Mon cher Chênedolle
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Il faut que votre cœur fasse encore bien illusion à votre imagination pour que vous ayez pu conserver un aussi agréable souvenir de la soirée que vous avez passée avec nous. Le peu de bonne conversation que je me promettois de vous y procurer a manqué à mon espérance, et vous n'avez trouvé que des sentiments chez nous, quand j'aurois voulu vous y donner des plaisirs. Grâce au Ciel, il n'y a rien d'aussi indulgent que la supériorité, et j'ai remarqué, dans trois ou quatre hommes de mon temps qui m'ont honoré de leur amitié, que le génie est de meilleure composition que l'esprit dans le choix de ses jouissances.
« Je voudrois bien pouvoir répondre à vos bontés pour nous en vous adressant les babioles que vous avez la complaisance de désirer, mais ces recherches ne vont pas à ma solitude, que je circoncris de plus en plus entre mon grabat et mes tisons. J'ai donc remis ce soin à ma fille, la grande maréchale de mon modeste palais, et comme les femmes ne vous oublient pas plus que les hommes, vous aurez bientôt de ses nouvelles , si elle ne s'est pas saisie, par avancement d'hoirie, du seul héritage que j'aie à lui laisser, la paresse paternelle. Il m'est avis cependant qu'elle commence à copier pour vous de fort jolis vers qu'on lui a adressés, et qui, sauf erreur, ne sont pas d'Alexandre Dumas, mais de Fontaney1.
1 Fontaney, l'un des poëtes de l'école moderne, mort trop tôt (voir la Revue des Deux Mondes, juin 1837). ↩
« Vous me demandez ce que je fais, mon cher ami. Je vous répondrois volontiers à la normande par une autre question : Que diable voulez-vous qu'on fasse? - Je me repose tant que je peux du passé et du présent, en attendant le repos infaillible de l'avenir, qu'aucune puissance humaine ne sauroit me disputer. J'écris au coin de mon feu pendant le jour, pour me tenir éveillé, les contes de Fées que je compose pendant la nuit pour m'endormir, et je trouve en me couchant que j'ai vécu un jour de plus, ce qui est une grande conquête sur le temps.
« Pour vous forcer à penser à moi, je voudrois bien que vous m'envoyassiez dans vos moments perdus quelques-uns des vers que vous n'avez pas publiés. Vous savez que j'ai un reste d'âme pour les sentir, et un cœur presque tout vivant encore pour aimer ce qui vient de vous. L'entretien des muses a d'ailleurs cela d'excellent, qu'il fait oublier qu'on existe, ou du moins qu'il fait rêver qu'on existe autrement que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misère: Voici une autre recommandation que je confie à votre mémoire, pour le cas où quelque occasion imprévue d'y avoir égard se rencontreroit sur votre chemin. Je sais bien que les anciennes éditions de Basselin ne se trouvent plus chez vous, et qu'il ne faut pas compter sur le bonheur d'en déterrer un exemplaire; mais les Poésies de Vauquelin de La Fresnaie ne sont pas tout à fait si rares, et on m'a dit dans le temps que M. de La Fresnaie, de Falaise, que vous devez bien connoître, les avoit au moins en triple. Or, je ne regarderois pas à une bonne pincée d'écus pour me les procurer, moyennant que l'exemplaire fût louable d'intégrité et de conservation, notre manie de bouquinistes étant inoxorable pour tous les défauts du matériel des livres1.
1 Voilà le bibliophile passionné qui se trahit au naturel sous ces airs d'indifférence. En effet, le Vauquelin de La Fresnaie est un des plus rares et des plus recherchés entre les poëtes du xvie siècle. L'exemplaire de Nodier (car il s'en était procuré un ), qui avait appartenu à Pixéricourt et qui s'était vendu 80 francs à la vente de ce dernier, ne s'est pas vendu moins de 153 francs à la vente de Nodier lui-même. ↩
« Je vous quitte à regret pour me replonger dans d'assez tristes rêveries. Le mauvais état de ma santé s'est tellement aggravé depuis trois jours, qu'il ne m'a pas fallu moins pour vous écrire ce petit nombre de lignes. Puissent-elles vous trouver mieux portant, plus heureux que moi, et bien convaincu que personne ne vous est plus sincèrement attaché que votre inviolable ami !
Charles Nodier
« Toute ma famille se rappelle à votre souvenir et se joint à moi pour vous prier de faire agréer nos respectueux sentiments à Mme de Chênedollé. i
Malgré la séduction de ces caresses, nous l'avons dit, Chênedollé n'était jamais à Paris qu'en courant et un pied levé. Jusque dans les boudoirs de la Muse française, il pensait à ses fleurs du Coisel qu'il ne verrait pas : « En revenant au Coisel le 19 juillet, écrivait-il (en 1823), j'ai encore trouvé les roses très-fraîches et très-belles. Au moins j'en ai encore joui, quoique leur grand éclat fût passé. Une de mes douleurs à Paris a été de n'avoir pu jouir dans toute leur fraîcheur de mes belles roses du Coisel. » Et quand il était à Paris l'hiver, comme à cette soirée de janvier chez Nodier, ce n'étaient plus les roses, c'étaient les frimas et la neige même du Coisel qu'il regrettait : « 25 janvier (en revenant de Paris), je suis plus fatigué que jamais du monde, où je viens de me replonger encore pendant quelques jours... Mon Dieu ! que je suis aise de me retrouver un moment à la campagne! J'ai du plaisir à y retrouver même l'hiver avec ses giboulées, son âpreté, ses neiges. »
Les événements de Juillet 1830 avaient été une douleur pour ce cœur ami du passé. Il avait demandé bien peu à la Restauration; il la regretta beaucoup. Quand Charles X, dans son voyage de Paris à Cherbourg, passa par ce canton de Normandie, Chênedollé fut présent sur son passage; mais laissons parler un historien : « Le second Stuart traversant l'île de Whigt après la perte d'une couronne et à la veille du supplice, une jeune fille lui vint offrir une fleur. Ce genre de consolation ne manqua pas au frère de Louis XVI. Au val de Vire, des femmes, des vieillards, des enfants, sortis de la maison de Chênedollé, accoururent sur le chemin, tenant des branches de lis qu'ils donnèrent aux fugitifs. Famille d'un poëte saluant celle d'un roi sur la route de l'exil1!» - Ainsi que je l'ai assez remarqué, Chênedollé, dans le cours de sa vie, en venant trop tard et le lendemain, manqua souvent l'occasion; qu'on n'aille pas dire que cette fois il la manqua encore : noble poëte, il l'avait trouvée !
1 Louis Blanc, Histoire de Dix Ans, tome I. ↩
Je pourrais, à l'aide des papiers qui sont sous mes yeux, insister plus longtemps sur ces années finales ; mais le caractère du poëte est suffisamment connu, et quant au cœur de l'homme, - de chaque homme en particulier, - à quoi bon chercher à en trop pénétrer les replis ? Le cœur, en définitive, est insondable , et le fond reste un abîme. Libre désormais des fonctions publiques1, rendu sans partage à ses goûts, entouré d'une famille chérie, au milieu de tout ce qui devait lui faire aimer la vie et lui adoucir la vieillesse, Chênedollé, sur la fin, eut des instants de découragement mortel et d'amère angoisse : c'est alors qu'il se rappelait le souvenir de sa mère, qu'une imagination également inquiète avait dévorée. Les idées religieuses, qu'il avait toujours accueillies, lui furent d'un grand secours et d'une consolation présente en ces heures d'agonie secrète : « J'ai été prodigieusement fier jusqu'à quarante-cinq ans, écrivait-il; mais le malheur m'a bien corrigé et m'a rendu aussi humble que j'étais fier. Ah! c'est une grande école que le malheur! j'ai appris à me courber et à m'humilier sous la main de Dieu. » Et encore : « Vieillard, n'espère plus d'exciter aucune sympathie dans le cœur d'un homme ! La coupe de la bienveillance est tarie pour toi; la tendresse, l'affection, la douce et compatissante amitié, se sont retirées devant tes rides et tes cheveux blancs. Soixante ans t'ont marqué au front d'un signe de dégoût2... Jette-toi donc dans le sein de Dieu ! Lui seul peut combler ce grand vide laissé dans ton cœur; lui seul peut te rendre avec usure tout ce que tu as perdu ! » Il écrivait cela en février 1833 ; le 2 décembre de la même année, il mourait à sa terre du Coisel, âgé de soixante-quatre ans.
1 Il avait, en mars 1832, pris sa retraite comme inspecteur général de l'Université : il avait été nommé à cette place en avril 1830 par M. de Guernon-Ranville. ↩
2 L'antique Mimnerme ne parle pas autrement : il souhaite de ne point passer soixante ans; il va jusqu'à dire que celui qui a été beau, une fois la saison passée, perd tout son prix ; que le père n'est plus en honneur à ses enfants, ni l'ami à ses amis. ↩
J'ai tiré de ses papiers ce que j'ai jugé de plus caractéristique et de plus agréable ; mais je suis loin de les avoir épuisés. Ses portefeuilles poétiques n'ont pas rendu tout ce qu'on espérait. Sa grande épopée de Titus ou Jérusalem détruite, qu'il méditait depuis plus de vingt années, et dont on lui avait entendu réciter des portions de chants, ne s'est retrouvée qu'en ébauche. Il avait désespéré, vers la fin, de l'exécuter en vers : « L'instrument du vers, disait-il, veut être touché par une main jeune, souple et légère. » Il songeait à en faire, au pisaller, un poëme en prose comme les Mrtyrs. Au milieu de ces revirements, la mort le surprit. Au reste, quand on en aurait arraché quelques lambeaux, comme de la Grèce sauvée de Fontanes, qu'y gagnerait la réputation de l'auteur ? En pareil cas, un peu plus ou un peu moins fait peu de chose ; la postérité ne tient compte que de ce qui est accompli, et l'inachevé est pour elle comme non avenu : Nam si rationem posteritatis habeas, quidquid non est peractum, pro non inchoato est1. Ce qu'on possède de Chênedolé suffît pour assurer à son nom une place honorable dans l'histoire de la poésie française. Il marque la transition, l'essai de transaction entre les divers genres ; il a touché à bien des écoles, à bien des talents originaux ; il a cherché à combiner dans le sien plus d'une manière. En même temps il a su garder quelque chose d'indépendant, de fier, de solitaire, qui ne permet pas qu'on le confonde avec d'autres ; et, si nous ne nous abusons pas au terme de cette longue Étude, il a une physionomie.
1 Pline le Jeune, Lettres, liv. V, 8. ↩