beautés premières et plus naturelles qu'il n'a pas. ↩

1 Génie du Christianisme, seconde partie, liv. 11, chap. 8. ↩

2 Là même où, à la réflexion, la beauté morale l'emporte, notez que la poésie naturelle n'y gagne pas toujours. En voici un exemple qui me vient à l'esprit et qui est frappant. C'est au IVe livre de l'Odyssée, dans cette admirable scène de l'arrivée de Télémaque chez Ménélas , quand tout le monde pleure, les uns et les autres au souvenir des malheurs qu'ils ont soufferts; Hélène, plus particulièrement, en repentir de ceux qu'elle a causés. Le fils de Nestor, à son tour, Pisistrate, se met à pleurer en pensant à son frère Antiloque tué devant Troie ; mais il fait naïvement remarquer qu'il vaudrait mieux remettre au lendemain les larmes et ne pas s'affliger au milieu du festin : demain il sera bon de pleurer, car enfin, dit-il, le seul hommage que nous puissions offrir aux malheureux morts, c'est de couper notre chevelure et d'inonder nos joues de larmes. Conclusion touchante et naturelle, qui exprime à la fois la vivacité et l'impuissance de la douleur humaine ! - Que dit Pascal, au contraire, au sujet de la mort de son père ? « La prière et les sacrifices sont un souverain remède à leurs peines ; mais une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde, el de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique nous les faisons revivre en nous. » - L'autre mot n'était que touchant, celui-ci est d'une tout autre valeur, mais dans l'ordre moral, remarquez-le, non pas dans l'ordre poétique. Il n'y a rien là qui émeuve tout d'abord et de premier mouvement. Il faut, pour en sentir la beaaté, être déjà soi-même une âme plus que naturelle, une âme travaillée par le Christianisme. ↩

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de l'art chrétien. Loin de moi l'intention de renier au nom du Christianisme les merveilles gothiques ou les vierges de Raphaël1! Pourtant, sachons bien que le Christianisme en lui-même se passe d'art, qu'il n'admet et ne considère qu'une sorte de beauté, celle qui vient du dedans. Un savant Jésuite, le Père Vavassor, a fait une dissertation où il discute tous les témoignages qui concernent la figure du Sauveur : il en conclut judicieusement que cette divine figure n'était remarquable ni par la beauté ni par le contraire, mais qu'elle n'offrait aux yeux que cette médiocrité de forme qui avait besoin, pour paraître divine, de s'illuminer du rayon du dedans. Une physionomie morale divine, voilà la seule beauté qui importe au chrétien.

1 Ceux qui raffinent en fait d'art chrétien ne veulent pas des Vierges de Raphaël, qu'ils trouvent trop païen ; ils remontent à celles du Pérugin et d'auparavant. Soit ! ↩

L'orateur du Christianisme savait ces choses, et il en est même que je lui emprunte dans ce que je viens de dire. Pourtant, en écrivant et en composant, il a passé outre; il a tout réclamé, tout accaparé pour le Christianisme, même la gloire d'avoir fait naître le genre descriptif; et il semble vraiment, à un endroit, que sans le Christianisme on n'aurait ni Thompson, ni Delille, ni Saint-Lambert. Voyez-vous le grand malheur que ce serait !

Je crois que conçu et touché plus discrètement, selon les conseils qu'il avait reçus dans l'origine de Fontanes, son livre serait plus beau, plus vrai, plus durable, et qu'on le relirait aujourd'hui avec plus de charme : mais il n'aurait pas eu le succès d'enthousiasme et le triomphe qu'il obtint. Qui veut être sage, modéré, embrasser et présenter avec indépendance tous les aspects d'une cause et d'un sujet, ne s'adresse qu'à un petit nombre d'esprits d'élite, et à l'avenir. Ceux qui veulent le succès, l'à-propos, doivent se décider à faire de ces pointes.

M. de Chateaubriand n'eut pas de peine à faire ainsi, et il y était assez poussé par sa nature. S'il n'avait dû être qu'un philosophe, un sage, il n'en était peut-être pas très-loin dans l'Essai. Il se serait apaisé, adouci avec les années; il aurait cuvé son amertume, et ce doute rassis, mêlé de sens ferme, lui aurait composé à la longue un état de pensée supérieur et méditatif, tourné vers la vérité. Il aurait rendu au Christianisme cette justice respectueuse que lui rendait Montesquieu. S'il avait eu le bonheur d'arriver à croire, il aurait parlé des objets de sa foi avec une émotion d'autant plus pénétrante que l'expression aurait été plus contenue, plus appropriée, et n'aurait point dépassé sa conviction... Mais que dis-je ? et pourquoi refaire les rôles ? La nature le destinait à être moins et mieux qu'un philosophe et qu'un sage : il était artiste et poëte.