Dix-huitième leçon (suite 3)
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Pour moi, Messieurs, je ne concevrai jamais, quand on est poëte à ce degré, qu'on renonce systématiquement à la poésie dans cette seconde et large moitié de la carrière. Et ne serait-ce donc pas encore le plus noble, le plus sérieux comme le plus savoureux emploi de cette saison plus mûre, et j'oserai dire l'emploi le plus utile aux hommes, que d'appliquer son génie, encore plein et déjà reposé, à des sujets de son choix médités et agrandis? Virgile, après les Géorgiques, a-t-il jeté ses pinceaux? A quel âge Milton a-t-il composé son Paradis immortel? Etaient-ce donc des œuvres de jeune homme que les poëmes d'Homère? « Mais la poésie et les vers, a dit un orateur ancien1, auxquels vous voulez consacrer votre vie, ne conduisent ni aux honneurs ni à la fortune : tout leur fruit se borne à un plaisir court, à une louange vaine et stérile. » Ici je vous arrête, et avec un autre Ancien2, je réponds : « Il est vrai que la poésie ne mène ni aux honneurs ni aux consulats; mais en est-elle pour cela plus vaine? Ah! loin de redouter les bois, les forêts et cette profondeur secrète de la solitude au sein de laquelle on oublie les hommes après les avoir trop bien connus, et d'où on peut les peindre de loin sans se ternir, je la mets bien au-dessus de cette autre vie banale et bruyante de l'orateur politique toujours assiégé : on y jouit de la paix, de la douceur de vivre avec soi, de l'innocence retrouvée; et la gloire de l'œuvre, qui en sort avec le temps, est plus durable. Vous avez beau me vanter les consulats, j'aime bien mieux la solitaire et paisible retraite où se recueillait Virgile, et d'où pourtant il sut attirer sur lui et la faveur d'Auguste et les regards du peuple romain.i
1 Aper, dans le Dialogue des Orateurs : « Nam carmina et versus, quibus totam vitam Maternus insumere optat, neque dignitatem ullam auctoribus suis conciliant, neque utilitates alunt : voluptatem autem brevem, laudem inanem et infructuosam consequuntur. » ($ IX.) ↩
2 Maternus, dans le même Dialogue. - Je ne traduis pas, je ne donne que le sens général; mais que le texte est beau! « Nemora vero, et luci, et secretum ipsum quod Aper increpabat, tantam mihi afferunt voluptatem ut inter præcipuos carminum fructus numerem quod nec in strepitu, nec sedente ante ostium litigatore, nec inter sordes ac lacrymas reorum componuntur, sed secedit animus in loca pura alque innocentia, fruiturque sedibus sacris .. Ac ne fortunam quidem vatum, et illud felix contubernium, compara re timuerim cum inquieta et anxia oratorum vita ; licet illos certamina et pericula sua ad consulatus evexerint : malo securum et secretum Virgilii secessum, in quo tamen neque apud divum Augustum gratia caruit, neque apud populum Romanum notitia. » (SS XII et XIII.) ↩
Et puis (ce que cet Ancien ne dit pas), ne croyez point que la poésie éloigne tant de la vérité, de l'expérience humaine et de ce monde actuel qu'ambitionnent avant tout les politiques : un peu de poésie éloigne de l'histoire et de la réalité des choses, beaucoup de poésie y ramène. Théocrite et Tibulle peuvent être souvent des hors-d'œuvre dans la vie; mais Dante, Aristophane et Shakespeare se retrouvent pour nous des contemporains, des guides toujours présents en des jours de révolution, tout autant que Montesquieu ou Machiavel. Seulement, même en ce qu'ils offrent d'amer, il règne un charme.
Telle est, Messieurs, ma plaidoirie en faveur de la poésie : j'en demande pardon à M. de Chateaubriand, à M. de Lamartine; ce sont eux qui m'ont fourni les meilleures armes contre eux-mêmes1.
1 Il est vrai, je le reconnais, que des poëtes de l'ordre de Chateaubriand et de Lamartine, s'ils ne s'étaient occupés jusqu'à la fin que de leurs poëmes, n'auraient pas tenu à tout instant dans le monde la place qu'ils y tiennent de leur vivant. Je conçois qu'ils auraient pu bien des rois sourire de pite en voyant tel politique qui n'est que cela, et qu'il ne tenait qu'a cux de surpasser, les traiter d'un air de supériorité et d'indifférence, ne pas compter avec eux, ne causer avec eux dans un salon qu'après avoir fait honneur et raison aux meneurs du jour ; ils n'auraient peut-être pas eu la place d'honneur à un dîner diplomatique. C'est irritant, j'en conviens ; cela donne envie de dire : Et moi aussi, je vais vous prouver qu'il faut compter avec nous. Mais quand on croit fermement à l'immortalité, quand on est sûr d'avoir le dernier mot auprès de la race future, qu'est-ce que ces misères ? ↩
Peut-être ai-je tort, après tout, d'y regarder de si près, de vouloir me rendre compte des hommes comme je les ai vus, comme je les vois, de ne pas les prendre comme ils le voudraient, d'après leur pose en public et dans l'ensemble de leurs lignes.
« La première moitié de ma vie à la poésie, s'est dit M. de Chateaubriand, la seconde moitié à l'histoire, à la politique. » N'a-t-il pas suffisamment rempli ce programme? Les admirateurs et les panégyristes peuvent, sans trop d'effort, l'en louer : et la postérité elle-même aime mieux peut-être, en définitive, s'en tenir aux principaux aspects qu'on lui présente ; elle ne dédaigne pas d'être complice des hommes éminents dont elle a à garder mémoire.
Chaque grand talent, chaque génie a un plan idéal intérieur, un exemplaire primitif de soi auquel il revient dès qu'il prend la plume, en se réservant trop souvent d'y déroger dans le cours de la vie. Mais quand il n'y a pas trop dérogé ni avec trop d'éclat, c'est cet exemplaire, ou l'affiche qu'on en fait, qui de loin domine et fait loi. C'est là-dessus que se règle ensuite la légende pour réparer ou inventer les détails à distance. Vous qui avez vu les choses de près, ne venez plus parler du réel : tout ce qui dérange le simulacre olympien a tort et n'est point accepté.
Dans un temps où il n'y a presque pas de critique proprement dite, je veux dire d'examen scrupuleux et sincère, les critiques eux-mêmes se font peuple et poussent à l'idole, à la statue.
C'est cependant un plaisir pour certains esprits, et le dernier de tous, de vouloir savoir la vérité, et c'est un plaisir encore pour eux, fût-ce même inutilement, de la dire.
Je reviens. Si j'avais à juger dans leur ensemble les Martyrs, je dirais que c'est un poëme composite, où toutes les beautés païennes et chrétiennes sont artificiellement ramassées dans un étroit espace; c'est de l'art qui me rappelle exactement celui de la Villa d'Adrien, dans laquelle cet empereur, passionné pour le beau, avait réalisé ses impressions de voyage en pierre et en marbre, dans des proportions moindres, mais encore grandioses :
Alexandrie, Athène avec art assemblées,
Lacs, canaux merveilleux, Pœcile et Propylées,
Et tout ce qu'en cent lieux il avait admiré, Et qu'il revoyait là sous sa main enserré.
« Au bout d'un petit bois d'ormes et de chênes verts, a dit M. de Chateaubriand décrivant cette Villa, on aperçoit des ruines qui se prolongent le long de la Vallée de Tempé; doubles et triples portiques, qui servaient à soutenir les terrasses des fabriques d'Adrien. » Fabriques en effet, mais d'un empereur artiste qui possédait le monde et qui installait ses antithèses grandioses sur toutes les collines de son vaste enclos. Tel est pour moi l'effet des Martyrs, et pas plus que dans la Villa Adrian a il n'y manque de ces grands aspects mélancoliques qui le soir, au milieu des ruines, à travers les échappées de nature, aux rayons du soleil couchant, nous rendent l'impression d'un paysage du Poussin, mais d'un paysage baigné dans l'or. Le poëme des Martyrs, comme la Villa d'Adrien, atteste une troisième époque de la restauration des arts; et je dirai du poëte ce que lui-même a dit de l'empereur: « Adrien fut un prince remarquable, mais non un des plus grands empereurs romains; c'est pourtant un de ceux dont on se souvient le plus aujourd'hui. Il a laissé partout ses traces.i
Tel aussi a été Chateaubriand, non pas un des véritablement grands artistes des beaux siècles, non pas un des tout premiers ni même des seconds en beauté, mais un de ceux qui viennent immédiatement après ceux-là, et qui, en toute carrière, laisseront le plus de traces d'eux-mêmes et le plus de souvenirs sur cette pente de la décadence, sous les regards d'une postérité qui ne saura plus bien où est le vrai beau.
Le succès des Martyrs ne fut pas ce que l'espérait l'auteur et que l'avaient auguré quelques-uns de ses amis. Chênedollé a dit judicieusement : « Chateaubriand a épuisé l'admiration; il ne peut pas se flatter de faire avec ses Martyrs le même bruit, d'exciter le même délire qu'avec le Génie du Christianisme. Il ne peut que confirmer sa réputation et non l'augmenter : il ne peut espérer que de conquérir définitivement l'estime des gens de goût, de leur arracher cet aveu : Nous vio 1s raison. - Au moment où le Génie du Christianisme pirut, l'envie n'avait pas encore eu le temps de prendre ses mesures; on aime à caresser le talent à son aurore : plus tard, on se venge, sur une réputation faite, de l'enthousiasme et de l'admiration qu'on a employés à la faire. »
Je n'entrerai pas dans le détail des critiques qui furent faites aux Martyrs par les contemporains. M. de Chateaubriand a cru devoir y répondre lui-même en tête de l'édition de 1810. Les articles d'Hoffman dans le Journal de l'Empire1 furent ceux qui lui tinrent le plus au cœur. Toutes les parties faibles ou bizarres de la composition et des caractères y sont judicieusement relevées ; les inexactitudes géographiques2 n'y trouvent pas grâce. L'auteur a depuis profité de plus d'une de ces remarques. Mais ce qui manque tout à fait à la critique d'Hoffman, c'est le sentiment poétique des beautés : il n'a que des railleries pour l'épisode de Velléda. De même, le secret de ce style modelé sur l'antique lui échappe dans le détail. A un endroit, s'étonnant que le poëte ait pu dire de Démodocus qui retrouve sa fille : « A l'apparition subite de sa fille, il est prêt à mourir de joie. Cymodocée se jette dans ses bras; et pendant quelques moments on n'entendit que des sanglots entrecoupés : tels sont les cris dont retentit le nid des oiseaux lorsque la mère apporte la nourriture à ses petits; » il dira : « comme si les cris du besoin physique devaient être comparés aux accents qui sortent du cœur d'un père quand il revoit l'enfant qu'il croyait avoir perdu. » Mais Homère ne fait-il pas cela à tout instant, confondant à plaisir et mêlant dans ses comparaisons les deux ordres d'instincts et de sensations naturelles? C'est ce qu'ignorait, tout instruit qu'il était, et ce que ne pouvait deviner ni sentir de lui-même l'aimable et spirituel auteur des Rendez-vous bourgeois. A part quelques hommes de goût, le commun des critiques en France ne possédait alors qu'une assez maigre poétique de l'Antiquité; on s'étonnait d'expressions et d'épithètes toutes simples. Le chevalier de Bouliers avait trouvé fort singulier, par exemple, que l'auteur du Génie du Christianisme parlât quelque part du Zéphyr comme d'un vent violent : il en était, lui, au Zéphyr du xvi® siècle et de Watteau, à cet éternel Zéphyr qui régnait en France depuis Voiture. Le délicat et puissant Catulle (puissant au moins de touche) le connaissait mieux :
1 Voir dans les Œuvres d'Hoffman, tome IX, page 125. ↩
2 Ainsi quand le paysan Voisque est présenté comme arrivant au Forum avec les bœufs du Clitumne : « Il faut que le bonhomme les ait achetés à quelque foire ; car le Clitumnus était au nord de Rome chez les Falisques, tandis que les Volsques étaient au midi, au delà de la montagne de Circé. » Ainsi quand Eudore, dans sa partie de chasse avec Mérovée, découvre le tombeau d'Ovide presque au bord de l'Ister, et en deça. ↩
Horrificans Zephyrus proclivas concitat undas.
Aussi dans une des notes ajoutées aux Martyrs, à propos de l'Hymne à Bacchus, M. de Chateaubriand disait, en avertissant poliment ses contradicteurs : « Faute d'attention, un critique peu versé dans l'Antiquité pourrait se méprendre à ces passages et tomber dans des erreurs désagréables. »
Tout en disant qu'il ne prétendait pas donner une conclusion en forme, Hoffman concluait ainsi :
« Mon opinion est trop peu importante en littérature pour qu'il me soit permis de rien decider; mais en récapitulant tout ce que j ai dit sur les Martyrs, on trouve que ce prétendu poëme est le mauvais ouvrage d'un homme qui a un grand talent. Si je me trompe sur la première partie de cette opinion, il est donc possible que je me trompe sur la seconde; car il serait bien étonnant que j'eusse toujours un goût excellent quand je fais l'éloge de l'auteur, et toujours un mauvais goût quand je le critique. Aujourd'hui je parle avec d'autant moins de défiance que mon sentiment est plus d'accord avec le sentiment général. Les admirateurs des Martyrs sont devenus plus rares et plus modestes; ils ne menacent plus d'une révolution en littérature et en poésie; la désertion a beaucoup éclairci leurs rangs; et le temps n'est pas loin où ils auront quelque honte de leur ridicule enthousiasme. La conception de cet ouvrage est une grande folie, et le mélange du sacré et du profane y est un grand scandale. Je ne serais pas étonné que quelques prélats, quelques pasteurs, ou autres personnages bien pieux, s'élevassent fortement contre une production dont l'effet est si contraire à l'intention de l'auteur. En revanche, les Martyrs plairont beaucoup aux philosophes et aux amateurs de la mythologie païenne, à laquelle M. de Chateaubriand a donné, sans le vouloir, une si grande supériorité. »
On répondit à Hoffman, et ce fut un homme instruit et religieux qui s'en chargea; mais la réponse fut anonyme; elle se fit loin du centre, dans sept articles du Bulletin de Lyon, à partir du 13 mai 1809. Cet anonyme, de tout temps demeuré obscur, mais estime de quelques-uns, M. De Place, se livra à un examen approfondi des Martyrs et s'attacha à les défendre, surtout au point de vue du Christianisme; il y blâmait en même temps ce qui, précisément, en était le plus beau au regard de la passion et de la poésie; il passait condamnation sur cet épisode de Velléda, l'honneur du poëme. Qu'est-ce qu'un critique qui viendrait défendre l'Énéide au point de vue mythologique, en excluant le quatrième livre1? La dissertation de M. De Place, sa brochure de province, n'arriva point à Paris et n'y eut aucun écho. Les plaisanteries d'Hoffman au contraire, dans ce silence de l'empire, quand les moindres querelles littéraires se grossissaient et faisaient événement, portèrent coup et eurent un effet dont rien ne peut donner idée aujourd'hui que l'on est aguerri et bronzé.
1 Le début de ces articles de M. De Place est assez spirituel ; je donnerai ces premières pages pour que l'on puisse par là prendre une idée du reste. Pauvres critiques, nous faisons de notre mieux pour nous sauver les uns les autres de l'oubli; mais le meilleur nageur, et qui tâche de soutenir sur l'eau son camarade qui allait au fond, n'ira pas lui-même très-loin : « Quand on s'est imposé, disait le journaliste de Lyon en commençant, la triste tâche d'attaquer un livre accueilli par l'empressement public, et d'en retarder ou d'en contrarier le succès, il n'est pas de moyen plus prompt, pour réussir, que d'épier les dispositions de ceux auxquels l'ouvrage doit plaire, d'en protter habilement pour répandre des insinuations perfides, et de le présenter sous un jour favorable ou odieux. En pareil cas, on ne manque jamais de rappeler l'utilité de la critique, et l'on a bien soin d'en exagérer les droits alin de pouvoir ensuite outrager plus à son aise ceux de la vérité et de la décence. Après ces precautions on dengure, en quelques traits de plume, les conceptions du génie, et l'on parvient ainsi sans peine à les rendre bizarres et ridicules. Comme les passions les plus basses sont toujours les plus aveugles , le mépris attaché au nom des Zoiles passés n'arrête pas leurs vils imitateurs. Une protestation banale d'impartialité devient pour eux le passeport des imputations les plus mensongères, du plus grossier persillage. « Si, par exemple, il est question d'un poëme, on se hâte de dire : « On ne voit dans ce livre que la peinture criminelle de la beauté des « Nymphes, de leur parure, de leurs danses, de leurs chansons, de « leurs jeux, de leurs intrigues, de leurs avances; des rendez-vous, « des tête-à-tête, des parties de chasse, des festins, etc., etc. La jeunesse, sous l'autorité des lois et sans le moindre obstacle de la pudeur, s'y livre à toutes sortes de voluptés et de dissolutions : les « charmes, les amours des bergers et des bergères sont l'ornement du « pays que parcourt le héros, et du roman qui ne respire que le libertinage et le vice. » « Vient ensuite un article pour les anachronismes, un autre pour les erreurs géographiques, un troisième pour les voyages sans fin, un quatrième pour le caractère des personnages, la plupart habillés à la grotesque, un cinquième pour les intentions; et, après ces longs détails, on conclut en disant que l'auteur est toujours monté sur des échasses; que les aventures du héros ressemblent à celles de don Quichotte ou de Gusman d'Alfarache; que le héros lui-même n'est parfois qu'un imbécile, le vieillard un extravagant, le prêtre un comédien; que tout est guindé, singulier, extraordinaire; que le livre, plein de défauts, n'offre souvent qu'un pompeux galimatias; que c'est un véritable pot-pourri dans lequel Dieu est mêlé avec le Démon, la lumière avec les ténèbres ; qu'en somme il n'est bon qu'à corrompre l'esprit et le cœur : Accepisti ingenium aureum, dit-on au poëte, et ministras libidinibus. Puis on déclare qu'on est de bonne foi, que la satire et la médisance sont les vices qu'on hait le plus, et l'on proteste de son profond respect. « S'il est un livre dont les Lettres françaises puissent se glorifier avec quelque raison, c'est sans doute le T'Télémaque de l'immortel archevêque de Cambrai ; et cependant c'est contre Télémaque qu'a été écrit tout ce qu'on vient de lire. Je n'y ai pas ajouté un seul mot (voir Faydit). La science de l'illustre prélat, sa piété profonde, la noblesse de son caractère, l'aménité de ses mœurs, ne purent imposer silence à ses ennemis; il ne fut à leurs yeux qu'un bel esprit occupé de vaines chimères, un sujet ingrat. « Il était réservé à notre siècle de produire un ouvrage qui rappellerait celui de Fénelon et l'acharnement de ses détracteurs. On dirait que semblable à ces personnages de distinction qui ne paraissent jamais en public qu'ils ne soient aussitôt entoures par la populace, la gloire littéraire ne saurait se montrer sans traîner à sa suite la médiocrité et l'envie. Tel est en effet le pitoyable spectacle auquel a donné lieu l'apparition des Martyrs. D'après les épreuves qu'avait subies le Génie du Christianisme, il était facile de présumer qu'un livre destiné à étayer une opinion littéraire déjà tour à tour contredite et défendue par des hommes du plus grand talent, aurait à soutenir des attaques bien plus violentes que toutes celles qui avaient précédé; mais qui pouvait s'attendre que parmi les critiques qui entreraient dans la lice quelques-uns s'abaisseraient au rang des Gueudeville et des Faydit ? Un des rédacteurs d'un journal célèbre n'a pas craint de descendre si bas. Cet écrivain n'a pas senti qu'en s'écartant de la modération et de l'équité dont quelques adversaires des Martyrs lui ont donné l'exemple, il compromettait tout à la fois les intérêts de sa réputation et le succès même de la cause qu'il entreprenait de défendre. « Je vais examiner successivement les divers articles de sa misérable critique. Je considérerai le livre de M. de Chateaubriand sous ses divers points de vue religieux et littéraires; et je hasarderai en même temps quelques idées sur l'Epopée moderne, etc., etc. » M. De Place fit en effet tout ce qu'il annonçait et traita le sujet à fond. Peine inutile! ↩
Fontanes crut devoir relever le courage de son ami, comme Boileau soutenait de son mieux celui de Racine après Phèdre, après Athalie ; il lui dit aussi sur tous les tons, il ne cessa de lui répéter avec énergie et confiance : «Ils y reviendront. » On connaît, mais je ne saurais omettre ici les Stances célèbres qui honorent son talent non moins que son cœur, et qu'il retoucha jusqu'à la fin de sa vie ; je donne la version dernière :
Le Tasse, errant de ville en ville, Un jour, accablé de ses maux, S'assit près du laurier fertile Qui sur la tombe de Virgile Étend toujours ses verts rameaux.
En contemplant l'urne sacrée, Ses yeux de larmes sont couverts; Et là, d'une voix éplorée, Il raconte à l'Ombre adorée
Les longs tourments qu'il a soufferts.
Il veut fuir l'ingrate Ausonie ; Des talents il maudit le don, Quand touché des pleurs du génie, Devant le chantre d'Herminie Paraît le chantre de Didon :
« Eh quoi ! dit-il, tu fis Armide Et tu peux accuser ton sort!
Souviens-toi que le Méonide, Notre modèle et notre guide, Ne devint grand qu'après sa mort,
« L'infortune, en sa coupe amère, L'abreuva d'affronts et de pleurs ; Et quelque jour un autre Homère Doit , au fond d'une île étrangère, Mourir aveugle et sans honneurs.
« Plus heureux je passai ma vie Près d'Horace et de Varius ; Pollion, Auguste et Livie Me protégeaient contre l'envie, Et faisaient taire Mévius.
« Mais Énée aux champs de Laurente Attendait mes derniers tableaux , Quand près de moi la mort errante Vint glacer ma main expirante Et fit échapper mes pinceaux.
« De l'indigence et du naufrage Camoëns connut les tourments; Naguère les Nymphes du Tage, Sur leur mélodieux rivage, Ont redit ses gémissements.
« Ainsi les maîtres de la lyre Partout exhalent leurs chagrins ; Vivants, la haine les déchire, Et ces dieux que la terre admire Ont peu compté de jours sereins.
« Longtemps la gloire fugitive Semble tromper leur noble orgueil; La gloire enfin pour eux arrive, Et toujours sa palme tardive Croît plus belle au pied d'un cercueil.
« Torquato, d'asile en asile L'envie ose en vain t'outrager; Enfant des Muses , sois tranquille, Ton Renaud vivra comme Achille : L'arrêt du temps doit te venger.
« Le bruit confus de la cabale A tes pieds va bientôt mourir ; Bientôt à moi-même on t'égale, Et pour ta pompe triomphale Le Capitole va s'ouvrir. »
Virgile a dit. O doux présage ! A peine il rentre en son tombeau, Et le vieux laurier qui l'ombrage , Trois fois inclinant son feuillage, Refeurit plus fier et plus beau.
Les derniers mots que l'Ombre achève
Du Tasse ont calmé les regrets :
Plein de courage il se relève, Tu destin brave tous les trite .
Chateaubriand, le sort du Tasse Doit t'instruire et te consoler; Trop heureux qui, suivant sa trace, Au prix de la même disgrâce, Dans l'avenir peut l'égaler!
Contre toi, du peuple critique Que peut l'injuste opinion ?
Tu retrouvas la Muse antique Sous la poussière poétique Et de Solime et d'Ilion.
Du grand peintre de l'Odyssée Tous les trésors te sont ouverts; Et dans la prose cadencée Les soupirs de Cymodocée
Ont la douceur des plus beaux vers ?.
1 Braver les traits du destin..., expressions communes, usines, images vagues, fausse élégance chez ceux même qui passaient pour les derniers des classiques et pour de purs Raciniens (Fontanes, Parny). Voilà en quoi l'ancien style poétique réputé classique avait absolument besoin d'être renouvelé. Mais, dans ce renouvellement, s'en est-on tenu aux sources vives, et, en retraversant la nature, ne s'est-on pas jeté bien vite au delà, dans un autre genre de convenu? L'ancien convenu était fade et coulant, le nouveau est choquant et baroque. Je tiens ferme pourtant sur un point : une rénovation était nécessaire.
2 « Chateaubriand est le seul écrivain en prose qui donne la sensation du vers : d'autres ont eu un sentiment exquis de l'harmonie, mais c'est une harmonie oratoire : lui seul a une harmonie de poésie. » (Chênedollé). - Ce que les Isocrate et les Démétrius enseignaient et pratiquaient autrefois quant au nombre du style oratoire, M. de Chaleaubriand l'a trouvé en français pour le style poétique. Il disait n'avoir rien écrit avec autant de soin que le chant du cygne soupiré par Cymodocée dans sa prison, et qui était comme le pendant de la chanson de mort de Chactas. Qu'on relise tout haut cet hymne mélodieux :
Aux regrets d'Eudore coupable Je trouve un charme différent; Et tu joins dans la même fable Ce qu'Athène a de plus aimable Ce que Sion a de plus grand ',
Et encore, dans une Ode de 1812 contre le Faux Goût, on lit cette strophe si bien sentie :
Si quelque Muse nouvelle Vient encor charmer Paris, Combien je tremble pour elle !
L'Envie accourt à grands cris.
« Légers vaisseaux de l'Ausonie...! » Il en a fait tout un bouquet de meurs virginales, cueillies dans cette prairie qu'arrose la pudeur (se rappeler l'Hippolyte d'Euripide). C'est parce que le nom de Oymodocée réveillait en son imagination émue l'ineffable douceur de ces soupirs, que Ballanche jeune et resté adolescent ne pouvait prononcer tout haut ce simple nom sans verser à l'instant des larmes. Générations d'aujourd'hui, ne sauriez-vous plus comprendre cela?
1 On lisait dans les premières versions ces deux stances finales, où il était fait allusion à l'institution des Prix décennaux que l'empereur venait de proposer :
Ta gloire est sûre, il faut l'attendre;
Ce n'est point un présage vain :
Chérile n'osera prétendre
Au prix qu'un nouvel Alexandre
Promet à Pillustre ‹ crivain.
Que le mérite se console,
Un héros gouverne aujourd'hui;
Des arts il veut rouvrir l'école,
Et faire asseoir au Capitole Tous les talents dignes de lui.
J'aurais indiqué ces variantes dans l'édition de Fontanes que j'ai donnée en 1839, mais j'y étais gêné par les scrupules royalistes de la fille de l'auteur et par l'espèce de surveillant chicaneur qu'elle nous avait imposé, M. Roger. J'ai dû accepter ces entraves et subir ces ennuis par amour et respect pour la mémoire de Fontanes : les procédés ultérieurs de la comtesse Christine de Fontanes à mon égard m'ayant dégagé, je dis ce qui est vrai.
Par le monstre repoussée, L'aimable Cymodocée S'enfuit les larmes aux yeux; Et sur sa lyre touchante, Seule au désert, elle chante
L'amour, l'honneur et les cieux.
Malgré tous ces baumes, le cœur du poëte resta ulcéré; il publia, peu après, son Itinéraire (1811), qu'il avait en portefeuille, et il y renouvela les mêmes adieux à la Muse. En effet, il ne rentra décidément sur la scène que par la politique, en 1814.
Nous n'avons plus, pour l'épuiser dans son premier rôle, qu'à parler de l'Itinéraire et aussi à dire un mot du Dernier Abencérage, qui, bien que publié quinze années seulement plus tard, remonte par sa composition à cette date de l'empire.
L'Itinéraire : pourquoi entrepris ? - Diversité des motifs. - Poursuite de l'image. - Vérité et gaieté. - Une Grèce non solennelle. - Ruines de Sparte ; grandeur historique. - Critique du docteur d'Argos. - L'Acropole d'Athènes ; triomphe du peintre. - Seconde moitié de l'Itinéraire moins agréable. - Le dernier Abencérage. - Perfection et roideur. - La Romance d'Hélène; de la poésie en vers de Chateaubriand.
L'Itinéraire passe pour un ouvrage à peu près irréprochable et pour offrir la perfection de la manière littéraire de M. de Chateaubriand. Quand un écrivain a paru extraordinaire à ses débuts, que chaque œuvre de lui a excité de violents orages, après que cette fureur critique s'est pourtant apaisée, s'il arrive qu'il publie un livre où il se rabatte un peu, et où il soit, par la nature du sujet, plus au niveau de tous, on se met à croire que c'est lui qui a changé et non pas qu'on s'est habitué soi-même. Il y a de l'un et de l'autre de ces résultats dans l'Itinéraire : l'auteur est plus simple, plus courant comme il convient dans un récit, et le public, qui s'attendait à je ne sais quoi d'étrange, devient tout à coup indulgent : il y a rapprochement des deux parts, et on signe la paix.