Prononcé le lundi 30 octobre 1848 dans la salle académique de l'Université de liège Messieurs
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mon premier mot est pour réclamer votre bienveillance. Nommé par le Roi, appelé par la confiance du Gouvernement à une chaire longtemps occupée par un maître excellent et vénéré1, associé tout d'abord comme collègue aux hommes distingués qui composent cette Université savante, j'ai beaucoup à faire pour justifier cet honneur. Tous mes efforts seront consacrés à y réussir. Vous seuls pourtant, Messieurs, pouvez me mettre à même d'atteindre complétement un but et un objet qui n'est autre que vous. La parole du maître ne saurait avoir son entier effet et son inspiration véritable que dans une communication vive et sentie avec le jeune auditoire. Ce n'est pas en un jour qu'une telle sympathie se conquiert ; j'espère la gagner avec le temps; mais, dès le premier jour, qu'il y ait au moins entre nous un premier lien.
1 M. Lesbroussart, auteur de Fables et d'un grand nombre d'ácrits estimés. ↩
Pourquoi ai-je désiré venir ici, hors de mon pays, parmi vous? Messieurs, permettez-moi de m'adresser cette question comme en votre nom, afin de me donner le droit d'y répondre. Je ne voudrais pas, et vous ne voudriez pas qu'il y eût dans mes paroles rien qui pût paraître un reproche, une ingratitude pour ce que j'ai quitté; mais ce que je suis venu chercher en Belgique, Messieurs, je puis hautement le dire : j'y suis venu chercher un pays d'entière et de véritable liberté. Cette liberté, je le sais (et je l'ai déjà éprouvé peut-être), a bien quelques petits inconvénients pour ceux même qui l'estiment à si haut prix; mais quand elle est véritable, c'est-dire quand elle sait elle-même se limiter au sein de l'ordre et respecter en définitive les droits de chacun, elle vaut la peine qu'on fasse quelques pas pour elle. On a, dans ces derniers temps, inventé ou renouvelé bien des devises dont les murs se sont tapissés et dont les carrefours ont retenti : pour moi, je n'en sais qu'une que j'ai toujours ambitionné de voir inscrite au seuil, au foyer de toute existence d'homme de Lettres, et de la mienne en particulier : liberté et dignité.
J'ai hâte d'en venir aux sujets d'étude paisible qui doivent seuls nous occuper et desquels nous n'avons aucun de nos instants à distraire si nous voulons y suffire. Et d'abord il m'importe d'établir dans vos esprits comment je comprends mes nouveaux devoirs, et quelle différence je fais entre la charge du professeur et le rôle de l'écrivain.
L'écrivain (je parle surtout de l'écrivain critique, de celui qui traite à peu près des mêmes matières que le professeur) est ibre, indépendant; il n'a, dans la variété de sa course, à suivre, s'il le veut, que son instinct individuel et ses goûts divers. Éclaireur avancé, armé à la légère, il pourra sortir souvent de la route tracée pour tenter l'aventure, pour reconnaître ce qui a pu échapper au gros de l'armée, pour accroître, s'il se peut, le butin commun. Quoique, dans ce genre d'histoire qui s'applique aux monuments de l'esprit, le hasard ait moins de part que dans les résultats de l'histoire générale, il y entre aussi pour quelque chose : les livres et les auteurs ont leurs destinées, comme le reste. Il s'agit donc, pour l'écrivan critique doué de curiosité et enclin à l'investigation, de réviser parfois les arrêts sévères, de corriger les préférences trop inégales, de protester, - non pas, c'est inutile, - mais de disserter à propos de certains jugements consacrés, et d'amener ainsi des explications qui rendent les classements plus justes, les conclusions plus larges et plus compréhensives. En un mot, on pourra par moments avoir l'air de harceler la tradition, afin de la forcer à devenir plus complète et plus fidèle. Dans ce procédé du critique, il se glissera sans doute plus d'une chance de témérité et d'erreur : cela le regarde, car c'est en son propre nom, c'est à ses risques et périls qu'il se conduit. . La position du professeur est tout autre, et son devoir autrement tracé. Guide reconnu, il devra peu s'écarter de la grande route, ou, s'il en sort un moment, bien savoir d'avance où il se dirige, et ne se pas attarder dans les sentiers. Toute école buissonnière lui est interdite; il va droit aux monuments. Sans s'interdire ce qui peut en diversifier les alentours, il s'attachera surtout à ce qui peut en éclairer les accès. A l'époque de critique avancée où nous sommes parvenus, tout a été dit à peu près au sujet des principales œuvres, tout a été controversé, de ce qui pouvait l'être. En tenant compte de la différence des points de vue et en tâchant d'en tirer de justes lumières, celui qui enseigne saura se garantir des partis exclusifs. Le caractère de notre époque est historique plutôt que dogmatique. Madame de Staël l'a depuis longtemps remarqué : parlant du premier écrit de M. de Barante, du Tableau de la Littérature 1u dix-huitième Siècle, et de l'esprit d'interprétation un peu circonspect que le jeune critique y avait porté : « Le dix-huitième siècle, disait-elle, énonçait les principes d'une manière trop absolue; peut-être le dix-neuvième commentera-t-il les faits avec trop de soumission. L'un croyait à une nature de choses, l'autre ne croira qu'à des circonstances. L'un voulait commander l'avenir, l'autre se borne à connaître les hommes. » Pourtant, connaître les hommes n'est pas assez quand il s'agit des œuvres; et tout en s'appliquant à bien caractériser les productions de l'esprit comme l'expression d'un temps et d'un ordre de société, on ne saurait négliger d'y saisir ce qui n'est pas de la vie passagère, ce qui tient à la flamme immortelle et sacrée, au génie même des Lettres.
Ce génie, une fois excité, ne se tient pas immobile et ne s'enferme pas dans les formes toujours étroites des écoles. Ceux qui en sont dignes choisissent eux-mêmes l'autel où ils allument leur flambeau. Les uns entrent dans le royaume du Grand et du Beau par Homère et par Sophocle, les autres par Dante, les autres par Shakspeare. Gardons-nous de diminuer les accès et de fermer aucune voie. La route qu'il nous est donné de parcourir doit être une des principales ; elle ne sau rait être la seule. On ne peut étudier en détail que quelques monuments. Saluons de loin plus d'un temple sur les collines, indiquons les sentiers qui y mènent, et laissons faire : il est bon que chacun ait à gravir. Si le maître a, sur quelques points, pes vues qui lui soient plus particulières, il se bornera à les faire sentir au passage, sans y abonder et sans y trop insister. Il informera la conscience littéraire des élèves, sans prétendre la soumettre. Il est un certain milieu éloigné de toute secte et de toute doctrine singulière : c'est la région véritable où l'enseignement doit rester.
/ La tradition a mille fils et mille nœuds dont l'ensemble faisait sa force : ces liens du passé sont en train de se brise chaque jour; nous essayerons d'en renouer du moins quelques-uns. Nous vivons à une époque peu propice à la durée des choses délicates : et quoi de plus délicat que la transmission littéraire? L'autre jour, en quittant Paris (permettez-moi ce souvenir), je voyais un exemple frappant de ces vicissitudes qui ne se bornent pas seulement aux empires, et qui s'étendent au théâtre des choses de l'esprit. La Harpe, Messieurs, était un éminent critique; ses défauts, tout le monde les sai aujourd'hui, et nous avons été assez vif à les dénoncer nous-même ; mais ses qualités littéraires étaient rares : il avait l'enthousiasme du goût. Le plus distingué des élèves de Voltaire, il fut en France le premier qui introduisit régulièrement l'éloquence dans la critique. Ses Cours que nous lisons encore avec profit, et qui pour de certaines pages d'analyse, dans les matières qu'il possédait bien, n'ont pas été surpassés, - ses Cours ont eu, à leur début, un succès dont son livre, tel qu'il existe, ne saurait donner une juste idée. La Harpe lisait, mais il lisait admirablement, et l'on n'était point alors habitué aux miracles de la parole improvisée, de même qu'on n'eût pas supporté volontiers les tâtonnements et les à-peu-près qu'elle impose. C'était au Lycée (autrement dit à l'Athénée), vers 1787, que La Harpe lisait ses leçons durant les dernières années brillantes et paisibles qu'a eues le règne de Louis XVI. L'élite de la société se réunissait à ces séances, les lettrés, les jeunes gens, les femmes du monde : c'était une fête de l'esprit. Lorsqu'après les mauvais jours de la Révolution il reparut dans la même chaire du Lycée, il y retrouva un succès pareil, bien que moins pur et trop empreint des passions déclamatoires de l'époque. Quoi qu'il en soit, cette chaire du Lycée honorée par un tel succès, par un tel concours d'auditeurs, était restée célèbre : Garât, Chénier, Ginguené, Lemercier, - des savants diserts tels que Fourcroy ; - plus tard, Gall, Benjamin Constant, M. Mignet, s'y étaient successivement assis. L'autre jour donc, depuis Février de cette année, passant par la rue Saint-Honoré, au coin de la rue de Valois, j'aperçus un magnifique estaminet, dit l'Estaminet des Nations, tout éblouissant de lumières : j'hésitai d'abord à y reconnaître les salons du respectable et toujours un peu sombre Athénée. Je montai pourtant, je voulus m'assurer du lieu : c'était bien le même. Là où les derniers vieillards du dix-huitième siècle s'étaient réunis, et où j'avais entendu causer Lacretelle aîné, Tracy, Daunou, on jouait autour d'un immense billard; et la place justement qu'avait occupée la chaire, le fauteuil de La Harpe et de ses successeurs, n'offrait plus à mes yeux qu'une table où fumait le punch : permis à tous de s'y asseoir. J'étais le seul qui apportât dans ces lieux un souvenir.
De telles transformations ne seraient qu'un accident, une simple vicissitude tombant sur des objets matériels, si l'esprit des choses du moins se maintenait et survivait, si la vie littéraire, éclipsée d'un côté, se transportait au mème moment ailleurs, et s'il n'y avait que déplacement dans la marche toujours visible du divin flambeau :
Et quasi cursores vitæ lampada tradunt.
Mais à force de se déplacer souvent et de changer de mains, les lumières littéraires courent risque de s'éteindre ; et, malgré l'extrême progrès dont nous nous vantons, cette transformation du Lycée, je l'avoue, est restée pour moi un symbole.
Vous m'aiderez à dissiper ce triste augure, Messieurs, et à croire que l'éclipse n'est que passagère. Si l'enseignement a ses charges sévères, il a aussi ses douceurs. Aux heures d'aridité et de doute, on doit être heureux de retrouver du rafraichissement au contact de jeunes intelligences. Un moraliste aimable qui a sa place à côté de Vauvenargues, un ami de Chateaubriand et de Fontanes, M. Joubert, parlant à un autre de ses amis poëtes (Chênedollé), qu'il voulait décider à accepter une place d'inspecteur dans l'Université, lui adressait des paroles qui m'ont paru d'une application plus générale et d'une vérité autant que d'une grâce insinuante :
Je vous préviens, écrivait-il à son ami au sujet. de ces fonctions nouvelles, je vous préviens qu'il y a deux moyens infaillibles de s'y plaire : le premier est de les remplir parfaitement; car on parvient toujours à faire volontiers ce qu'on fait bien. Le second est de vous dire que « tout ce qui devient devoir doit devenir cher. » C'est une de mes anciennes maximes, et vous ne sauriez croire quelle facilité étonnante on trouve dans les travaux pour lesquels on se sentait d'abord le pius de répugnance, quand on s'est bien inculqué dans l'esprit et dans le cœur une pareille pensée; il n'en est point (mon expérience vous en assure) de plus importante pour le bonheur.
«Il y a aussi, continuait M. Joubert, une manière d'envisager les devoirs dont il s'agit, qui leur ôte tout leur ennui (il s'agissait, Messieurs, d'une place d'inspecteur, non de professeur), et qui les rend même agréables et beaux aux imaginations intelligentes : c'est de ne considérer dans les écoliers que de jeunes âmes, et dans les maîtres que des pasteurs d'enfants, à qui l'on indique les eaux pures, les herbes salutaires et les poisons. On devient alors un inspecteur virgilien, qui peut dire :
Non insueta graves tentabunt pahula fœtas, Nec mala vicini pecoris contagia lædent.
« Il faut savoir aussi, poursuit toujours l'aimable moraliste, qu'en dépit du siècle, il n'y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermeté, du bon sens, mêlés d'aménité et de sourires, font fleurir partout où l'on passe les semences des bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût-Tout cela est encourageant, et en voilà peut-être plus qu'il n'en faut pour décider un honnête homme, un philosophe et un poëte. »
M. Joubert est poëte lui-même plus qu'il ne le croit; il embellit, il aplanit ce qu'il touche; mais quand mème l'œuvre devrait être moins facile, et la tâche moins riante qu'il ne la fait, la vue qu'il nous donne a du vrai; c'est un idéal qu'il n'est pas mal d'avoir devant les yeux et qui repose.
Messieurs, le Cours que j'entreprends de développer devant vous embrassera la littérature française dans toute son étendue. Pour mieux y réussir et pour être plus certain d'atteindre les divers âges de cette vaste culture, d'en traverser, si je puis ainsi parler, toutes les saisons, je diviserai notre étude en deux parties, que j'entamerai simultanément, et que je poursuivrai, si j'en ai la force, d'une marche parallèle. La première partie du Cours, qui s'adressera spécialement à M. les étudiants, comprendra la littérature française dans son cadre classique et régulier, à la prendre dès ses origines et à la mener aussi avant que possible à travers les grands siècles. La prose française se déroulera pour nous dans une perspective ininterrompue, et comme dans une avenue immense, depuis Villehardouin jusqu'à Buffon. Nous en suivrons le glorieux héritage formé de bonne heure, modifié d'âge en âge, et toujours transmis. La poésie française, moins heureuse que la prose, surtout moins constante, nous offrira, au contraire, bien des vicissitudes et des naufrages, des fuites et des retours, avant la venue de Malherbe, et même depuis. - L'autre portion du Cours, destinée à MM. les étudiants encore et à tous ceux qui voudront bien y assister, portera sur une époque toute vivante et familière à chacun, ce semble, mais dont l'histoire littéraire est encore à établir; j'essayerai de poser devant vous les fondements de cette histoire à partir de 1800, et pour la première moitié du dix-neuvième siècle. En un mot, j'ouvrirai d'une part mon sujet à Villehardouin, et de l'autre à Chateaubriand.
Je trouve à cette division plusieurs avantages, dont un seul suffirait pour me décider. Ce n'est pas assez, dans l'étude littéraire, de s'arrêter à considérer le beau, si l'on n'arrive à recevoir, à communiquer le mouvement et la vie. Or, les monuments du passé sont toujours un peu froids; et mème quand on sent qu'on a affaire à de grands modèles, il semble, à travers la différence des temps et ce je ne sais quoi d'accompli qu'ajoute la consécration des âges, qu'ils soient d'une autre nature que nous. On n'y entre pas aisément ni tout aussitôt. Un critique éloquent l'a dit', les modèles du passé, dans l'admiration traditionnelle qui les environne, ont quelque chose de la splendeur fixe des astres et de la beauté un peu froide des marbres. On peut dire d'eux qu'ils règnent, mais trop souvent qu'ils ne vivent pas. Il n'en est point ainsi des contemporains, ou de ceux qui le sont presque, dont les noms ont lui sur notre enfance, - de ceux dont la gloire nous a vus naître, et que nous avons vus mourir. Ils sont à la fois, pour les jeunes âmes, l'objet d'un culte et d'une espérance; on les voit bien haut, plus haut souvent qu'ils ne méritent d'être en effet et qu'ils ne resteront sans doute; mais jusque dans cette illusion même, on se dit qu'il ne serait peut-être pas tout à fait impossible de marcher sur leurs traces et de les atteindre. Ce sont ces images d'hier qui ont animé nos premiers rêves, qui ont éveillé et troublé notre imagination naissante, et auxquelles nous devons le plus souvent d'avoir été initiés au monde de l'esprit ?. Chateaubriand ! Staël! Lamartine ! vous avez fait
1 Coleridge, Biographia literario, chap. 1.
verser plus de pleurs, vous avez excité plus de pensées, en nos jours, que ne l'auraient pu de plus anciens que vous et de plus sévères. Ainsi Jean-Jacques, ainsi Voltaire parlaient a la jeunesse d'alors un peu plus vivement, je pense, qu'Homère et que Platon, ou même que Racine et Malebranche. J'étudierai donc avec vous, Messieurs, les derniers grands contemporains, ces grand « séducteurs; je prendrai sur moi de les apprécier réellement en les comparant à leurs devanciers, et de les mesurer sans les réduire. C'est par cette double étude menée de front, et comme mise en regard, que je chercherai à concilier la régularité et l'émotion, l'enseignement positif et la vie.
Dans la première partie du Cours, ce que j'appelle la vie, c'est-à-dire le sentiment vif et varié, le sentiment continu de notre sujet ne nous manquera pas non plus, je l'espère. A commencer par la prose, nous aurons à parcourir bien des diversités piquantes et des renouvellements avant d'arriver à une régularité qui n'a jamais existé qu'à un moment très-court, et encore pas aussi absolument qu'on l'a cru. Quoi de plus riche en contrastes que la série de ces premiers historiens, Villehardouin, Joinville, vos compatriotes Froissart et Communes, celui-ci déjà politique profond et raffiné, avec un reste, dans le parler, des grâces de l'enfance! Le seizième siècle s'ouvrira pour nous par un grand écrivain en prose, Rabelais, - un écrivain si ample, si complet et si maître en sa manière de dire (pour ne le prendre que par cet endroit), qu'il y aurait vraiment a le comparer a Platon, si l'on ne voyait en lui que la forme ‚et non ce qu'il y a mis, et que l'on pourrait avancer sans blasphème que la langue de Massillon (encore une fois, je parle de la langue uniquement) n'est, par rapport à celle de Rabelais, qu'une langue plutôt de corruption, de mollesse déjà commençante et de décadence. Qu'aurai-je à dire sur Montaigne, que vous ne sachiez déjà? Comme La Fontaine, on le retient, on le cite à tout propos, on l'aime; en fait de style aussi, quand ils réussissent, les plus irréguliers sont les plus chers. Nous arriverons de la sorte, en allant de nom en nom, jusqu'à Balzac et à l'établissement classique proprement dit, non sans avoir reconnu toute une formation bien antérieure. Mais, pour avoir ainsi parcouru ces premiers âges comme à vol d'oiseau et en ne nous posant que sur les clochers, nous ne croirons pas, Messieurs, avoir épuisé notre étude, ni avoir conquis tout le pays; nous l'aurons effleuré seulement. La vraie langue d'une époque ne doit pas se chercher exclusivement chez les écrivains célèbres, chez ceux dont le génie ou le talent la frappe d'un cachet individuel, qui peut être rare ou même unique, et qui a droit de passer pour une exception. La langue moyenne d'une époque se rencontre plus sûrement chez les écrivains qui ne songent pas à l'être, ou qui le sont sans grande distinction originale, chez les traducteurs, les arrangeurs de romans en prose, - chez un bourgeois de Paris dont on retrouve par hasard le registre qu'il tenait pour son plaisir ou pour son ménage. De tels exemples fortuits ne nous feront pas tout à fait défaut; et les indiquer, les laisser de loin apercevoir, là même où l'on n'a pas le loisir de s'y arrêter, c'est déjà redresser la vue et tracer la voie. Ainsi je ferai pour les âges reculés; ainsi encore aux époques si belles du dix-septième siècle et du dix-huitième, à travers les intervalles des chefs-d'œuvre, je serai attentif à vous faire sentir le vrai ton, la vraie saveur de la langue, non pas seulement chez les Pascal, les Bossuet, les Sévigné, c'est-à-dire aux lèvres des souverains génies, mais autour d'eux, chez ceux qui ne sont auteurs que par accident, chez un gentilhomme qui écrit au débotté sur ses négociations ou sur ses guerres, chez un religieux qui dresse des instructions pour ses moines, ou encore, comme le disait Paul-Louis Courier, chez la moindre femmelette de ce temps-là. Les petits billets de ces dames du grand siècle et du siècle dernier trouvaient moyen d'être à la fois sans beaucoup d'orthographe et du français le plus excellent. La qualité générale d'une langue (toute part légitime faite aux chefs-d'œuvre) se saisit mieux dans ces exemples tirés du milieu de la société ; on y prend sur le fait la langue parlée toujours différente de la langue écrite, et l'on voit aussitôt ce qui est sain dans la circulation et ce qui est déjà en train de se gâter. Grâce à cette façon d'envisager l'arbre avec toutes ses branches et selon tous les jeux de sa sève, ma prétention, Messieurs (et elle est grande), serait que, même aux époques les plus consacrées et les plus solennelles, cette étude que nous ferons en commun nous intéressât, et (tranchons le mot), sans rien perdre de sa gravité, nous amusât; car, on l'a très-bien dit, là où il n'y a pas d'agrément, là il n'y a pas, dans le beau sens, de littérature.
En abordant la seconde partie du Cours, nous trouverons d'abord et tout directement la langue arrivée à la période extrême de son développement et à la veille de se corrompre. Cette corruption, déjà commencée et très-avancée au sein du dix-huitième siècle, était recouverte et corrigée par de magnifiques exemples, par des ouvrages empreints de génie, et par des habitudes encore exquises de langage dans la bonne société. Après dix années de révolution, de désastre et de mélange, où la confusion, la dégradation de toute chose s'affichait avec impudeur et menaçait de se fixer dans la langue même, il s'agissait de réparer. 1802 marqua une ère nouvelle; il y eut renaissance, retour à l'antique esprit ou du moins à de nobles formes de la tradition, en même temps que reprise du mouvement littéraire extrême du dernier siècle. La décadence fut de nouveau voilée. En un mot, l'automne continua, mais il y eut un air de reprise du printemps. Chateaubriand ressaisit et renouvela avec génie l'œuvre pittoresque de Bernardin de Saint-Pierre, de Buffon et de Jean-Jacques; la forêt dans son feuillage immense se revêtit de teintes de plus en plus riches et belles, en même temps qu'un souffle plus doux faisait croire à je ne sais quel retour impossible de la fraîcheur. Messieurs, ç'a été là l'inspiration et l'honneur de la littérature française des trente premières années du siècle : elle s'est crue jeune et, par conséquent, elle l'a été; elle a eu espérance et vie; elle a conçu de vastes pensées, elle s'était fait de hautes » de généreuses promesses; elle en a tenu quelques-unes : c'est assez, malgré bien des déceptions et des mécomptes, pour que son renom ne reste pas sans écho dans l'avenir, pour que cette période brillante se détache sur le penchant des âges entre celles qui l'ont précédée et celles qui la suivront; c'est assez pour mériter une histoire.
Vous me verrez toujours en parler, Messieurs, comme d'une période tout a fait accomplie et terminée. Elle n'est véritablement close que d'hier, mais elle l'est véritablement, je le crois. On peut dire avec certitude que le mouvement littéraire ouvert en 1800 par Chateaubriand et par Mme de Staël, continué depuis par d'autres presque aussi glorieux, est entièrement épuisé aujourd'hui. Depuis ces dernières années, ce mouvement, à vrai dire, n'en était plus un ; il ne marchait plus, il traînait. Mieux vaut pour son honneur, peut-être, avoir été coupé nettement, que de s'être prolongé outre mesure, si ralenti et si affaibli. Quoi qu'il en soit, la brèche a été faite; un flot impétueux s'est précipité. Le monde, aujourd'hui, appartient manifestement à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations qu'il serait encore prématuré de définir. Ceux même qui, après avoir le plus marqué dans la période précédente, se posent résolûment comme les guides et les oracles du mouvement présent, du mouvement futur inconnu, ne réussissent à le faire que parce qu'ils ont totalement rompu avec leur passé, avec leurs souvenirs, leurs idées, leurs inspirations premières, - avec tout, excepté avec leur talent. Ce sont désormais des hommes nouveaux, et nous pouvons parler d'eux au passé tout à notre aise, avec le seul respect qu'on doit à d'illustres morts ; car cela ne les concerne plus aujourd'hui.
Depuis 1800, la période littéraire se partage et se coupe exactement en trois portions distinctes, et comme en trois étages, en trois terrasses successives, le long d'une pente que nous descendrons : 1° Le Consulat et l'Empire; 2° la Restauration; 3° enfin ces dix-huit dernières années. Ces dix-huit années , j'ai hâte de le dire, ne deviendront jamais pour nous l'objet d'un Cours spécial et détaillé ; elles se rapprochent trop sensiblement de nous, elles tiennent à trop d'intérêts et d'amours-propres tout récents et tout vifs; la libre critique pourrait y ressembler à de la polémique, ce que l'enseignement ne doit jamais faire. Il nous suffira de bien déterminer les caractères généraux de la littérature qui y a prévalu : les applications seront ensuite faciles à chacun. Mais l'Empire, mais la Restauration, voilà de riches et neufs sujets littéraires, une succession déjà ouverte à l'histoire; il y a là de quoi nous retenir plus d'une année.
L'Empire d'abord et le Consulat. - Je vous ai nommé les deux grands noms alors rivaux, et depuis unis dans une admiration commune. Jusqu'en 1814, M. de Chateaubriand et Mme de Staël semblaient pourtant une exception ; ils étaient jugés excentriques par rapport à la littérature de l'Empire proprement dite, qu'ils devançaient et qu'ils débordaient. Ce qui fait leur supériorité et leur gloire, c'est moins encore le talent direct qu'ils ont montré dans leurs œuvres, que d'avoir ainsi versé le souffle devant eux et communiqué la flamme. Mais en leur rendant cette haute justice, en les replaçant à leur rang d'initiateurs, nous nous garderons d'être injuste et écrasant pour les autres de moindre haleine, pour les divers groupes distingués et estimables que nous offrira la littérature de ce temps. Lorsqu'à côté de Chateaubriand, nous aurons étudié Fontanes, Joubert, Chênedollé; lorsqu'à côté de Mme de Staël, nous aurons désigné Benjamin Constant, Schlegel (un moment critique en langue française), M. de Sismondi dans sa verdeur première, M. de Barante à ses débuts et quelques autres, nous ne négligerons pas les écrivains déjà formés, que la philosophie du dix-huitième siècle léguait au dix-neuvième; - les écrivains de la Décade, Ginguené en tête ; - les membres de la petite société d'Auteuil, Tracy, Cabanis, Fauriel alors jeune, Pariset, Thurot; - Marie-Joseph Chénier e Daunou, se tenant un peu à l'écart; - le spirituel et très-aimable cercle qui se rangeait autour du patriarche Ducis comme à l'ombre d'un vieux chêne, Collin d'Harleville, Picard, Andrieux. Les critiques de l'ancien Journal des Débats, Geoffroy, Feletz, Dussault, se rattacheront par Hoffman à ces autres critiques un peu usurpateurs du Journal de l'Empire, à ces feuilletonistes voltairiens qui entrèrent à la suite de M. Etienne, et qui seront plus tard les rédacteurs du Constitutionnel. Nous relèverons ainsi, durant la période de l'Empire, tout ce qui l'a traversée d'un peu mémorable pour le talent et (chose plus rare) pour la pensée, ce qui lui venait d'auparavant et ce qui s'est prolongé depuis : car ce serait injustement la restreindre, cette période, que de n'y voir et de ne qualifier de son nom que ce qui y a débuté et ce qui ne lui a pas survécu, et de lui donner pour type exclusif Luce de Lancival ou Esménard. L
Aujourd'hui que les perspectives d'alors se sont éclaircies, que la distance a marqué les vraies hauteurs et que les classifications d'école, en un tel sujet, s'évanouissent, il nous sera permis, à côté (dirai-je au-dessus?) des noms de Chateaubriand et de Mme de Staël, de saluer un autre grand écrivain de l'Empire, et certes le plus imprévu de tous et le plus involontaire, le rival en tout de César, - Napoléon. On a bien publié les Œuvres de Louis XIV; nous parcourrons done avec vous les Œuvres de Napoléon, qui ne forment pas moins d'ure dizaine de volumes bien authentiques, signés en mainte page de son cachet, - de la griffe du lion.
A l'extrémité et au nord de l'Europe, à son belvédère de Saint-Pétersbourg, nous aurons à noter un témoin au regard perçant, un ironique et impitoyable juge, qui écrit, lui aussi, avec une plume d'airain, Joseph de Maistre; et dans ses montagnes du Rouergue, M. de Bonald, opiniâtre et boudeur; - es patrons tous deux et les prophètes d'une Restauration impossible. Ils nous donneront sous l'Empire les points extrêmes de notre horizon1.
1 Le temps m'a manqué pour tenir tout ce que promettait ce programme; mais ce qu'il ne m'a pas été donné d'achever sous forme de Cours suivi et d'enseignement, je l'ai essayé depuis dans les Causeries du Lundi, en chapitres détachés et comme à bâtons rompus. Je n'ai pas tout à fait failli à mon engagement. ↩
Quant à la Restauration, Messieurs, non telle qu'ils la voulaient, mais telle qu'elle s'est faite, il me serait difficile ici de classer par avance ses richesses littéraires si abondantes, et l'ensemble vous en est suffisamment connu. Les forces intellectuelles et littéraires de la Restauration émanèrent à la fois de trois foyers, de trois centres principaux d'action : du salon de Mme de Staël; de la tête du parti monarchique, représenté par M. de Chateaubriand; et aussi d'une simple école, d'abord obscure, de l'École normale, et des élèves puissamment doués qui s'y groupaient à la fin de l'Empire, au pied de la chaire de M. Royer-Collard. On peut dire que ces trois courants divisés, ou rapprochés sans se confondre, traversèrent dans toute son étendue la Restauration, et la fertilisèrent régulièrement, comme en étant les artères principales. Mais il y eut en sus les accidents imprévus, les talents individuels, un Paul-Louis Courier, un Béranger, nés tout entiers d'eux-mêmes; le génie poétique d'un Lamartine, descendu un matin on ne sait d'où, et nous dirions volontiers du Ciel, s'il n'avait montré depuis combien il tenait à la terre. La poésie lyrique éclatant dans une floraison tardive et soudaine; l'histoire, - l'histoire philosophique, raisonnée et savante, - ou épique, narrative et pittoresque; la critique littéraire sous toutes les formes et sous celles même qui simulaient l'originalité et jouaient la création ; l'intelligence impartiale et presque passionnée des âges précédents; une curiosité expansive et sympathique vers toute noble source, vers toute belle forme contemporaine étrangère : voilà en quelques traits l'aperçu d'une époque qui était encore en pleine production au moment où elle fut interrompue et où l'heure de la dispersion sonna. Ce qui la distingue par-dessus tout et ce qui faisait sa force, c'est qu'elle avait le sentiment d'organisation et d'ensemble, sentiment qui s'est fort affaibli depuis dans les Lettres, tellement qu'il a pu apparaître dans la période dernière des individus de talent, mais qu'il ne s'est plus reformé de groupe puissamment animé.
Je causerai devant vous (j'ai presque dit avec vous), Messieurs, de toutes ces choses. Ma pensée se complétera, se corrigera plus d'une fois en songeant en quel lieu et devant qui je parle. Je parle dans une contrée de langue française, mais qui, de tout temps, a eu son mode d'existence propre, et qui se rattache maintenant à une vraie nation. Tout pays qui a un vif sentiment de sa nationalité ne saurait manquer d'une littérature. La Belgique l'a déjà prouvé; et, avec ce sens qui la caractérise, elle a pourvu d'abord, dans sa renaissance politique, au plus solide et à l'essentiel, à ce que j'appellerai le corps d'armée de la littérature : elle a produit ses modernes historiens; et il me serait facile d'en saluer ici même, sans sortir de cette enceinte1. — Dans l'étude du passé, j'aurai plus d'une fois à m'instruire et à m'informer aux sources prochaines, à me souvenir de ce qui me sera donné par les échos d'alentour. Le second monument le plus ancien en date de la langue romane du Nord, de celle qui deviendra plus tard la langue française, est sorti d'un monastère du Hainault : c'est le Cantique de Sainte Eulalie. Le célèbre Roman de Renart qui faisait les délices du moyen âge - du moyen âge du Nord également, - l'une des productions d'alors qui ont le moins perdu aujourd'hui, est, selon toute probabilité, d'origine belge : et de nos jours ne retrouverait-on pas encore quelque chose de cette veine transmise aux environs, dans quelque conteur moraliste, dans quelque fabuliste malin2 ? J'ai nommé Froissart et Commynes, de vraies gloires. La Cour de Bourgogne fut le siége de cette décadence pompeuse des quatorzième et quinzième siècles, qui se délectait aux belles joutes, aux grands romans et aux contes. Les noms des seigneurs de Brabant, de Flandre, de Hainault, reviennent à tout moment dans les vieilles histoires, et Ogier, dit le Danois, était de Liége3.
1 M. Ad. Borgnet, alors recteur de l'Université, est l'auteur de l'Histoire des Belges à la fin du XVIIIe siècle. ↩
2 M. Rouveroy, de Liége, a fait des Fables estimées dans le pays : celles de M. le baron de Stassart sont connues en France. ↩
3 De Liége ou des environs. - Voir la préface du roman d'Ogier l'Ardenois, publié par M. Barrois (1842). ↩
Mais le génie des lieux, pour rendre ses oracles, veut être consulté avec lenteur, et on ne le brusque pas en un jour. S'il y a des côtés prompts et saillants, il en est d'autres qui se dérobent. C'est d'ici, c'est de chez vous, Messieurs, qu'un matin, au siècle dernier, est sortie une voix harmonieuse qui a aussitôt enchanté le monde : il suffisait d'une oreille et d'un cœur pour la sentir. Tout n'est pas aussi courant et aussi facile. Même quand une contrée peut inscrire aux deux extrémités le sa zone brillante le nom de Rubens et celui de Grétry4, elle garde encore bien des richesses dans ses replis, de ces produits intérieurs qui ne sautent point aux yeux et qui ne se livrent qu'avec le temps. Le sol a ses sources, il a ses mines profondes. Et, par exemple, la vieille langue, le vieux patois, sur ces confins des collines liégeoises où s'est fait dès l'origine le partage des idiomes germaniques et romans, tellement que Charlemagne, siégeant à Aix-la-Chapelle, avait presque un pied en terre française, - le vieux patois wallon a ses secrets et ses mystères que vos érudits sont en train de débrouiller1. La chanson wallonne a ses gaietés qu'il ne faut qu'être du peuple pour goûter et bien entendre. Vous m'accorderez quelque délai, Messieurs, pour prendre connaissance de ces singularités, et me former une idée des rapports qu'il serait intéressant d'établir entre notre étude générale et ce qui vous est particulier. Je crois sentir qu'avec du temps, et si vous voulez bien me faire un peu de crédit, mon zèle y pourra suffire. On a dit de certains esprits que, pour qu'ils soient à leur aise et qu'ils aient tout leur jet, il faut qu'ils se sentent dans l'air tiède de l'indulgence.
4 Rubens né à Anvers, Grétry à Liége. ↩
1 Le patois wallon n'a pas été assez étudié en France par les jeunes érudits qui ont défriché notre moyen âge. C'est une branche essentielle, et mieux qu'une branche, de la langue générale des Trouvères. M. Ch. Grandgagnage en publie un Dictionnaire étymologique dont deux volumes ont paru. M. Littré en a rendu compte dans le Journal des Savants (décembre 1857). - Parmi les poésies en wallon, j'indiquerai un Choix de Chansons et Poésies wallonnes, recueillies par MM. Ferd. Bailleux et Jos. Dujardin (Liège, 1844) ; et les Poésies en patois de Liége, recueil original de M. Simonon, le plus distingué de ces poëtes du lieu (Liége, Liége, - Depuis lors, un fort joli volume intitulé : Fleurs des vieux Poëtes liégeois, a été publié par MM. Peetermans et Helbig, 1859 ; mais ce ne sont plus des poésies wallonnes; elles sont en langue française, de la seconde moitié du seizième siècle et de la première moitié du dix-septième ( 1550-1650). ↩
Et vous, Messieurs les étudiants, je vous adresserai ce dernier mot pour aujourd'hui. Mon vœu le plus cher serait, non pas d'exciter, mais d'entretenir en vous, à l'exemple de mon respectable prédécesseur et à la suite de tant de dignes maitres, le culte des belles connaissances, ce goût des choses de l'esprit sans lequel l'homme civilisé n'atteint jamais à toute la noblesse de sa destinée ni à tout le fini de sa nature. Il y a dans les connaissances littéraires une portion positive, essentielle, utile, qu'un jeune homme qui a passé par les écoles ne saurait convenablement ignorer : cette portion-là, il faut l'acquérir, la posséder, prouver au besoin qu'on en est muni ; mais elle ne suffit pas. C'est dans quelque chose de plus vif, de plus désintéressé, dans ce qui n'est pas simplement utile, que consiste surtout l'honneur et l'inspiration des Lettres. C'est la douceur de sentir et de rendre, c'est l'émotion élevée et généreuse, enfin c'est le charme aussi qu'il faut leur demander. Je ne vous dirai rien là-dessus que vous n'ayez déjà entendu de la bouche de Cicéron, c'est-à-dire du mortel qui les a le plus honorées et aimées. Ne craignez de moi aucun faux enthousiasme. L'utile, oh ! je le comprends, et je n'en veux pas médire. Les études positives et sévères sont la base de tout. Acquérez le solide, Messieurs; en ces temps-ci, c'est la force de l'homme de tout porter avec soi. Mais à côté, mais au-dessus, laissez place à un peu de fantaisie, si elle veut naître, - à la flamme sur le front d'lu le - non pas sur le front seulement, mais dans le cœur. Après tout, quelles que soient les destinées futures du monde et la prédominance des intérêts sur les idées, rien ne vivra dans la mémoire, rien ne se transmettra que par les Lettres. Ces événements eux-mêmes qui les effacent un moment et les éclipsent comme aujourd'hui, ces catastrophes qui paraissent si considérables aux contemporains, que seraient-elles sans le génie des Lettres ? Que sembleraient-elles à distance dans leur chaos, si l'historien ne les débrouillait, ne les présentait sous un jour plus net, et ne leur donnait, par la puissance de l'esprit, je ne sais quel ordre et quelle grandeur, que souvent il serait difficile de leur trouver dans la réalité? Le peuple de l'histoire par excellence, les Romains le savaient bien. Les moins purs d'entre eux par les actes et par les mœurs étaient capables de cette fo dans la pensée, de ce culte de l'avenir, qui ennoblit et qui re lève. Relisez Salluste et les préfaces de ses immortelles his toires : quel éclatant hommage à l'esprit1 quelle séparation généreuse de ce qui est fait pour tomber et de ce qui doit survivre ! quelle part faite à la gloire du talent ! En des jours qui ne sont pas sans ressemblance avec ceux-là, redisons-nous les mêmes choses, pour relever et raffermir en nous le sentiment de la dignité, de l'énergie humaine. Enfants de ce monde moderne qui n'est que trop destiné à être positif par sa nature, tâchons du moins de prendre exemple, par quelque endroit, sur le peuple qui sut être à la fois positif et grand. Voilà, Messieurs, ce que je ne cesserai de vous redire, ou plutôt ce qui sortira insensiblement, je l'espère, de tout le cours de cet enseignement : car je suis de ceux pour qui la littérature ainsi conçue, ainsi aimée pour elle-même, est comme une religion ardemment embrassée dès l'enfance; et au milieu de tout ce qui semblait devoir en détacher ou en distraire, les années n'ont fait que la confirmer en moi.
1 Dux atque imperator vila mortalium animus est... (Jugurtha, 1) ↩
« Car il n'est plus temps de le dissimuler, les écrivains de notre âge ont été, en général, placés trop haut. »
(CHATEAUBRIAND, Génie du Christianisme,
3e partie, livre IVe, chap. V.)
« Ce n'est pas qu'on veuille leur ôter leur réputation ; c'est au contraire qu'on veut savoir bien au juste ce qui leur a valu cette reputation qu'on respecte, et quelles sont les vraies beautés qui ont fait passer leurs défauts. »
(VOLTAIRE, article Esprit, Dictionnaire
philosophique.)