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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Au même. • Paris, vendredi, 15 octobre 1802

Au même. • Paris, vendredi, 15 octobre 1802

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 9 min de lecture · p. 196–202 · chapitre 47 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon qui me ruine; je reviens de Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à Vire, et je vous ramènerai à Paris, où votre présence est absolument nécessaire, si vous voulez enfin entrer

plémentaire de l'an X).

dans la carrière diplomatique. Il paroît certain que nous recevrons des ordres pour l'Italie dans les derniers jours de novembre. J'espère vous embrasser vers le 15 de ce même mois ; tenez-vous donc prêt pour cette époque; je compte sur vous. Dans tous les cas, si le voyage d'Italie venoit encore à manquer, vous seriez placé Paris.

« Travaillez-vous, mon cher ami ? Voilà la saison favorable. Vous voyez les feuilles tomber, vous entendez le vent d'automne dans les bois. J'envie votre sort. Dans a preten, il lie je vais pas me par vite

Neuve du Luxembourg1 pendant mon absence, mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne2. Ne dites pas que vous m'attendez et que je vais vous chercher. Tout cela ne doit être su qu'au moment où l'on nous verra tous les deux. Jusque-là je suis à Avignon, et je reviens en droite ligne à Paris.

1 A Mme de Beaumont. ↩

2 Il devait y rencontrer Me de Chateaubriand, qu'il n'avait pas revue depuis dix ans. On lui avait fait comprendre, non sans quelque peine, que, devenu avocat de la religion et de la bonne cause, il ne pouvait cependant oublier tout à fait qu'il était marié. On n'en avait rien dit à l'avance à Mme de Beaumont, de peur d'alarmer son affection. ↩

« Je ne sais si je pourrai voir La Tresne en passant à Bordeaux; cela me feroit grand plaisir. Malheureusement, la saison sera bien avancée, et le temps me presse. Si je puis parvenir à tirer quelque chose du contrefacteur du Génie du Christianisme, alors je prendrai la poste et j'irai beaucoup plus vite que par les diligences. Je pars avec des lettres de Lucien3, qui me recommande vivement au préfet; j'espère réussir avec de la promptitude et du secret.

3 Le frère du Premier Consul. ↩

« Adieu donc, mon très-cher ami. Si je ne me casse pas le cou, je vous embrasserai chez vous dans un mois. Encore une fois, tenez-vous prêt à partir avec moi pour Paris; il seroit absurde, à votre age et dans votre position, de renoncer à tout projet d'avancement et de fortune. Je vous embrasse tendrement.

Chateaubriand. au même

• Fougères, ce samedi 27 novembre 1802.

« Me voici au rendez-vous, mon cher ami, un peu plus tard que je ne l'avois dit; mais il est bien difficile de ne pas se tromper de quelques jours sur une route de six cents lieues.

«Je vous envoie un exprès ; je vous propose deux choses :

« Ou d'aller vous prendre ou de vous recevoir ici. S vous voulez que je passe chez vous, j'y serai vendredi prochain, 3 décembre ou 12 frimaire. Nous continuerons notre route par la Normandie ; le chemin sera plus long.

«Si vous venez me chercher, je vous prie d'être !e même vendredi, 3 décembre, à Fougères. Nous irons à Paris par Mayenne. Notre chemin sera plus court.

« Je ne puis que vous répéter que votre présence est absolument nécessaire à Paris, si vous désirez occuper une place; rester à Vire, c'est vous enterrer tout vif. Je vous embrasse tendrement, en attendant votre réponse. Je loge hôtel Marigny, rue Derrière, à Fougères.

« Votre meilleur ami,

Chateaubriand

Un trait caractéristique se dessine déjà : Chênedollé, au lieu de se lancer, se retire. Chateaubriand, qui possède si bien le génie de l'occasion, et qui sait que pour la renommée aussi il est vrai de dire : Carpe diem, le presse, le harcelle; il lui demande les quatre chants (le Génie de l'Homme), le poëme épique (cette Jérusalem défruite qui ne sera jamais achevée). Chênedollé écouta trop le Démon de la procrastination, comme on l'a appelé. Il n'invoqua pas assez la Muse de l'achèvement, cette muse heureuse, la seule qui sache nouer la couronne.

Il était poëte, mais pas seulement en vers; il aimait tout de bon l'ombre des bois, la paix retrouvée des prairies natales, l'oubli des heures. Il était sensible, non pas seulement par crises ; il souffrait mortellement d'une peine de cœur, de la perte d'une personne chérie ; il eut en ces années de ces douleurs qui ne laissèrent pas à son talent toute sa liberté, et qui en atteignirent profondément peut-être le ressort. « Que me fait la gloire, à moi (se disait-il en ces heures d'abattement)? Elle ne me touche pas là où j'ai mal, elle ne guérit pas la plaie secrète de mon cœur. » Tenu, à ce qu'il semble, un peu sévèrement pas son père, il désira un moment tenter la fortune sur les pas de son ami; mais M. de Chateaubriand n'était encore que secrétaire d'ambassade, et ne pouvait disposer d'aucune place avec certitude. Les lettres suivantes se rapportent à ce projet, qui aurait rattaché Chênedollé à la carrière diplomatique.

M. de Chateaubriand a m. de Chênedolle père

« Paris, 25 mai 1803.

« Monsieur, « Lorsque je passai par Vire il y a six mois, j'eus l'honneur de vous dire qu'on m'avoit promis de m'envoyer à Rome en qualité de secrétaire de légation, et que j'espérois pouvoir faire entrer M. votre fils avec moi dans da carrière diplomatique. Je pars à l'instant pour ma destination; mais les affaires se sont arrangées de sorte que je ne puis emmener à présent Chênedollé. Une personne doit venir me rejoindre dans six semaines ou deux mois en Italie, et si vous y consentez, voici ce que je vous propose :

« Chênedollé viendra me rejoindre à Rome avec la personne que j'attends. Il ne lui en coûtera rien pour les frais de route; mais, comme il faut qu'il vive à Rome en arrivant (vu que je ne puis pas avoir la certitude complète de le placer dans l'ambassade au moment même de son arrivée), il faudroit que vous lui fissiez en Italie une petite pension égale à celle que vous lui feriez partout, s'il ne vivoit pas sous le même toit avec vous. Je crois pouvoir vous assurer que Chênedollé ne sera pas six mois en Italie avant que j'aie trouvé le moyen de le placer agréablement. Les beaux talents de M. votre fils, l'amitié qui me lie avec lui, me font vivement désirer que vous consentiez à cet arrangement, qui peut le mener à la fortune. Je suis persuadé que vous en reconnoîtrez vous-même tout l'avantage.

« Je suis avec respect, monsieur,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

De Chateaubriand. a m. de chènedollé fils1

1 Il se peut que quelque passage de cette lettre ait été cité précédemment dans les Leçons sur Chateaubriand : on a cru devoir la remettre ici dans toute son étendue, et l'on fera de même pour celles des lettres suivantes dont quelque fragment aurait été ainsi donné par avance. Ces lettres lues de suite ont besoin d'être complètes pour avoir tout leur intérêt. Cette remarque une fois faite ici, on me dispensera de la renouveler à chaque occasion. ↩

• Lyon, mercredi, 19 prairial, an XI (1803).

« Je suis toujours à Lyon, mon très-cher ami, et je présume que vous êtes toujours à Paris1; c'est pourquoi j'envoie cette lettre rue Neuve du Luxembourg. On la mettra à la poste en cas que vous soyez parti pour Vire.

1 Chênedollé était revenu de Normandie à Paris ; il y passa l'hiver de 1802-1803, le printemps et une partie de l'été. ↩

« Je n'ai qu'un seul désir et qu'une seule pensée, c'est de vous revoir. Vous sentez qu'ici je ne puis avoir aucune donnée nouvelle; mais il paroît par tout ce que je vois et tout ce que j'entends que le travail de la légation sera considérable, et conséquemment qu'on aura besoin d'une personne de plus. J'y perdrai mon crédit, ou cette personne sera vous. Je crois donc que vous pouvez faire vos préparatifs pour accompagner nos amis2 cet automne. Votre père doit sentir l'importance d'un position qui peut vous mettre à lieu3? de réparer le mal que la Révolution a fait à votre fortune.

2 Mme de Beaumont. ↩

3 Cette expression, mettre à lieu, pour mettre à même, revient dans ces lettres de Chateaubriand, comme dans celles de sa sœur Lucile. Ce doit être une locution de pays. ↩

« Comment est toute la petite société? ou comment l'avez-vous laissée en quittant Paris? Je vois qu'on ne s'occupe plus que de guerre dans les papiers publics; ainsi je ne vous demande point comment va la littérature. Les seconds extraits que M. Clausel m'avait promis seront restes la, et cela est tout simple; ils ne seront bons que pour la troisième édition, qui doit être au moment de paroître. J'ai fait affaire ici avec Ballanche pour une édition in-18. Le petit Gueneau n'a pas apparemment livré son article4. Du reste, mon cher ami, les honneurs m'accompagnent, et nos amis communs vous auront dit ce que je leur ai mandé à cet égard. On ne se fait pas d'idée à quel point ma gloire est encore augmentée depuis l'année dernière. On me cite en chaire comme un Père de l'Église, et, si cela continue, je serai canonisé avant ma mort. - Mon cher ami, je ne prends pas ce voyage comme je devrois le prendre; je n'y mets nulle ardeur, nul plaisir. Je vieillis ou peut-être je me désenchante, et depuis que j'ai recommencé les jours de voyage, dies peregrinationis, je ne fais que songer au bonheur de la retraite et du repos. Je le sens jusqu'au fond des entrailles, une chaumière et un coin de terre à labourer de mes mains, voilà après quoi je soupire, ce qui est le vœu constant de mon cœur et la seule chose stable que je trouve au fond de mes souhaits et de mes songes.

4 Un article à propos des nouvelles éditions du Génie du Christianisme; il se trouve dans le Mercure du 23 juillet 1803. - On voit qu'à travers tout l'auteur ne s'oublie pas. Il avait déjà écrit directement à Gueneau pour le lui rappeler, et il lui écrira, nous le verrons, pour l'en remercier. - Chênedollé lui-même avait payé sa dette en répondant dans le Mercure du 26 février 1803 à une critique du Génie du Christianisme, qu'on attribuait à M. de Bouflers. ↩

« Si vous m'avez écrit à Turin ou à Milan, je trouverai vos lettres sur ma route. Nous serons encore huit jou r ici. Mandez-moi comment vous avez trouvé votre famille. Le voyage d'Italie est très-peu cher. Il y a d'ici à Florence une diligence qui passe par Milan et qui vous rendra à Florence pour cinq louis. On se charge de vos bagages, et on est, dit-on, parfaitement traité. De Florence à Rome, on trouve des cabriolets qui vous mènent en deux ou trois jours à Rome à un prix très-modique. De sorte que vous arrivez au Capitole pour dix louis au plus. Les Lyonnais vont maintenant en Italie aussi facilement qu'à Paris. Ce voyage n'est plus rien. - Bonjour, mon cher ami, je vous aime tendrement et pour la vie. Comptez sur moi, aimez-moi, et croyez que vous n'avez pas au monde d'ami plus fidèle et plus dévoué. Mille choses à ‹ous nos amis. - Écrivez-moi, je vous écrirai. »