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L'Enchanteur 1768—1848

Quinzième leçon

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 36 min de lecture · p. 371–394 · chapitre 27 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Werther et Childe-Harold, frères de René. - Caractère propre de ee dernier; - image de l'auteur. - Naïveté d'égoïsme. - Moralité plaquée. - Le poison dans l'hostie. - Le Lépreux de la Cité d'Aoste; - pité et sympathie. - Salut final à René.

Je ne comparerai pas René avec d'autres types; une telle comparaison mènerait trop loin. M. de Chateaubriand se plaint dans un chapitre de ses Mémoires que l'auteur de Childe-Harold l'ait imité sans le nommer. Il y a là de l'enfantillage vraiment1. Ces grands poëtes n'ont pas eu besoin de s'imiter l'un l'autre ; ils ont trouvé en eux-mêmes et dans l'air du siècle une inspiration suffisante qu'ils ont chacun appropriée et figurée à leur manière, en y mettant le cachet de leur talent et de leur égoïsme. Tous ces types sont éclos en Allemagne, en Angleterre, en France, sous un même souffle, sous un même courant atmosphérique général qui tenait à l'état du monde à ce moment. Il y a de ces grandes zones d'idées et de sentiments dans lesquelles plongent des quarts de siècle ou des demi-siècles tout entiers. Cela s'est vu au Moyen-Age, à la Renaissance, à la fin du xvII° siècle, au moment de toutes les grandes rénovations de la société.

1 « Manfred n'est qu'un Renchabillé à la Shakspeare. » (Chênedollé, Le mot est bien dit et vrai si l'on n'en abuse pas. ↩

Un homme qu'on est assez surpris d'avoir à nommer en pareille matière, mais qui était véritablement distingué et qui avait bien de la finesse dans l'esprit, avant de s'être fait une réputation dans un tout autre genre, M. Pierre Leroux, dans sa Préface de la traduction de Werther, écrite il y a quinze ans, a dit :

« Il y aurait une étude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer Werther à Faust et montrer le rapport intime qui unit ces deux ouvrages de Gœthe : on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l'œuvre entière de Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose pour le René de M. de Chateaubriand, pour l'Oberman de M. de Sénancour, pour l'Adolphe de Benjamin Constant, et pour une multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en elles-mêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de Werther, telle que le Jacopo Ortiz d'Ugo Foscolo. Mais, si les considérations que j'ai émises tout à l'heure sont vraies, une telle comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature européenne depuis près d'un siècle : ce serait la formule générale de cette littérature donnant à la fois son unité et sa variété, ce qu'il y a de permanent en elle et ce qu'il y a de variable, à savoir la forme que revêt, suivant l'âge de l'auteur, suivant son sexe, son pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au milieu des événements généraux et des divers systèmes d'idées qui l'entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le xvIe siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux héritage. Laissons là ce sujet qui demanderait un volume.. »

Si l'on faisait ce travail il y aurait à ne pas oublier ceci ( car j'aime toujours à faire la part du moraliste), que les René, les Childe-Harold, sous leur noble pâleur ne sont qu'un seul aspect idéalisé de l'individu qui se pose à son avantage et qui ne se livre pas à nous tout entier. René a son côté de prose, dont il ne se vante pas. De même, Childe-Harold est doublé de don Juan, et il s'en vante. Descendant des vieux Normands, Childe-Hacold, ce type de toute la jeunesse dorée d'Albion, est sorti un matin de son île comme un écumeur des mers son ancêtre, comme un pirate avide de toutes les sensations , de toutes les voluptés. Il s'est jeté sur l'Italie, sur a Grèce, sur les plages heureuses. Si le beau pèlerin s'est vite blasé à ce jeu-là, faut-il donc s'en étonner1? Le Breton René a un peu fait de même : « Quand je peignis René, a dit l'auteur des Mémoires dans un moment de franchise, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis. » - Quant à Oberman, il n'est que ce que nous le voyons; il nous dit tout; il est lui, Oberman, à toutes les heures du jour et de la nuit : pauvre homme ! trop vrai sage !

1 « Quand les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs, et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l'homme. » Cette remarque est d'un jeune sage qui a beaucoup deviné, - Vauvenargues. On sait les beaux vers de Lucrèce : • • Quoniam medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat; Aut quum conscius ipse animus se forte remordet... Ce remords masqué est pour beaucoup au fond de toutes ces belles mélancolies de René, qui ont l'air de ne porter que sur des nuages. ↩

L'Européen René arrivé chez les Natchez, établi déjà parmi eux depuis plusieurs années, demeurait opiniâtrément mélancolique. Il avait pris une épouse en arrivant pour se conformer aux mœurs du pays, maisilne vivait point avec elle. Le vieux Chactas, qui lui avait raconté ses aventures, désirait l'entendre à son tour : le vénérable missionnaire, le Père Souël, de même. C'étaient les deux seuls hommes avec qui René eût lié commerce. Un jour, après bien des résistances, il se décide à parler devant ses deux vieux amis. Le cadre, qui ne fait jamais défaut chez M. de Chateaubriand, est admirablement posé :

« Le 21 de ce mois que les Sauvages appellent la lune des fleurs, René se rendit à la cabane de Chactas. Il donna le bras au sachem, et le conduisit sous un sassafras, au bord du Meschacébé. Le Père Souël ne tarda pas à arriver au rendez-vous. L'aurore se levait : à quelque distance dans la plaine, on apercevait le village des Natchez, avec son bocage de mûriers et ses cabanes qui ressemblent à des ruches d'abeilles. La colonie française et le fort Rosalie se montraient sur la droite, au bore du fleuve. Des tentes, des maisons a moitié bâties, des forteresses commencées, des défrichements couverts de nègres, des groupes de blancs et d'Indiens présentaient, dans ce petit espace, le contraste des mœurs sociales et des mœurs sauvages. Vers l'orient, au fond de la perspective, le soleil commençait à paraître entre les sommets brisés des Apalaches, qui se dessinaient comme des caractères d'azur dans les hauteurs dorées du ciel; à l'occident, le Meschacébé roulait ses ondes dans un silence magnifique, et formait la bordure du tableau avec une inconcevable grandeur. »

Quand oa se plaît à encadrer si glorieusement son ennui, il ne saurait être incurable. L'auteur de René excelle à poser la tristesse de son héros, comme les Grecs savaient asseoir leurs monuments et les mettre en harmonie avec la nature.

Le récit commence : il le faudrait lire en entier, tant il est parfait, mesuré, cadencé, d'une beauté de ligne et d'un enchaînement continu. Une tristesse dépeinte et chantée de la sorte se devient sa propre consolation à elle-même; et n'y aurait-il que cela seul, on sent que René se consolera et se distraira ; il deviendra poëte, littérateur, écrivain, ce qui est un pis-aller qui amuse bientôt et dédommage.

Après tout, il revient ayant découvert son monde, non pas juste ce qu'il croyait chercher, la passion, mais ce qui en tient lieu et en console, la poésie. Il lui est arrivé comme à Colomb : au lieu de l'Asie et du royaume du Catay, il rencontra les riches Antilles.

« Je ne puis, en commençant mon récit, me défendre d'un ouvement de honte. La paix de vos cœurs, respectables vieilrds, et le calme de la nature autour de moi, me font rougir u trouble et de l'agitation de mon âme. Combien vous aurez ¡tié de moi !... »

C'est sa propre histoire qu'il raconte, un peu arangée, un peu déguisée à la surface, mais exacte dans es traits intérieurs. Ce nom de René même est son ropre nom :

«...J'avais un frère que mon père bénit, parce qu'il voyait a lui son fils aîné. Pour moi, livré de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel. - Mon umeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour cuyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour e moi mes jeunes compagnons; puis, les abandonnant tout à oup, j'allais m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage... Timide et ontraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contenment qu'auprès de ma sœur Amélie !... »

Cette Amélie, nous la connaissons. Tout ce qui suit t qui se rapporte à elle est une mélodie :

« Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au ourd mugissement de l'automne ou au bruit des feuilles sénées que nous traînions tristement sous nos pas ; tantôt, dans os jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la rairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois ussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectae de la nature. Jeune, je cultivais les Muses ; il n'y a rien de lus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur e seize années. Le matin de la vie est comme le matin du our, plein de pureté, d'images et d'harmonies. » Nous avons eu depuis lors une seconde édition de ces êves dans les Mémoires d'Outre-tombe. Combien le premier récit, malgré les incontestables beautés du second, este plus pur, plus net, plus vrai, sans aucune surcharge, et tout à fait classique ! Il a dit quelque part « Les plaisirs de notre jeunesse reproduits par noir mémoire ressemblent à des ruines vues au flambeau. › C'est trop ce qu'il a fait dans ses Mémoires mêmes il s'y glisse quelque fantasmagorie; mais ici, dan René, il revoyait encore sa jeunesse à la clarté du ma tin.

Son père meurt. Pour la première fois l'immortalit de l'âme se présente clairement à ses yeux :

« Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose d sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'in dice de notre immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout n'aurait-elle pas gravé sur le front de sa victime les secret d'un autre univers? Pourquoi n'y aurait-il pas dans la tomb quelque grande vision de l'Eternité ? »

Lamartine a repassé sur cette grande idée dans Crucifix :

De son pieux espoir son front gardait la trace,

Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté

La douleur fugitive avait empreint sa grâce,

La mort sa majesté.

Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète, Je n'osais m'approcher de ce reste adoré, Comme si du trépas la majesté muette

L'eût déjà consacre !

Les poëtes modernes ont commencé par mettre le pie dans les vestiges de M. de Chateaubriand; mais bien tôt, et même en faisant cela (je parle des plus grands) ils ont volé d'eux-mêmes.

Quand on en est à René il faudrait tout lire; énumère et parcourt l'une après l'autre toutes les in pressions, toutes les circonstances naturelles de l'er fance, de l'adolescence, de la jeunesse, et il cueill sur chacune ce que j'oserai appeler la fleur du désenchantement ; il s'en compose une couronne aux nuances pâlies et délicieuses, aux parfums mortels et enivrants. Le cloître, les voyages, les débris antiques des peuples illustres, les peuples vivants et nouveaux, il touche à tout, il traverse tout, et augmente, à travers tout, son trésor d'ennuis et de vagues tristesses.

Dans ses voyages il va d'abord s'asseoir sur les débris de Rome et de la Grèce, pays de forte et d'ingénieuse mémoire :

« Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève, par intervalles, dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée... »

On a fort critiqué dans le temps cette comparaison, comme expliquant le réel par l'abstrait, le plus connu par ce qui l'est moins. La critique, dans le cas présent, me paraît tomber à faux. Il est naturel à René de mieux connaître encore son désert intérieur que celui de la Campagne romaine, et d'y tout rapporter. Cela lui est plus commode et plus familier. Il sait mieux les réalités du dedans que les ombres et les phénomènes du dehors.

Mais ces ombres elles-mêmes, ces images diverses et ces spectacles où glisse son regard, comme il les comprend et les embrasse aussitôt! Avec quel art, quel arrangement suprême, il les compose, les achève et les décore !

« Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents et à toutes les heures de la journée. Tantôt ce même soleil qui avait vu jeter les fondements de ces cités se couchait majestueusement, à mes yeux, sur leurs ruines; tantôt la lune se levant dans un ciel pur, entre deux urnes cinéraires à moitié brisées, me montrait les pâles tombeaux. Souvent, aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries, j'ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés. »

Des peuples morts il passe aux vivants :

« Je recherchai surtout dans mes voyages les artistes et ces hommes divins qui chantent les Dieux sur la lyre, et la félicité des peuples qui honorent les lois, la Religion et les tombeaux. Ces chantres sont de race divine ; ils possèdent le seul talent incontestable dont le Ciel ait fait présent à la terre... »

Voilà le secret de René, l'anneau d'or par lequel il se rattache à la vie. René croit à l'immortalité de la poésie, donc René croit à quelque chose, et le jour où il se sentira certain de posséder lui-même ce seul talent incontestable, il sera sauvé.

« L'antique et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'œuvre. Avec quelle sainte et poétique horreur j'errais dans ces vastes édifices consacrés par les arts à la Religion ! Quel labyrinthe de colonnes ! quelle succession d'arches et de voûtes !... »

René ne fait autre chose que tracer ici (et c'est sa gloire d'avoir été le premier à le concevoir et à le remplir) l'itinéraire poétique que tous les talents de notre âge suivront ; car tous, à commencer par Chateaubriand lui-même qui n'exécuta que plus tard ce qu'il avait supposé dans René, ils parcourront avec des variantes d'impressions le même cercle, et recommenceront le même pèlerinage : l'Italie, la Grèce, l'Orient. Lamartine dans cette belle pièce de l'Homme où il faisait la leçon morale à lord Byron, a dit :

Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.

J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée ; Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts; J'ai cherché vainement le mot de l'univers, J'ai demar dé sa cause à toute la nature...

Des empires détruits je méditai la cendre, Dans ses sacrés tombeaux Rome m'a vu descendre; Des mânes les plus saints troublant le froid repos, J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros1 ; J'allais redemander à leur vaine poussière Celte immortalité que tout mortel espère.

1 « Mais je me lassai de fouiller dans les cercueils, où je ne remuais trop souvent qu'une cendre criminelle. » ( René.) ↩

Que dis-je: suspendu sur le lit des mourants

Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants;

Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages, Sur ces flots sillonnés par d'éternels orages, J'appelais, je bravais le choc des éléments.

Semblable à la Sibylle en ses emportements, J'ai cru que la Nature, en ces rares spectacles,

Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles :

J'aimais à m'enfoncer dans ces sombres horreurs2.

2 « Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna... (et tout ce qui suit. » ( René.) ↩

Mais un jour que plongé dans ma propre infortune,

J'avais lassé le Ciel d'une plainte importune, Une clarté d'en haut dans mon sein descendit, ' Me tenta de bénir ce que j'avais maudit, etc.

Le ton de la pièce change à partir de ce moment, et le poëte entre dans la sphère qui lui est propre. Il y a de la sérénité chez Lamartine, même dans ses moins beaux jours, jamais chez René. Lamartine engendre la sérénité; il la crée même là où il n'y a pas lieu : René engendre l'orage.

Prenez le René réel, ôtez-lui ce léger masque chrétien que M. de Chateaubriand lui a mis tout à la fin pour avoir droit de le faire entrer dans le Génie du Christianisme, revenez au pur René des Natchez, et la pièce de Lamartine pourra s'adresser à lui non moins justement qu'à lord Byron.

La naïveté de René, c'est de croire qu'il est seul de son espèce, qu'il a inventé pour son propre usage ces duplicités, ces contradictions du cœur dont il s'étonne, et qui ne sont, après tout, que le fond même du cœur humain. S'il promène tour à tour son caprice ardent de la solitude aux cités et des cités à la solitude, il y a longtemps qu'Horace a dit :

Roma Tibur amena ventosus, Tibure Romam1.

1 Il y a quelque temps aussi que Bossuet, dans sa Lettre au Père Caffaro sur la Comédie, disait en évêque chrétien, et se référant aux Pères de l'Église : « Que si on veut pénétrer les principes de leur morale, quelle sévère condamnation n'y lira-t-on pas de l'esprit qui mène aux spectacles, où ( pour laisser tous les autres maux qui les accompagnent ) l'on ne cherche qu'à s'étourdir et qu'à s'oublier soi-même, pour calmer la persécution de cet inexorable ennui, qui fait le fond de la vie humoine, depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu?» Bossuet, s'il avait pu être témoin de cet ennui des René et des Oberman qu'il avait si admirablement défini à l'avance, aurait donc pu lui dire : « Je le connais ! » Mais, chez Bossuet, cette connaissance profonde et cette dénonciation de l'ennui inhérent au cœur humain est de toutes parts encadrée et dominée par l'idée chrétienne. On ne songe même à la relever chez lui que depuis que la maladie, en se trahissant à découvert et en s'étalant, est devenue une gloire. ↩

René se fait dire par Chactas : « Si tu souffres plus qu'un autre des choses de la vie, il ne faut pas t'en étonner : une grande âme doit contenir plus de douleurs qu'une petite » Je l'ai déjà remarqué, il se pique dans cette foule, dans ce désert d'hommes que lui offre une grande ville, de n'avoir pas un ami; au fond, c'est qu'il se flatte de n'avoir pas un semblable. Erreur! il en a beaucoup (sauf le talent); et dès qu'il eut parlé, dès qu'il eut exprimé sa peine singulière, une multitude de Renés se reconnurent et se levèrent en s'écriant : Moi aussi!

Ce que René a surtout de propre, c'est de se mettre en présence de sa tristesse, de la regarder en l'admirant et en la chérissant, de fla revêtir, comme un beau fantôme, d'harmonie et de blanche lumière.

Nous continuons de retrouver sur sa trace les plus brillants de ses successeurs :

« La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents ; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire 1, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers. »

C'est juste l'Isolement de Lamartine, toujours avec la différence des complexions et des natures :

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indifférent je le suis dans son cours ;

En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,

Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :

Je ne désire rien de tout ce qui m'éclaire ; Je ne demande rien à l'immense univers.

4 Ce fantôme imaginaire... Il a un peu matérialisé cela dans les Mémoires d'Outre-tombe, au chapitre intitulé Fantôme d'amour, titre presque ridicule, ajouté sans doute, j'aime à le croire, par le directeur du journal où ces Mémoires parurent d'abord; car il faut un titre et une affiche au feuilleton. Il y a bien un des chapitres précédents qui est intitulé : Premier Souffle de la Muse. Ce qui doit passer en courant et à la légère est devenu une marque et une enseigne. Le trait délicat est grossi et comme appesanti ; mais les générations nouvelles aiment ces signes extérieurs de force.

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres ceux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.

Là je m'enivrerais à la source où j'aspire; Là je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porte sur le char de l'Aurore, vague Objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi !

Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?

Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir se lève et l'arrache aux vallons ; Et moi je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux Aquilons !

Ce dernier cri est presque un écho fidèlement répété : « Levez-vous vite, Orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie... » Mais René a plus d'énergie que Lamartine et que tous les Jocelyns du monde quand il continue en ces immortels accents :

« La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j'aurais eu la puissance de créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais! O Dieu! si tu m'avais donné une femme selon mes désirs ; si, comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Eve tirée de moi-même... Beauté céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j'aurais prié l'Eternel de te donner le reste de ma vie. »

On retrouve là, adouci à peine, le cri de Chactas dans la forêt, le cri d'Eudore tenant Velléda sur le rocher.

René, dégoûté de tout, est décidé à en finir avec la vie, à mourir. C'est alors qu'Amélie reparaît. Je n'insisterai pas sur cette dernière moitié du récit. Je remarquerai seulement qu'ici René obtient un peu ce qu'il désire : il voulait un beau malheur, en voilà un. Sa vie jusque-là, son état moral se composait d'une suite de désenchantements sans cause précise : désormais il a son accident singulier entre tous, son fatal mystère. Il a quelque raison de se dire : « Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède : on jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette chose est un malheur. » Et plus loin : « Je ne sais ce que le Ciel me réserve, et s'il a voulu m'avertir que les orages accompagneraient partout mes pas. » Il peut désormais caresser à son gré sa chimère, c'est-à-dire l'orgueil et l'isolement dans le malheur. Tel qu'il est et que nous le connaissons, il est récompensé par cette conclusion romanesque bien plus qu'il n'en est puni. Étrange moralité!

La fin, d'ailleurs, de son récit, cette dernière nuit passée à terre, son cri lointain d'adieu à sa sœur et au vieux monde, son dernier salut au matin du départ, tout cela est d'une beauté accomplie d'expression et d'images. Ce sont de ces pages qu'il est bon d'offrir, en les détachant, et de rappeler à ceux qui, tout fiers d'avoir surpris en défaut le vieillard, seraient tentés d'oublier que M. de Chateaubriand est et demeure en définitive le premier écrivain original de notre âge :

« L'ordre était donné pour le départ de la flotte, déjà plusieurs vaisseaux avaient appareillé au baisser du soleil; je m'étais arrangé pour passer la dernière nuit à terre, afin d'écrire ma lettre d'adieux à Amélie. Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon oreille. J'écoute, et au milieu de la tempête je distingue les coups de canoi d'alarme, mêlés au glas de la cloche monastique. Je vole su le rivage où tout était désert, et où l'on n'entendait que l rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un côt s'étendent les vagues étincelantes, de l'autre les murs sombre du monastère se perdent confusément dans les cieux. Une pe tite lumière paraissait à la fenêtre grillée. Était ce toi, ô mo Amélie! qui, prosternée au pied du crucifix, priais le Die! des orages d'épargner ton malheureux frère? La tempête su les flots, le calme dans ta retraite ; des hommes brisés sur de écueils, au pied de l'asile que rien ne peut troubler ; l'infin de l'autre côté du mur d'une cellule; les fanaux agités de vaisseaux, le phare immobile du couvent; l'incertitude de destinées du navigateur, la vestale connaissant dans un seu jour tous les jours futurs de sa vie; d'une autre part, une âm telle que la tienne, ô Amélie! orageuse comme l'Océan ; u naufrage plus affreux que celui du marinier : tout ce tablea est encore profondément gravé dans ma mémoire. Soleil d ce ciel nouveau, maintenant témoin de mes larmes, écho d rivage américain qui répétez les accents de René, ce fut l lendemain de cette nuit terrible qu'appuyé sur le gaillard d mon vaisseau, je vis s'éloigner pour jamais ma terre natale Je contemplai longtemps sur la côte les derniers balancement des arbres de la patrie, et les faîtes du monastère qui s'abais saient à l'horizon. »

Le vrai René finit là. Les paroles de réprimande qu'a dresse à ce malade si content de l'être le vénérable Pèr Souël ne sont que pour l'assortiment, et pour fournir l prétexte d'insérer un tel épisode troublant dans un ou vrage consacré au Christianisme. Elles sont sévères san être pénétrantes et efficaces. J'appelle cela une moralit plaquée.

En vain l'auteur a cherché à se disculper complète ment à cet égard dans la Défense du Génie du Christio nisme. Plus il s'attaque durement à Jean-Jacques et l'auteur de Werther (dont il réclamera plus tard la pa renté quand il récriminera contre Byron), plus il mor tre le peu de solidité et même de sincérité de sa plaidoirie1. Un de ses amis d'alors est allé plus au fond en osant dire : « Dans René Chateaubriand a caché le poison sous l'idée religieuse ; c'est empoisonner dans une hostie2. »

1 Il disait dans sa Défense du Génie du Christianisme: « L'auteur y combat (dans René ) le travers particulier des jeunes gens du « siècle, le travers qui mène directement au suicide. C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s'isolant des hommes, en s'abandonnant à ses « songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu'il est beau de se « jeter dans le vague de la vie. Le roman de Werther a développé « depuis ce germe de poison. L'auteur du Génie du Christianisme, « obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux « pour l'imagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau, « et peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude.» Comment accommoder ces paroles avec ce qu'il dit dans ses Mémoires : « Je reconnais tout d'abord que, dans ma première jeunesse, Ossian, Werther, les Réveries du Promeneur solitaire,... ont pu s'apparenter à mes idées; mais je n'ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où je me délectais. » On vient de voir, en effet, jusqu'à quel point il s'est montré tendre et reconnaissant. Au reste, s'il a maltraité ses pères (Gœthe et Jean-Jacques) dans sa Défense du Génie du Christianisme, il ne traite guère mieux ses enfants dans ses Mémoires d'Outre-tombe : « Lord Byron « a ouvert une déplorable école : je présume qu'il a été aussi désolé « des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis des « René qui rêvent autour de moi. » L'isolement, toujours l'isolement ! Il tâche de n'avoir pas eu de pères, comme il se glorifie de n'avoir point ‹d'enfants. Il renie les uns et désavoue les autres. ↩

2 (Chênedollé.) - Pour juger de René et de son esprit, pour ne pas trop se laisser prendre à l'admirable beauté de la forme et à l'appareil religieux extérieur dont il se couvre aux yeux des simples, il importe d'y joindre comme un complément indispensable la lettre de René à Céluta dans les Natchez, que j'ai plus d'une fois citée : c'est là que le fond de cette âme incurable se produit tout à nu dans sa violence, sans plus de souci de la beauté et sans respect de l'impression morale : « Céluta, il y a des existences si rudes qu'elles semblent accuser la Providence et qu'elles corrigeraient de la manie d'être. Depuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins : j'en portais le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se mêlait à tous mes sentiments ; je me reprochais jusqu'à ces joies nées de la jeunesse et fugitives comme elle... J'écris assis sous l'arbre du désert, au hord d'un fleuve sans nom, dans l vallée où s'élèvent les mêmes forêts qui la couvrirent lorsque les temp commencèrent. Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre main tenant devant toi : vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme ? ] sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraien la Création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même. Prend garde, femme de vertu ! recule devant cet abîme, laisse-le dans mo sein... Quelle nuit j'ai passée ! Créateur, je te rends grâces; j'ai en core des forces, puisque mes yeux revoient la lumière que tu as faite Sans flambeau pour éclairer ma course, j'errais dans les ténèbres mes pas, comme intelligents d'eux mêmes, se frayaient des sentiers travers les lianes et les buissons. Je cherchais ce qui me fuit ; je près sais le tronc des chênes; mes bras avaient besoin de serrer quelqu chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contr mon cœur : un degré de chaleur de plus, et j'animais des êtres insen sibles. Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur d la nuit, je croyais voir une femme qui se jetait dans mes bras ; elle n disait : Viens échanger des feux avec moi, et perdre la vie ! Me lons des voluptés à la mort! Que la voûte du ciel nous cache e tombant sur nous... Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourri chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Tor tefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'u autre homme; ne croyez pas que de faibles embrassements puisse effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au m lieu du désert, dans les vents del'orage, lorsque, après vous avoir port de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fix le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ‹ bonheur. C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'e toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendr Oh! que ne me suis-je précipité dans les Cataractes au milieu d ondes écumantes ? je serais rentré dans le sein de la nature avec tou mon énergie... Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuv qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec me même en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brûlantes vo paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vo dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusion d'enivrement, de délire : je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plut en ne te donnant rien, car une plaie incurable était au fond de m âme...» Tel était le vrai René, tel il fut dans la réalité de ses volag amours qui simulaient parfois l'habitude, mais qui n'étaient qu'u suite d'ardents caprices. Ce Jupiter se plaisait à consumer toutes 1 Sémélés. ↩

M. Vinet a eu raison de faire remarquer que, s'i avait fallu insérer dans un livre de ce genre une anec dote où figuraient un frère et une sœur, c'eût été bien ›lutôt l'histoire du Lépreux de la Cité d'Aoste qui aurait convenu. Ici, en effet, dans cette simple et modeste hisoire tout respire la pitié, la sympathie humaine, une ensibilite pure et vraie, une onction pieuse, la resignaion sans faste, et le sacrifice bien douloureux, mais sans amertume; en un mot l'esprit du Christianisme en ce [u'il a de plus intime et de plus salutaire. On ne peut a relire après René sans mieux sentir tous ces contrases, et sans être baigné de douces larmes.

Ouvrez ce livre charmant qui, au milieu des douleurs affreuses qu'il retrace, semble animé du souffle divin de 'Imitation. Dans René, au milieu de la splendeur du ciel, on sent comme un fond d'air aigre et sec ; ici on se sent dans un air clément. Il y a des cris pourtant vien douloureux et qui sortent d'une âme puissante :

« Au commencement du printemps, dit le Lépreux, lorsque e vent du Piémont souffle dans notre vallée, je me sens péétré par sa chaleur vivifiante, et je tressaille malgré moi. l'éprouve un désir inexplicable et le sentiment confus d'une 'élicité immense dont je pourrais jouir et qui m'est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que mon cœur brûle de rencontrer, et du haut de la colline, caché entre les broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous l'avouerai-je? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami! Mais les arbres sont muets ; leur froide écorce me repousse; elle n'a rien de commun avec mon cœur, qui palpite et qui brûle. Accable de fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite, j'expose à Dieu mes tourments, et la prière ramène un peu de calme dans mon âme. »

C'est le même mouvement que nous avons vu tout à l'heure à René : « Ah! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais !... » Mais ici le rapport avec René se trouve dans le mouvement, non dans le sentiment; ce vœu désespéré du solitaire est tout dans le sens de l'amitié, et non d'une possession égoïste; une chaleur d'affection y transpire : est-il besoin d'ajouter qu'on y sent moins la flamme? - Dans l'histoire de la sœur du Lépreux, atteinte et frappée comme lui, que de délicatesses de tout genre! « La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine. » La jeune femme, même dans son mal, n'a rien de hideux au premier aspect ni qui repousse. - Je laisse à chacun le plaisir de recueillir dans ce touchant récit la moralité bienfaisante qui s'en exhale. Cette moralité, si douce qu'elle semble, est pourtant sévère. Le Lépreux, ému et reconnaissant de la pitié du militaire, ne s'y abandonne pas lui-même; il refuse, au moment des adieux, d'entretenir aucune relation dans l'avenir avec lui. Il sent qu'à de tels maux il n'y a qu'un Consolateur. Ainsi rien d'amollissant ni d'embelli dans la douce histoire, et le malheureux reste jusqu'au bout dans le réel de la situation.

René n'est complétement jugé qu'après cette double lecture, qui achève de l'éclairer. La différence des deux inspirations et comme des deux lumières devient tout à fait visible. Ce jour intérieur si pur, ce souffle de la bonne parole font mieux ressortir à l'instant ce qu'il j a de troublé, ce qu'il y a de personnel et de sec à tra vers les trompeuses mélodies et les sons brillants du be Archange de tentation. De lui aussi on peut dire comme de l'autre Archange, qu'il a un port de roi mais on le reconnaît à sa splendeur pâle et fanée1. Le malheureux au contraire, le défiguré qu on n'ose regarder en face au visage, semble plus voisin que lui du dıvın rayon.

1 Milto., Paradis perdu, livre IV. ↩

Le Lépreux est à René ce que Paul et Virginie est à Atala. Et pourtant ( ce qui paraît singulier à dire ) le Lépreux placé dans le Génie du Christianisme, tel qu'est ce dernier ouvrage, y ferait contre-sens. René, tout disparate qu'il est, s'y trouve encore plus à sa place.

Tout cela dit, René garde son charme indicible et d'autant plus puissant. Il est la plus belle production de M. de Chateaubriand1, la plus inaltérable et la plus durable ; il est son portrait même. Il est le nôtre. La maladie de René a régné depuis quarante-huit ans environ ; nous l'avons tous eue plus ou moins et à divers degrés. Vous, jeunes gens, vous ne l'avez plus. Mais serait-ce à nous, qui l'avons partagée autant que personne, de venir ainsi vous en dire le secret et vous en révéler la misère? S'il y a indiscrétion de notre part, l'amour de la vérité seule nous y a poussé, et aussi peut-être un reste d'esprit de René qui porte à tout dire et à se juger soi-même jusque dans les autres. Un de nos amis, qui est de cette famille, mais resté plus fidèle, s'est écrié à ce sujet ( et c'est par là que nous finirons, nous plaisant, selon notre méthode, à rassembler devant vous et à vous offrir tous les témoignages) :

1 M. de Chateaubriand le savait bien ; et dans son amour d'auteur il disait de la guerre d'Espagne que c'était le René de sa politique, voulant dire que c'en était le chef-d'œuvre. En fait de René pourtant, je m'en tiens à l'autre. ↩

« Non, ce n'est jamais nous, ô René, qui parlerons de vous autrement que nous avons accoutumé : nous sommes vos fils, notre gloire est d'être appelés votre race. Notre enfance a rêvé par vos rêveries, notre adolescence s'est agitée par vos troubles, et le même aquilon nous a soulevés. Quand le Génie de la prière et de la foi est venu vers nous, un rameau à la main, c'est par vous qu'il nous est apparu ; il avait un éclat tout nouveau qui nous a séduits. Comme vous nous avons pleuré, nous avons accueilli, puis rejeté la pensée sinistre comme vous; nous nous sommes agenouillés encore une fois devant le Dieu de nos mères, et nous avons cru un moment que nous croyions. Et quand l'orage et la bise sont revenus, nous avons encore oscillé comme vous, nous avons essayé de tous les cultes généreux et de toutes les pensées que l'imagination voudrait assembler dans un même cœur. Nos inconstances ont été les vôtres. Ne soyez jamais renié par votre race, ô René! soyez, dans cette tombe tant souhaitée, à jamais honoré par nous »

uccès du Génie du Christianisme. - Chateaubriand secrétaire d'ambassade. - Lettre inédite. - Étourderies à Rome. - Retour et démission. - Littérature de Napoléon. - Chateaubriand en duel avec lui. - Lettres sur l'Italie, - sur la Campagne romaine. - Chateaubriand paysagiste. - École romaine. - Souvenir d'une conversation. - Le poëme des Martyrs. - Trois sortes d'Épopées.

Le Génie du Christianisme, y compris Atalaet René, ent in succès tel que rien ne le saurait rendre. Les édiions, les traductions se multiplièrent1; l'auteur, du remier coup, avait enlevé la renommée. La seconde dition, publiée en avril 1803, était dédiée au Premier Consul en ces termes :

1 Le Génie du Christianisme parut vers le mois d'avril 1802. La remière édition en fut tirée à quatre mille exemplaires. Dix mois après, édition était épuisée, et elle avail eu à lutter contre deux contrefaons, l'une dans le nord de l'Allemagne, l'autre dans le midi de la France, à Avignon. Pour satisfaire à l'avidité du public, on se mit à réparer, vers le mois de mars 1803, trois éditions nouvelles pour paaitre à la fois ou presque à la fois. ( Voir quelques détails dans mon ricle Fontanes, Portraits littéraires, tome II, page 253, 1544. - Toir aussi dans le Bulletin du Bibliophile de janvier 1848, p. 649, es instructions de Chateaubriand à son libraire sur la destination des xemplaires de luxe. La famille Bonaparte y est traitée royalement.) ↩

« Citoyen Premier Consul, « Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette dition du Génie du Christianisme; c'est un nouveau témoinage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui riomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher e reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent; la France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la Religion les bases de l'État et de vos prospérités. Continuez à tendre une main secourable à trente millions de Chrétiens qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.

« Je suis avec un profond respect, etc. »

L'auteur venait d'être attaché à la diplomatie, et il ne tarda pas à recevoir ses ordres de départ pour Rome, où il allait comme secrétaire d'ambassade auprès du cardinal Fesch. Dans le voyage il s'arrêta quelque temps à Lyon, cette ville essentiellement catholique où il était déjà allé l'année précédente, et où les ovations dont il avait été l'objet se renouvelèrent. Il écrivait de là à un ami, M. Gueneau de Mussy (je choisis cette lettre entre d'autres plus ou moins semblables, et qui fourniraient matière à des commentaires du même genre ) :

« J'ai traversé, mon cher ami, une partie de ces montagnes du Morvan où vous voulez faire errer votre jeune homme1. J'y ai vu la lune; j'y ai entendu la caille et le rossignol, et j'ai pensé à vous. J'étais bien triste. Cette vie vagabonde commence à me peser; je ne suis plus soulevé par les espérances de la première jeunesse. Je comptais ce matin sur mes doigts, en regardant le Rhône, le nombre de fleuves que j'ai traversés en Europe et en Amérique, et j'ai été effrayé, je vous assure, de la multitude des rivages qui m'ont vu passer2. Dans quel lieu a donc été ma vie? Sept années au collége, quatorze ans voyageur, je ne puis compter que douze ans d'enfance sur le sol et sous le toit paternels. Ce qui m'épouvante c'est le vide de mon avenir. De la fumée littéraire? j'en suis rassasié, et j'en connais la valeur. Des places ? je n'ai point, au fond, d'ambition. Des illusions de jeune homme? je suis trop vieux, et de plus détrompé. Du bonheur de famille? ma part est faite. Vous êtes bien heureux, mon cher ami, d'avoir encore quelque chose à faire, et de n'être pas comme moi rendu trop tôt au but : il ne faut arriver à l'auberge que pour se coucher. Vous m'avez dit, je crois, que vous avez une petite maison au bord de la Saône. Les bons Lyonnais m'en ont proposé une, si je veux rester parmi eux : Rura mihi! Si je n'étais naturellement triste de vous avoir tous quittés, je devrais être comblé de la manière dont on me reçoit. Vers, prose, compliments, etc., c'est une fête continuelle. Ce qu'il y a de mieux dans tout cela, ce sont les propositions des libraires1. Je demande trente mille francs pour une opération à faire sur mon ouvrage; et je ne désespère pas de les obtenir. Si cela arrive, je ne sais si j'irai à Rome. Je pourrais bien retourner s'ur mes pas, acheter une chaumière à Marly et planter des choux, le dernier vœu sincère et permanent de mon cœur. Mon cher petit ami, mariez-vous, épousez Mme B..., et venez me visiter dans ma cabane. Je serai l'homme de la terre d'Hus2, vir ille simplex et rectus. Vous viendrez me consulter sur les choses de la vie. Mes oracles ne seront pas toujours des oracles , mais ils sortiront toujours pour vous du fond de mon cœur et cela suffit.

1 C'est une allusion à quelque projet d'ouvrage de M. de Mussy. ↩

2 Les rôles sont changés : c'est la nature qui devient le spectateur et qui l'a vu passer. C'est lui qui est sur le premier plan, la nature ne vien que sur le second. Cet étonnement sur lui-même, qui va se marques de plus en plus, est naif. ↩

1 Ces libraires étaient Ballanche père et fils, avec qui il traita en effet. ↩

2 Job. ↩

« Il faut maintenant vous quitter. Mille joies, mille prospérités. Embrassez pour moi notre cher Fontanes; dites à Chênedollé que je l'aime tendrement. Adieu, cher Corbeau du Mont-Blanc3. Je vois d'ici votre montagne et je vais bientôt la franchir : je me reposerai en votre honneur sur un de ses sommets. Écrivez-moi, pensez à moi, aimez-moi. Adieu,

3 M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires, dit de Chênedollé qu'il était si triste qu'il se surnommait le Corbeau. Il oublie que ce n'était pas Chênedollé seul, que c'étaient presque tous les membres de la petite société de Mme de Beaumont (y compris lui-même ) qui prenaient et se donnaient entre eux ce surnom. - La famille de M. de Mu-sy possédait un bien dans la Bresse, d'où l'on voyait le Mont-Blanc : de là le Corbeau du Mont-Blanc. ↩