Tances en mémoire de l'auteur d'Oberman, écrites en novembre 1849
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« En face, l'affreux sentier de l'Alpe fait ramper son escalier rocheux; les orageux vents d'automne balayent les traînées de nuages dans l'air.
« Derrière sont les bains abandonnés, muets, au milieu des prairies solitaires. Les feuilles sont sur le chemin des vallées ; les brouillards sont sur le Rhône, -
« Les blancs brouillards roulant comme une mer. J'entends les torrents rugir. - Oui! Oberman, tout parle ici de toi! Je te sens tout près, une fois encore.
« Je tourne tes feuillets : je sens encore leur haleine rouler sur moi; je sens ce souffle de langueur, de froid et de mort qui couvait sur ton âme.
« Fuis d'ici, pauvre Créature, qui que tu sois, condamnée à errer, toi qui es tout naufrage en ton propre cœur, et qui vas à la recherche de quelque allégement du dehors.
« Une fièvre brûle dans ces pages, et sous le calme qu'elles feignent ; un esprit humain blessé se tourne et se retourne ici sur son lit de peine.
« Oui! bien que l'air vierge de la montagne souffle frais à travers ces pages; bien que les glaciers versent de loin sur ces feuillets l'âme de leurs neiges muettes;
« Bien qu'ici le murmure de la montagne s'augmente et s'enfle du bruit des sapins aux sombres ramures ; bien qu'il vous semble, en lisant, entendre la cloche des vaches pâturant sur les hauteurs ;
« Oui! à travers le roulement du torrent solitaire et le murmure de l'abeille des montagnes, ici sanglote je ne sais quel souterrain accent d'humaine agonie.
« Et n'est-ce point pour cela, parce que la note chez toi est trop lourdement chargée de peine, que le monde, ô Oberman! aime si peu tes accents?
«Il est des secrets que le poëte peut dire, car le monde aime les voies nouvelles; mais en dire de trop profonds n'est pas bien; le monde ne sait plus alors ce que dit le poëte.
« Cependant, parmi les Esprits qui ont régné en nos jours troublés, je n'en connais que deux, toi excepté, qui soient parvenus à voir leur chemin.
« Près des Lacs de l'Angleterre, dans le vieil âge déjà gris, l'un garde son tranquille foyer ; et l'autre, le Sage puissant aux nombreux travaux est endormi dans la germanique Weimar.
« Mais les yeux de Wordsworth détournent leur regard de toute une moitié de la destinée humaine; et quant à la pleine carrière de Gœthe, peu d'entre les fils des hommes peuvent songer à l'égaler.
« Car il a suivi une route solitaire, les yeux sur le plan de la nature; il n'a ni trop fait de l'homme un dieu, ni de Dicu trop fait un homme.
« Il était puissant, d'un esprit libre de brouillards, sain, clair, - combien plus clair que le nôtre! et pourtant nous avons une pire carrière à fournir.
« Car, quoique sa virilité ait essuyé le souffle d'une lamentable époque, au moins dans un monde tranquille s'est écouée sa plus tendre et première jeunesse.
« Mais nous, produits et venus en des heures de changement, d'alarme, de surprise, quel abri avons-nous pour deveair mûrs? quel loisir pour devenir sages?
« Comme des enfants se baignant sur le rivage, à peine ensevens sous une vague, une seconde vague arrive avant que nous ayons eu le temps de respirer.
« Nous vivons trop vite, nous sommes trop éprouvés, trop arcelés pour atteindre au doux calme de Wordsworth, ou pour arriver à la lumineuse et large vue de Gœthe.
« Et c'est alors, ô Sage plus triste, que nous nous tournons vers toi : nous sentons ta magie et ton charme. L'énigme nextricable et désespérée de notre âge, - toi aussi tu l'as pien scrutée !
« Immobile tu t'assieds, tranquille comme la mort, préparé à souffrir. De sang-froid est ta tête, froid ton sentiment, et glacé ton désespoir.
« Oui! comme l'a dit le fils de Thétis (Achille), on t'entend dire à ton tour : « De bien plus grands que toi sont morts; ne utte point ; meurs aussi, toi! »
« Ah ! deux désirs agitent le sang fiévreux du poëte : l'un le pousse au dehors vers le monde, l'autre vers la solitude.
« La flamme de la pensée, s'écrie-t-il, le sentiment de la « vie, - où, où donc abondent-ils? » Ce n'est ni dans le monde ni dans le conflit des hommes qu'on peut espérer de les trouver.
« Celui qui a regardé de loin et qui n'a point partagé la lutte, celui-là seul sait comment les choses se sont passées; celui-là seul vit de la vie de tous, qui a renoncé à la sienne propre.
« Donc, à toi nous venons. Des nuages sont amoncelés là où tu l'es assis, ô Maître ! Le royaume de ta pensée est triste et froid, - le monde est plus froid encore !
« Mais toi aussi tu as des plaisirs à partager avec ceux qui viennent à toi : des baumes flottant sur tes brises de montagne; des spectacles à contempler, qui guérissent.
« Que de fois, là où les pentes sont vertes sur le Jaman, tu t'es assis à la porte de quelque haut chalet, et tu as vu le jour d'été être long à finir,
« Et les ténèbres se glisser sur l'herbe humide étoilée de pâles crocus, et gagner peu à peu cette nappe étincelante de cristal sous le vert sombre des sapins,
« Les eaux du lac Léman, au loin là-bas ! - Que de fois tu as regardé la rose lumière s'évanouir des pics distants couverts de neige, et tu as entendu dans l'air de la nuit
« Les accents d'une langue éternelle jouer à travers les branches des sapins ! que de fois tu as écouté et t'es senti redevenir jeune, tu as écouté et pleuré ! - Mais loin ! arrière !
« Arrière! les rêves qui ne savent que tromper ! Et toi, Guide triste, adieu ! Je pars : la destinée me pousse; mais je laisse la moitié de ma vie avec toi, ici.
« Nous tous, - instruments au service de quelque Pouvoir inconnu, - nous nous mouvons sur une ligne rigide : ne pouvant ni posséder et jouir quand nous le voulons, ni, quand nous le voulons, nous démettre.
« Moi, c'est dans le monde que je dois vivre : - mais toi, Ombre mélancolique, si tu ne me vois plus désormais, tu ne me condamneras ni ne me blâmeras.
« Car tu es parti de la terre, et la place que tu réclames, elle t'est due parmi ceux-là, les Enfants de la seconde naissance, que le monde n'a pu soumettre ni apprivoiser.
« Et au sein de cette petite troupe transfigurée, que bien des voies différentes ont conduite à une terre commune, tu apprends à penser comme eux.
« Chrétien et païen, roi et esclave, soldat et anachorète, ces distinctions que nous estimons si graves ne sont rien à leurs yeux.
« Ils ne demandent pas qui a langui inconnu, qui s'est lancé dans l'action, eux dont l'unique lien consiste en ceci qu'aucun d'eux n'a été souillé par le monde.
« La, sans colère, tu verras celui qui maintenant n'obéit plus à ton charme1, pourvu seulement qu'il soit resté comme toi, sans tache. - Ainsi donc, adieu!
« Adieu ! - soit que tu reposes maintenant près de cette mer intérieure tant aimée, dont les vagues bleues réjouissent de leur sourire Vevey et Meillerie,
« Dans cette douce et gracieuse contrée où, avec leur bruissement sonore, les pins odorants du Switzerland se dressent sombres autour de ta verte tombe;
« Là, où entre les murs de vigne tout poudreux qui aboutissent à cette verte place, le paysan matinal se rappelle encore la figure du pensif étranger
« Et il se baisse pour nettoyer ton chiffre tumulaire caché sous la mousse, avant de reprendre son chemin); - ou soit que, par un destin plus ironique, parmi les essaims des hommes,
Le poëte lui-même, M. Arnold, qui s'apprêtait à entrer dans la vie pratique et active. - Devenu professeur à Oxford et attaché, de plus, à l'administration centrale de cette Instruction publique où son père a été le grand et bienfaisant réformateur, nous l'avons vu récemment en France (1859) chargé d'une mission de son Gouvernement pour étudier chez nous l'Instruction primaire et voir ce qui pourrait se transporter utilement de nos méthodes dans son pays.
« Là où entre ses terrasses de granit la Seine dirige son onde, la Capitale du Plaisir voie ton tombeau dont on parle à peine ; —
« Adieu ! sous le ciel nous nous séparons dans cette austère vallée des Alpes. O volonté détendue! ô cœur brisé ! à toi un dernier, un dernier adieu! »
Voilà pourtant, si je ne m'abuse, sur ce tombeau solitaire qui est moins en effet aux bords de la Seine qu'au bord du Léman, une immortelle couronne funèbre.
Il me semble qu'aujourd'hui nous avons été bien sombres. C'est que nous avions affaire à une vraie maladie. Nous nous relèverons avec René qui n'est un de ces malades qu'à demi, et qui excelle à dire avec éclat les choses sombres, et les choses désespérées avec enchantement. De bonne heure il a su faire de son désespoir et de ses ennuis même une séduction. Et ceux et celles surtout qui l'ont le mieux connu définissent volontiers sa personne et sa race quelque chose de capricieux, d'inattendu, d'inégal et d'aimable : - « Oh ! quand elle le veut, que cette race de René est aimable ! c'est la plus aimable de la terre ! » Je ne saurais trop dire qui me souffle ces paroles, mais je suis bien sûr de ne les avoir pas inventées'.
Une seule et dernière remarque avant de quitter Sénancour : c'est que jamais René, si beau qu'il puisse être, ne saurait faire à un étranger, Allemand ou Anglais, une impression du genre ni de la force de celle qu'on vient de voir sortir de la lecture d'Oberman. Chateaubriand supporte peu la traduction, ou simplement le transport à l'étranger. La beauté chez lui, même la beauté de la pensée, tient trop à la forme; elle est comme enchaînée à la cime des mots (apicibus verborum ligala), à la crête brillante des syllabes.